
YAMOUSSOUKRO n’était qu’un petit village rougi de latérite quand le plus célèbre de ses fils, Félix Houphouët-Boigny, décida d’en faire la capitale de la Côte d’Ivoire. Des rues larges comme des autoroutes furent tracées à la règle. On construisit la Présidence sur un vaste domaine appartenant à Houphouët, protégé des curieux par des espèces de douves où batifoleraient crocodiles et tortues carnivores. Et un hôtel 5 étoiles avec son golf et sa piscine et sa salle de squash, sans oublier le piano-bar au dernier étage. Et des campus, chacun plus étendu que ne l’était le village de Yamoussoukro en 1900 : celui de l’Institut National Supérieur d’Enseignement Technique, par exemple, 150.000m² aménagés par Bouygues en 1982. Et une basilique plus haute et plus large que Saint-Pierre de Rome. Et un aéroport réputé "international", sauf que l’hôpital grand format qui aurait pu accréditer le label est resté à l’état de chambre témoin : la thune a un peu manqué sur la fin.
Curieuse introduction, pour un article sur la chiraquie. Quel rapport ? On connaît le lien d’amitié habituel, un lien qui ne se mesure pas à l’aune des cadeaux officiels. Car Jacques, héritier des plus belles traditions gaullistes, reste un grand protecteur des nègres. Ainsi, en prenant la peine d’affirmer que « l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie » lors d’un séjour en Côte d’Ivoire en 1986, il veut rassurer les peuplades indigènes : vous y en avoir la chance d’être conduits par des sages de la trempe de Jah Houphouët. Il est vrai que parmi les autocrates du pré carré, l’ex-ministre d’Etat du bon temps des colonies fait figure d’humaniste éclairé. 1986 : Chirac est alors président du RPR, un parti politique français qui a besoin d’argent et va le chercher là où il se trouve (les autres font pareil). Or la France aide financièrement les pays en voie de développement. Corollaire : les potentats qui les dirigent ont les poches bien garnies, et les émissaires des partis politiques français y plongent la main avec avidité. C’est ce qu’on appelle les vases communicants. Merci mon ami et rendez-vous dans quelques mois, pourvu que la démocratie ne vienne pas dérégler le mécanisme. La loi sur le financement des partis ralentira l’activité des porteurs de valise à partir de 1990.
A priori donc, aucun rapport. En prenant la peine de s’y arrêter un peu, on pourra cependant observer quelques similitudes entre Sarran, bourgade du Limousin comptant 300 habitants, et Yamoussoukro, ce village devenu capitale.
Oh bien sûr, le granite du Lot est bien moins rouge que la terre ivoirienne. Et les bonnes manières républicaines impliquent une certaine retenue dans la mégalomanie et l’extension du domaine présidentiel. Et puis : tout l’argent du pays n’est pas dans la poche d’un seul homme. Et encore : il n’est pas question de faire de Sarran l’épicentre politique de l’Hexagone. La comparaison étant circonscrite, nous pouvons nous lancer.
Biographie de poche.
Le parisien Jacques Chirac épouse la parisienne Bernadette Chodron de Courcel en 1956 à l’âge de 24 ans. Hormis un séjour militaire en Algérie, l’essentiel de ses activités se concentre en Ile de France : ENA, sciences Po, cabinets ministériels.
Le roturier n’oublie pas ses racines paysannes en Corrèze. Il est élu conseiller municipal de Sainte-Féréole en 1965, bled où ses grand-parents faisaient les cultivateurs, et devient député du canton d’Ussel deux ans plus tard. Roturier d’accord mais attention ! J’ai marié une particule ! Les époux Chirac achètent le château de Bity en 1969. Le principal défaut de ce pied-à-terre est de se trouver un peu loin des terres ancestrales. Au revoir Sainte-Féréole de mon enfance, bonjour Sarran. Bernadette devient conseillère municipale en 1971.

Selon de vieux articles parus dans la presse revancharde (L’Huma et le Canard), le château de Bity est classé monument historique peu après son acquisition par les Chirac (Jacques est alors secrétaire d’Etat aux finances). Cela permet d’obtenir des aides publiques pour la rénovation ou l’entretien. Ensuite, à la fin des années soixante-dix, le couple fait acheter par la fondation Claude Pompidou un terrain de 5 hectares jouxtant la propriété pour éviter l’installation d’hypothétiques colonies de vacances qui menaceraient la tranquillité des châtelains. La fondation aura la délicatesse de laisser les cinq hectares en friche.
Après toutes ces années d’effort, la tranquillité des futurs retraités semble assurée. Pour le promeneur qui désire voir le château de Bity, le plus simple est d’acheter la carte postale.
Sarran.

Ici c’est l’ennui. Les arbres, les murs de granite, les mouches et le silence ça va un peu, on s’emmerde assez rapidement. Il y a bien une pomme qui tombe de temps à autre ou une vache qui pète, mais ça reste trop sommaire pour alimenter les présentoirs d’un office de tourisme. L’activité commerciale est limitée à l’épicerie-dépôt de pain. Pas même un troquet où siffler une Corona.
Une petite route tout juste départementale ( ?) descend vers le lieu dit "le Moulin du Cher". Sur la gauche, l’ancien moulin à eau. A droite une caserne d’appoint, où plantonnent en toute discrétion des jeunes gens sportifs et vigilants. Il faut bien encadrer les émigrés de Sainte-Féréole.
Mais Sarran c’est aussi — et surtout — le lieu choisi par le fan-club du Conseil général de Corrèze (où siège Bernadette) pour bâtir un musée à la gloire du Président Jacques Chirac. L’édifice a ouvert ses portes en 2000. Facile à trouver : le fléchage commence depuis l’autoroute.
Qu’est-ce que c’est que ce musée ? L’endroit où sont entreposés les cadeaux que le propriétaire du château de Bity a reçus dans le cadre de son activité présidentielle avant de les donner au Conseil général (où siège Bernadette, qui doit s’occuper de traçabilité). 5000 pièces en stock, de la maquette de pommier qui s’allume quand tu appuies sur le bouton à la ceinture de sumotori, en passant par des poteries, des bottes de cowboy et autres machins que mamie ne mettrait pas sur sa télévision. De belles oeuvres aussi. Des antiquités — le patrimoine des "pays en voie de développement" continue donc d’alimenter les vitrines des musées occidentaux bien après la fin de l’empire.

C’est le musée du Président Jacques Chirac. Attention. Pas le musée Georges Pompidou ni le musée Valéry Giscard. Notons que ce dernier aurait certainement été sensible aux présents de la famille royale d’Arabie Saoudite, comme ce "faucon sur son perchoir" orné de 1400 pierres précieuses et semi-précieuses.
Il existe aussi un musée Mitterrand dont la vocation est similaire. On ne mélange pas les torchons reçus à droite avec les serviettes de gauche. Un "musée du Président" tout court n’était manifestement pas envisageable.

A quoi servent ces cadeaux que les chefs d’Etat s’échangent en laissant l’initiative du choix aux services protocolaires ? A quoi sert d’exhiber ces objets de plus ou moins bon goût ? En mélangeant les genres, les oeuvres originales d’artistes de talent et les santons de Provence, de précieuses calligraphies et de grossiers canevas, le musée ne consacre rien d’autre que le principe d’accumulation. Chirac dit à Mitterrand : regarde comme ma dimension internationale est plus grosse que la tienne, regarde comme je suis populaire. Mitterrand s’en fout, il est mort.

L’espace n’était sans doute pas assez grand dans sa version originale puisqu’on l’a déjà agrandi. Ce qui nous donne : une salle d’exposition, une bibliothèque de 10.000 volumes (« ouvrages du monde entier dédicacés pour la plupart »), un espace pédagogique réservé aux scolaires (pas d’école à moins de 10km), un restaurant, un large parking (resté vide pendant notre semaine de séjour en plein mois touristique), un visuel tranchant, une signalétique digne de la BNF, des injonctions à changer de trottoir (mais il n’y a pas de trottoir), à prendre le passage piétonnier alors que ne circulent sur la grand-route du village que de rares tracteurs ou VTT de soldats en promenade.
Et ces pommes ! En 1995, parce que Claude Chirac avait axé la com’ des présidentielles sur la pomme de Corrèze, son père en a reçu par palettes entières. Des vraies, des fausses, en stuc, en sucre glace, en polystyrène, en bronze, en laiton, en cristal, « la pomme de la victoire ». Un certain nombre d’entre elles sont soumises au regard du visiteur, « don personnel de madame Bernadette Chirac » car les chambres froides de Bity étaient déjà saturées de compotes.
Mais voilà le plus important. A celles et ceux que ce tour d’horizon intéresse, nous devons une précision essentielle. Vous ne trouverez pas ici les cadeaux reçus par Chirac dans le cadre de ses autres fonctions électives. Ainsi, point de petite culotte perlée de cyprine que Madonna aurait jeté au maire de Paris lors d’un concert au Parc de Sceaux en 1989 (de toute façon, il paraît que c’est un gros short pas du tout humide car porté par dessus ses collants, et il paraît aussi que Chirac n’assistait pas au concert).
