LES Anglais perfides ont eu à la fois les Jeux Olympiques et les attentats, la guerre en Irak et la présidence de l’Union européenne. La France se doit de relever la tête. Trop de Trafalgar, trop de Waterloo, et voilà un Premier Ministre qui nous parle de Cent Jours. Tout cela fleure bon la défaite en rase campagne. Pourtant la droite actuelle n’a eu de cesse de proclamer haut et fort sa volonté de moderniser notre pays pour le rendre plus fort. Et, sous les yeux paresseux d’une gauche interdite, elle a déployé ses muscles. Elle a également renoué avec ses extrêmes. Le tout au son, pas toujours accordé, de la Marseillaise.
En janvier 2003, l’UMP décida de réprimander les outrages faits « au drapeau tricolore et à l’hymne national » à hauteur de 7500 euros d’amende et de six mois de prison dans le cas d’un affront en réunion. L’auteur de cet amendement n’est autre que Rudy Salles. Le Syndicat des avocats de France restait à l’époque « confondu devant tant de bêtise », estimant que cette initiative relevait « d’une volonté identitaire plus que franchouillarde et nous [ramenait] au temps des tribunaux militaires et de l’infraction d’insulte au drapeau » [1]. Le Niçois faisait donc preuve de zèle, peut-être de peur que ses concitoyens ne demandent leur rattachement à l’Italie. « Quoi ! Des cohortes étrangères/ feraient la loi dans nos foyers ! ». Non, leur répondait hardiment Rudy.
Dorénavant l’hymne sera appris dans les petites classes. C’est la loi du 19 février 2005. Une proposition de loi du député UMP Jérôme Rivière (Alpes-Maritimes) rend obligatoire l’apprentissage de la Marseillaise à l’école primaire. « L’école de la République est attachée à des valeurs mais aussi à des symboles dont l’hymne national fait partie comme le drapeau », expliquait-il au début de l’année. Il comptait même répondre par son amendement, attention tenez-vous bien, « à l’enjeu de l’assimilation des populations extérieures venues sur le territoire national » [2]. Outre l’aspect quelque peu démagogique de la mesure, il peut également paraître incongru de faire apprendre La Marseillaise sans apprendre L’Hymne à la joie alors que l’on se targue en plus haut lieu d’être un fervent européen.
Il n’est même pas certain que ces messieurs de l’UMP veuillent faire vibrer la fibre patriotique dans un but d’exaltation du civisme. A moins que nous ne parlions pas du même, de civisme, car l’éducation républicaine se révèle immanquablement ambiguë. En ce début de XXIe siècle, dans une France que nos politiques décrivent comme en manque de cohésion sociale, fracturée même, l’idée de faire de nos bambins de bons citoyens attachés à la communauté nationale pourrait être considérée comme bonne. Il n’en est rien. Il ne suffit pas de savoir déclamer la main sur le coeur que « le jour de gloire est arrivé » pour être un citoyen conscient. Tout comme il ne suffit pas de glisser (ou de ne pas) glisser son bulletin dans l’urne pour se sentir affranchi pour la durée de la mandature de tout engagement civique. Pour que la Marseillaise ne devienne pas le chant des bras tendus, il faut certainement que les élèves apprennent plus que de simples paroles et en comprennent la signification. Les lycéens apprennent lors de leurs cours d’Education civique, juridique et sociale ce que signifie la citoyenneté dans ses dimensions sociale, éthique et politique. A la sortie des classes, ils mettent en oeuvre les principes d’engagement dans la vie de la cité et reçoivent, en guise de bons points, des coups de matraques.
Depuis longtemps le sens de notre hymne nous échappe. M. Agulhon raconte qu’un certain 13 octobre 1893, Toulon accueille l’escadre russe. « La cérémonie officielle d’accueil est grandiose. Grands frais de tirs de canons, de parades, de fleurs, de drapeaux... Grands frais de culture : Jean Aicard, de Toulon, mais de notoriété déjà nationale, lit une ode à la Russie. (...) Surtout, la ville amplifie l’accueil officiel par son enthousiasme. Les autorités municipales, le commerce, tout un peuple enfin, habitués à vivre de la flotte française, de ses pompes et de ses oeuvres voient dans l’accueil à l’escadre russe la reprise en plus solennel des éclatantes revues navales du 14 juillet. Donc tout s’enchaîne, grand bal de 5000 invités dans l’arsenal, banquets à terre et à bord des navires, soirées au théâtre, corsos fleuris. Les marins russes descendus à terre en permission sont choyés, embrassés, invités, poussés-accompagnés dans les cafés, les restaurants et autres lieux que l’on devine. (...) Politiquement cela ne va pas sans contradiction. La République se renforce, mais grâce à une alliance avec un despote. Le fugace plaisir que l’on peut ressentir à voir le tsar se mettre au garde-à-vous pour entendre une Marseillaise qui est tout de même un cri de guerre contre « les tyrans » s’accompagne de l’inconvénient plus durable de la solidarité en plus basses et plus concrètes besognes. La police française devra surveiller de près les révolutionnaires russes ou allogènes réfugiés en France » [3].
Marseillaise d’Etat contre Marseillaise populaire, Marseillaise conservatrice contre Marseillaise progressiste, à nous de choisir.
Gauche et droite d’aujourd’hui peuvent se retrouver sur le caractère autoritaire de La Marseillaise. La droite parce que cet hymne serait le ciment d’une nation debout, rassemblée derrière son chef, prête au combat. La gauche, pour les mêmes raisons, mais dans une posture d’opprimée. Mme Voynet, dans un acte de bravoure comme seuls en sont capables les sénateurs, avait proposé la constitution d’un groupe de travail « pour réécrire ou pour compléter notre hymne national par des paroles moins belliqueuses et plus adaptées à notre temps ». Elle n’avait pas tort : la version officielle adoptée en 1887 était et reste fortement menaçante, sans se soucier de la mort de nos chères têtes blondes qui en toute logique devaient retrouver la poussière et la trace des vertus de leurs aînés, « Bien moins jaloux de leur survivre/ Que de partager leur cercueil ». Thème du bonheur post-mortem que l’on retrouve dans le Chant des Partisans. Les Résistants marchaient, tuaient, crevaient. « Chacun sait/ Ce qu’il veut, ce qu’il fait/ Quand il passe/ Ami, si tu tombes,/ Un ami sort de l’ombre/ A ta place./ Demain du sang noir/ Séchera au grand soleil/ Sur les routes ». Et les compagnons chantaient, et dans la nuit, la liberté les écoutait...
A écouter notre hymne guerrier qui apprend aux jeunes générations à abreuver leurs sillons d’un sang impur (que l’ennemi soit extérieur ou intérieur), on peut se douter des ravages que l’application de tels couplets provoquerait dans les écoles : hausse du suicide (altruiste, cela va sans dire), xénophobie légitimée. Bref de quoi dépiter un Renaud, pourtant encore jeune et sans alcool, qui déclamait au début des années 1980 : « J’peux pas encaisser les drapeaux / Quoiqu’le noir soit le plus beau / La Marseillaise même en reggae / Ça m’a toujours fait dégueuler / Les marches militaires ça m’déglingue / Et votre république moi j’la tringle / Mais bordel où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? ».

Les Toulonnais ont pu, au moins une partie d’entre eux, avoir un peu la gerbe lorsque, le 14 juillet 1995, défilaient les militaires sous les saluts satisfaits d’une triplette perchée sur son estrade : Jean-Marie Le Chevallier (élu récemment maire de Toulon), Jean-Marie Le Pen (invité en sa qualité de président du groupe FN de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur), et Jean-Charles Marchiani (à l’époque préfet du Var). Toulon était la « vitrine du Front national ». Devant la tribune officielle, une vingtaine de femmes voilées en noir se sont postées bien en vue avec une pancarte qui portait pour inscription : « Veuves toulonnaises des valeurs républicaines. » On en appelait alors aux valeurs de la République, peut-être pas de la France. Question de vocabulaire, question de mémoire.
Déjà Charles Péguy parlait d’une Marseillaise « disqualifiée auprès des socialistes révolutionnaires par la faveur des bandits nationalistes » mais avait assisté à sa réappropriation par le peuple à la faveur d’un tournant historique dont l’avenir de la République dépendait. Ce jour-là, le 19 novembre 1899, le capitaine Dreyfus avait été condamné par le tribunal militaire de Rennes mais gracié par le président Loubet. « Je n’oublierai jamais ce qui fut le plus beau de la journée : la descente du faubourg Antoine (...). Le soir descendait, la nuit tombait. Tous ignorants que nous soyons de l’histoire des révolutions passées, qui sont le commencement de la prochaine Révolution sociale, nous connaissons tous la gloire de légende et d’histoire du vieux faubourg. Nous marchions sur les pavés dans cette gloire. (...) Rien ne distinguait plus le cortège et les spectateurs. Le peuple descendait dans la foule et se nourrissait d’elle. On rechanta la vieille Marseillaise (...) Tout le faubourg descendait, dans la nuit, en une poussée formidable, sans haine » [4].
Ce mouvement de balancier qui fait que la gauche a tendance à céder l’hymne trop national à la droite avant de se le réapproprier quand l’avenir du pays l’exige est récurrent. Le Front populaire effectua cette alliance entre le peuple et la Nation, et ce dès les législatives de 1936. « Nous communistes, qui avons réconcilié le drapeau tricolore et le drapeau rouge de nos espérances, nous vous appelons tous, ouvriers, paysans et intellectuels, jeunes et vieux, hommes et femmes, vous tous le peuple de France, à lutter avec nous » (Maurice Thorez, le 17 avril 1936) [5]. Quatre ans plus tard, le régime de Vichy renia la Marseillaise. Bref les bras cassés du parti majoritaire aujourd’hui, en légiférant sur l’apprentissage d’un chant révolutionnaire en classes primaires, s’approprient un lieu de mémoire qui n’a pas toujours été le leur.
En dehors des limites hexagonales, la Marseillaise accuse cette même dualité : celle qui fait de ce chant guerrier l’instrument des conquêtes coloniales, mais en même temps un exemple de liberté pour ces mêmes nations opprimées. Quand Napoléon envoya Rochambeau reconquérir l’île de Saint-Domingue (actuelle Haïti) et y rétablir l’esclavage, c’est la masse servile qui a vaincu, au chant de la Marseillaise, à Vertières le 18 novembre 1803, des troupes françaises médusées. Plus proche de nous, les événements du Chili entre 1970 et 1973. Les militants de Salvador Allende défilaient dans les rues en entonnant aussi bien l’Internationale, El pueblo unido ou la Marseillaise — signe d’attachement à la Révolution française. Comme le fait remarquer M. Agulhon « certes, c’est la Révolution dans sa lecture la plus libérale, celle de l’année 1789, du Serment du Jeu de Paume, de l’apostrophe de Mirabeau, de la prise de la Bastille mais aussi de la Fête (irénique) de la Fédération - toutes choses dont on perçoit surtout aujourd’hui la modération (par rapport à 1793) mais dont les contemporains conservateurs sentaient bien le caractère... révolutionnaire. »
Si bien que, oui, nous pouvons chanter La Marseillaise, mais pas avec tout le monde.
[1] Le Monde, le 26 janvier 2003.
[2] Le Canard Enchaîné, 23 février 2005.
[3] Maurice Agulhon, La République, Paris, Hachette, 1990, pp. 140-141.
[4] Charles Péguy, Cahiers de la Quinzaine, cité dans M. Agulhon, op. cit., p.166.
[5] cité par Fabrice Abbad, La France de 1919 à 1939, Paris, A. Colin, 1996. Les résultats allèrent, pourrait-on dire, au-delà de l’espérance des petits pères staliniens puisque nombre de militants désobéirent aux pacte Moscou-Berlin de 1939.