CE mercredi 25 février est pluvieux. Quel contraste avec les dimanches radieux de juin 2002 ! À croire que même Dieu en revient. Le Palais Neptune, cerné d’escouades de policiers nationaux et municipaux (ce qui permet d’engager moins de personnel de sécurité privée, allégeant par là les comptes de campagnes), accueille les militants venus écouter leur champion : Renaud Muselier. Après s’être fait bousculer par quelques manteaux en fourrure, on arrive tant bien que mal à pénétrer dans l’antre. Les hôtesses d’accueil sont extrêmement charmantes, et l’on s’en veut presque de passer pour un droitier à leurs yeux délicats. On s’installe dans un fauteuil pas trop loin de la scène pour bien y voir, pas trop près pour ne pas se faire prendre en photo par Var Matin.
La salle est comble, des personnes restent dans le hall en bas faute de places et suivront debout la réunion sur un écran. La moyenne d’âge est assez élevée, les quelques militants de l’UNI [1] ne la rabaissent pas. Le show commence avec une heure de retard, Nicolas Sarkozy étant retenu auprès des pompiers en colère. Sur l’estrade se tiennent les 25 colistiers de la liste varoise de l’UMP, ainsi que plusieurs cadors de la politique de notre région : H. Lanfranchi (le patriarche du Var), Mme Joissain (l’impayable maire d’Aix-en-Provence), J.-S. Vialatte (le maire boxeur de Six-Fours), J. Pons (la gardienne du Beausset), M. Couve (le gendarme de Saint-Tropez), sans oublier -last but not least - l’éminence grise de M. Sarkozy, le sourire carnassier, Christian Estrosi.
C’est à notre maire préféré d’assurer le premier discours de cette soirée. C’est l’homme fort du Var. Et « ce Var que nous aimons a aujourd’hui besoin d’une Région forte », comme PACA a besoin d’un département fort ; comprenez à chaque fois : de droite.
Hubert s’en prend de façon virulente à l’adversaire socialiste, dénonçant le déficit de « politique claire et transparente » comme au temps de Jean-Claude Gaudin. La Région Provence Alpes Côte d’Azur doit devenir une « plaque tournante des échanges » entre le Nord et le Sud, toujours comme elle l’était à l’époque du maire de Marseille (les frères Perletto adorent ce langage). Pour redonner à notre « belle » région son lustre d’antan, Hubert Falco s’en remet à « un Mistral gagnant », au seul programme « qui décoiffe » : celui de Renaud Muselier. Etant donnée la capillarité déclinante de l’enfant de Pignans, on essaiera de ne pas retenir cette dernière citation. On se souviendra par contre de l’envolée lyrique accompagnée d’une chorégraphie des plus combatives : la main gauche cramponnée au pupitre, le poing droit fendant l’air, le buste en avant.
Hubert montre l’exemple. Parce que tout de même ! « Il y a ceux qui parlent et ceux qui agissent ». Ceux qui parlent sont les ennemis d’Hubert et de Renaud et de la droite. La droite agit comme Ariel liquide sur les tâches alors qu’Omo micro parle trop crapoto. M. le Secrétaire d’État aux vieux gréements déplie un véritable panégyrique à l’égard du gouvernement Raffarin. Qui se débat contre vents et marées « dans des conditions difficiles, avec la plus mauvaise croissance de ces vingt dernières années ». Jospin, lui, avait toutes les conditions pour moderniser la France mais il a fait preuve de « pétoche politique ». De la part d’un maire qui se refuse à débaptiser un carrefour, le coup est rude.
Concernant la sécurité, les socialistes se « préoccupaient plus de l’agresseur que de la victime » ; Nicolas Sarkozy, de son côté, fait un travail remarquable : la délinquance prise en compte baisse, Juppé est condamné, Chirac mis en examen, Oussama Ben Laden sur le point d’être arrêté ! N. Sarkozy, à ce moment précis, regarde sa chaussure droite.
Puis une tirade sur la « révolution sociale du vieillissement » que M. Falco a accompagnée en sauvant le système d’Allocation Personnalisée d’Aide à l’Autonomie des personnes âgées. Les directeurs de maisons de retraite sont d’ailleurs tous unanimes : « L’idée est simple : on prend de l’argent aux vieux, on rogne l’APA, personne ne s’en aperçoit » [2]. Hubert pourra toujours rétorquer que la majorité parlementaire précédente n’avait pas prévu les crédits nécessaires et qu’il a dû se coltiner tout le boulot pour trouver les fonds, les associations ne lui en sont pas pour autant reconnaissantes ; pour preuve, elles lui demandent « de revenir sur votre projet et, au contraire, d’améliorer le fonctionnement de cette aide pour prendre mieux en compte les besoins réels des personnes âgées dépendantes » [3]. Qu’importent les auteurs de ces phrases désobligeantes : ils ne sont pas là.
Et l’enthousiasme du sous-ministre est inébranlable, surtout quand il évoque la construction d’un deuxième porte-avions et l’augmentation du budget de la Défense qui, dit-il, se ressent et se ressentira dans notre ville sans même que l’arsenal ne participe à quelque phase de construction que ce soit (d’ailleurs il n’y a pas qu’à la Direction des Constructions Navales que les hausses du budget militaire accompagnent un allègre dégraissage. GIAT Industrie lutte contre son comité d’entreprise pour supprimer plus de 3000 emplois).
C’est pour toutes ces raisons qu’Hubert et les siens ont décidé de soutenir Renaud Muselier. Ils lui promettent : « Nous allons pousser. Ici on sait ce que ça veut dire pousser, dans ce pays de rugby ». Vazi minot.
L’adjoint dracénois est un homme propre sur lui. Dynamique, il monte les marches de la salle du Palais quatre à quatre pour s’enquérir du futur immédiat de la réunion avec l’assistant technique. Il salue d’un signe de la main les grands-pères qui l’interpellent et applaudissent sa réussite : si jeune et déjà si haut.
Malgré son empressement, Olivier est resté humble. Il sait que le clou de la soirée n’est en aucun cas sa petite personne, mais ce Little Big Horse de Sarko descendu de Paris. Il sait aussi qu’il ne doit pas se laisser impressionner, même si un futur président de la République l’accompagne.
Alors il s’empare de son couteau à tartiner et se met par d’amples mouvements de bras à étaler des « gratitude et reconnaissance » à tous ses aînés. Gratitude et reconnaissance à Hubert Falco pour être passé avant lui, gratitude et reconnaissance à Renaud Muselier de l’avoir posté en tête de liste départementale, gratitude et reconnaissance à Nicolas Sarkozy d’être Nicolas Sarkozy, gratitude et reconnaissance à Pento pour l’aider à se coiffer tous les matins et à l’Ultra Levure pour combattre les effets secondaires du stress.
Malgré son obséquiosité, l’homme est un lutteur. Sa sémantique est d’ailleurs assez agressive : ce n’est rien de moins que « l’étendard de la reconquête » qu’il faut brandir tout au long de la campagne des Régionales, pour bouter hors du Conseil Régional Michel Vauzelle et sa cinquième colonne !
Les vingt-cinq colistiers du Var sont successivement présentés et testent leur popularité à l’applaudimètre. Le président de l’Université del Sud Ravaz sort grand vainqueur grâce aux veaux de l’UNI, alors qu’Audibert-Troin oublie quelques compagnons de route. Sans doute ne les connaissait-il pas. Certainement des militants UDF.
« Gratitude et reconnaissance » à vous tous de brandir si haut ce drapeau au nom de tous les Provençaux, tous les Alpins et tous les Azuréens.
La parole est laissée au député des Alpes Maritimes et vice-président de l’Assemblée Nationale. Rudy Salles a fait grincer bien des dents en se maintenant « droit dans ses bottes » pour une liste UDF autonome avant de céder sur un accord à l’amiable avec l’UMP. Le grand argument en faveur de l’alliance était relatif à la présence de Le Pen, qui aurait pu laisser en troisième position une droite désunie. Mais maintenant que le Jean-Marie est retourné dans sa tanière de Saint-Cloud, allez savoir ce que se dit Rudy. En tout cas, en ce 25 février, il ne faut pas montrer sa gêne.
Il met l’accent sur les liens tissés au fil du temps avec les membres de l’UMP. Hubert Falco devient ainsi un « vieux complice » avec qui il dînait chaque semaine « à la table des sudistes » de l’Assemblée Nationale. Certaines juxtapositions lexicales sont hasardeuses, mais ne choquent ni Muselier ni Sarkozy qui bavardent tranquillement entre eux pour montrer à quel point ils respectent le tribun.
Cela n’empêche pas le ténor de l’UDF de poser lui aussi sa pierre au panthéon du ministre de l’Intérieur. Et il termine par un vibrant compliment à l’égard de Renaud Muselier : cet homme par son envergure de secrétaire d’État aux Affaires Étrangères « a donné un visage à notre région » [4].
C’est lui la ceinture noire de karaté. C’est lui qui cassait les grèves d’étudiants en médecine. C’est lui qui prend le bateau avec les marins pêcheurs en rogne contre l’Europe avec un manteau de l’OM sur les épaules, et qui fait de la voile à Pointe Rouge vêtu d’un polo Lacoste négligemment déboutonné. Pour ce qui nous intéresse, c’est lui qui conduit l’UMP dans la tourmente des Régionales. C’est lui le fils de Provence Alpes Côte d’Azur. Lui, c’est Renaud Muselier.
Pour les habitués des spectacles de Titoff, son allocution sera une franche poilade. Pour tous ceux qui ne goûtent pas aux plaisirs de Rire et Chansons, ce sera plus consternant. Avec un accent caricaturé à l’extrême, Renaud est prêt aux galéjades. C’est parti.
Il est ravi de se « retrouver avec [ses] amis du gouvernement » pour parler de « la région, toute la région, rien que la région ». Et quoi de mieux pour parler de la région que de commencer son discours par cirer les pompes à Sarkozy ? « Nicolas, c’est le dynamisme, c’est la volonté, c’est l’intelligence de l’action », c’est son ami. Tout comme Hubert. Et il existe un point commun entre Nicolas, Hubert et lui : ils sont au gouvernement et n’ont pas fait l’ENA - ce dont, entre nous, on se serait douté. Muzo se vante de s’être fait tout seul et de n’avoir pas « reçu de circonscription dorée en héritage », mais n’hésite pas à faire valoir la figure de son glorieux aïeul, l’amiral Muselier, avec sa croix de Lorraine et ses croisières à Saint-Pierre et Miquelon.
Il a choisi de s’exprimer à Toulon sur trois symboles : « l’incapacité du Front à gérer », rapportant sans trop de mal que Le Chevallier a succédé à François Trucy ; « les rapports incestueux de l’extrême droite et de la gauche », proposition qui nous apprend donc que Maurice Arreckx était de gauche ; « la dynamique de l’union » par laquelle les agglomérations marseillaise puis toulonnaise ont vêtu un costume bleu marine.
Cette dynamique de l’union est un peu l’oeuvre du père d’entre tous les UMP de la région, le truculent Jean-Claude Gaudin, celui à qui Edmonde Charles-Roux attribuait « une bêtise moliéresque » [5]. Muzo fait remarquer à Hubert qu’une même amitié les lie à ce grand monsieur de la politique locale. Gaudin « ne se trompe jamais en termes politiques » et pour les Régionales, le candidat UMP entend ne « plus voir notre région gâcher ses atouts et gaspiller l’héritage » de Jean-Claude. Muselier s’en prend au « perdant » Vauzelle, « sortant bientôt sorti » dont il gratifie le bilan de « zéro ». L’UMP propose au moins la construction par la Région de boulodromes couverts. Pour un pays qui compte plus de trois cents jours de soleil par an, on sent le pragmatisme.
Le programme de Renaud Muselier est, selon l’intéressé, « ambitieux » et sa méthode « simple » : « la région doit être l’architecte de son avenir. Ce n’est ni un tiroir caisse, ni une collectivité isolée ». La tête de liste entend réussir en Provence Alpes Côtes d’Azur ce qu’il a réussi à Marseille : une vaste zone franche dans laquelle les droits sociaux sont légalement oubliés, une rénovation du centre-ville par l’expulsion progressive des plus pauvres vers les arrondissements des quartiers nord, une America’s Cup qui aurait servi d’alibi à la municipalité pour créer une super zone franche (encore !), et se débarrasser d’un projet de musée mal fagoté. Un objectif porté par un homme d’expérience : Muzo compte dix années au Parlement, neuf ans comme 1er adjoint à Marseille, six années à la tête d’Euroméditerranée et deux ans au gouvernement. Et s’il est élu président de la Région, il démissionnera du gouvernement parce que son nouveau poste demandera un investissement à 100%. A croire qu’il ne s’investit aucunement dans ses autres mandatures.
Se référant à Nicolas Sarkozy, qui représente à lui tout seul le refus de « la fatalité de l’inaction », il déclare que l’UMP doit à ses électeurs le sérieux et le respect des règles. Roselyne Bachelot et Alain Juppé approuvent. Muzo compare d’ailleurs, à grands coups de gauloiseries, les statures des ministres de Jospin et ceux de Raffarin, insistant sur le duel Vaillant-Sarko. C’est vrai que c’est plus facile que DSK-Mer.
Le Sud doit choisir la carte de l’UMP, ne serait-ce que parce que la liste de la droite unie, « c’est le peuple de PACA en concentré », c’est « le reflet de la population, des communautés, des compétences et des territoires ». Le peuple de PACA est donc plutôt couillu et sent la lavande. Mais ne vous inquiétez pas, chers électeurs, Renaud Muselier saura toujours vous faire voir le bon côté de la vie, car il fait « partie de ces gens qui sont bien leur peau ».
(Suite et fin : Sarkozy ! Sarkozyy !!)
[1] Union Nationale Inter-universitaire. Autrement dit, "la droite universitaire".
[2] Propos tenus par le directeur de l’Association des directeurs d’établissements d’hébergement pour personnes âgées (ADEHPA), Pascal Champvert, dans la Voix du Nord le 19 août 2003.
[3] Mathieu Scrivat, président de l’association Cultures, Humanisme et Citoyenneté.
[4] Ce fut d’abord une voix. En d’autres circonstances, Muzo a fait résonner une phrase destinée à la postérité : « Villepin s’occupe de tout, je fais le reste ».
[5] Edmonde Charles-Roux avait déclaré cela à propos du remplacement à la tête du Ballet national de Marseille de Roland Petit par Marie-Claude Pietragalla, dont on sait aujourd’hui les talents de gestionnaire. Edmonde Charles-Roux est l’épouse de feu Gaston Deferre. Rappelons que Gaudin fut le premier adjoint de Deferre, grâce à un découpage électoral défavorable au PCF, découpage concocté par Gaston lui-même.
