EN haut des marches du Grand Café de la Rade (GCR), on est accueilli par deux stands littéraires pour se documenter sur la pensée d’extrême-gauche. A votre gauche, messieurs dames, la table LCR ; à votre droite, la table LO. Une trentaine de personnes se sont disposées sur les chaises mises collectivement à leur disposition individualiste. Une journaliste semble perdue... Vais-je la réconforter en lui proposant un café en tête à tête au rez-de-chaussée ? Non, le devoir avant tout camarade !
Au fond de la salle sont assis les quatre guides de la révolution. Tâchons de ne pas trop nous faire remarquer et écoutons-les parler. En fait, seuls deux tribuns prendront la parole : un candidat LO dont le nom m’a échappé, et la tête de liste aux Régionales, Samuel JOHSUA (LCR). Il leur faut d’abord expliquer pourquoi leurs deux formations, qui comme toujours à l’extrême-gauche se sont le plus souvent tirées dans les pattes, se trouvent aujourd’hui réunies. La liste LCR-LO a été formée « pour les opprimés qui en ont assez de recevoir des coups et qui sont prêts à les rendre ». Elle serait donc la liste de l’offensive contre le capitalisme et ses promoteurs. La seule à gauche à rompre avec les partis traditionnels dont les élus sont « les pantins bien nourris, bien payés pour faire le sale travail » du Medef. De ce point de vue, la Gauche Plurielle est inexcusable puisqu’elle « a servi de tremplin au gouvernement Raffarin ». Les arguments contre le grand capital sont déballés, avec quelques exemples choquants à la clef. La gauche en prend autant que la droite, la seule différence retenue par nos Rouges se situe dans la sémantique et la durée du processus. La gauche ne dit pas « privatisation » mais « ouverture du capital », et fait en cinq ans ce que la droite fait en deux années maximum. Le Front National et son Duce, Jean-Marie le Pen, en prennent aussi pour leur grade. Cet homme, borgne et baveux, n’est pas seulement fasciste, raciste, sexiste, la liste-est-longue, mais en plus Le Pen est un « ennemi résolu de la classe ouvrière qui piétinera les pauvres et aidera les riches ». Malgré tous ces éléments accablants, l’assistance reste assez passive : il manque encore l’étincelle qui mettra le feu à la plaine.
La critique du système se doit d’être radicale. Les opprimés sont trompés par les promesses des réformistes, qui d’ailleurs prononcent de moins en moins de promesses puisque comme le déclare le PS, il faut juste affirmer une opposition plus dure que celle de l’UDF. Ça risque de faire mal ! Revenons à nos moutons : la critique radicale du mode de production capitaliste. Pourquoi cette remise en cause, braves gens ? Parce que tout simplement « les intérêts des riches et des pauvres sont irréconciliables, les intérêts du grand capital ne seront jamais ceux de la classe ouvrière ». Ainsi, la France restera à tout jamais dans la fracture. La prise de pouvoir n’a rien d’utopique : c’est par les luttes, camarades, que la classe ouvrière pourra s’affirmer et peser de tout son poids dans la vie politique française. Derrière moi, un gosse que son père avait amené pour parfaire son instruction politique se plaint du discours répétitif du monsieur de LO. Le géniteur feint de ne pas entendre ; moi, je me retiens pour ne pas lui foutre une gifle : insulter un membre du politburo, non mais !
Le gouvernement Raffarin est un gouvernement de « guerre sociale qui prend dans la poche des pauvres pour donner aux riches ». C’est pourquoi les mesures phare du programme LCR-LO aux Régionales consistent à interdire les licenciements, à ne plus donner d’argent public aux grandes entreprises, et à reprendre ce qu’on leur a versé. C’est tout un plan de publicisation des riches qui est prévu : rendre public le salaire des grands patrons, rendre publics leurs réseaux de relations, etc., etc. Les tribuns rassurent l’assemblée : « nous ne sommes pas utopistes. Nous savons que c’est un programme pour les luttes futures et que la révolution n’est pas vraiment à l’ordre du jour ».

Les speechs terminés vient le temps des cerises... euh non, des questions. Un monsieur se plaint de ne pas retrouver dans les discours des candidats ici présents une véritable proposition de renversement du capitalisme. Pour lui, il faudrait nationaliser, parce que ce sont « 200 familles qui font le malheur du peuple ». Ce projet, toujours selon ce monsieur, doit être porté par un grand parti de gauche comme l’était le PCF d’il y a vingt ans - sic. Sur ce, il sort fumer une clope. Bon. Nos candidats répètent à l’absent que leur programme promeut les luttes futures et que « c’est par ces luttes que nous construirons un monde meilleur ». Un vieil homme amer se lève alors, prend la parole pour dénoncer la « mondialisation cosmopolite » et dérive vite fait sur la franc-maçonnerie qui gangrène le monde. Holà, holà ! On s’arrête, grand-père ! On est chez les internationalistes ici, pas chez les bras tendus. Un jeune homme bien habillé, bien coiffé, plutôt beau gosse, intervient pour poser trois questions à savoir : quels changements institutionnels les candidats comptent-ils mettre en œuvre pour permettre aux citoyens de mieux participer à la démocratie locale ? Les candidats sont-ils pour un revenu minimum d’existence à l’échelle régionale ? L’impact des interdictions de licencier au niveau régional ne risque-t-il pas de se révéler négatif ?
C’est Samuel Johsua qui répond le premier : cela fait longtemps que la LCR réfléchit sur les possibilités d’améliorer la participation citoyenne, notamment avec l’expérience de la démocratie participative de Porto Alegre au Brésil. En ce qui concerne le revenu minimum d’existence, la LCR est pour, bien entendu, elle est même pour un RMI plus que revalorisé, mais elle est contre l’idée de suppression du travail. Selon la Ligue, il faudrait réduire de façon drastique le temps de travail (jusqu’à 24 heures s’il le faut !) pour que tout le monde contribue à la production de richesse. Quant à l’interdiction des licenciements, cette mesure doit être prise au niveau national, mais de toute manière, après une telle décision, il y a tout lieu de croire que la révolution sera contagieuse, parce que les gouvernements ne pourront pas refuser à leur peuple ce que la France a donné au sien [1].
La réunion se termine vers 20h15. Juste le temps de rentrer chez moué regarder le JT de France 2 sans David Pujadas. Le pied.
Certains lecteurs parmi les plus attentifs auront remarqué que votre humble serviteur a, lors du précédent paragraphe, bien fait attention à préciser que les réponses étaient données par la LCR. Car Johsua a fait de même. La Ligue Communiste Révolutionnaire a beau avoir conclu un accord pour les Régionales avec Lutte Ouvrière [2], cela ne l’autorise pas à employer le « nous ». Le pacs s’est fait sous le régime de la séparation de biens. Et les deux parti(e)s n’ont peut-être pas eu tort.
Sur une question telle que celle de la démocratie et des changements institutionnels pour l’améliorer, LO se différencie nettement de son concubin. Pour notre candidat LO : « IIIe-IVe-Ve République : ça n’a pas vraiment changé les choses » - sic -, car seules la lutte, la grève peuvent changer ces choses. Si l’on comprend bien, c’est à force de recevoir des coups de matraque que les classes populaires se sortiront de la mouise. L’article voulait éviter de hiérarchiser les deux partis sur l’échelle de la démocratie, mais vu l’embarras que laissaient transparaître les froncements de sourcils de Samuel Johsua, on comprend que la LCR est plus en avance que LO sur le rejet des régimes totalitaires. Ceci n’est pas vraiment étonnant lorsque l’on analyse les points de vue des deux partis. S’ils se montrent « assez responsables pour s’unir et présenter un front commun sur la base du programme qu’elles partagent », s’ils se revendiquent l’un et l’autre du « camp des travailleurs », ils ne sont pas d’accord sur la définition du concept. La LCR entend par « camp des travailleurs » toutes les formes de luttes : féministes, écologistes, altermondialistes, alors que LO ne participe pas à la construction et à la vie de ces mouvements, prononçant même de sérieuses réserves quant à l’altermondialisation. Lutte Ouvrière se dit « en compétition » avec ce courant et cela les « amène avant tout à combattre politiquement les fondements de la plupart de ses idées, à montrer les limites qu’il impose tant à ses objectifs qu’à ses combats », l’altermondialisme n’étant « certainement pas l’expression d’un nouvel internationalisme, mais un de ses avatars réformistes caricaturaux ». La LCR se démarque encore de LO par sa conception du parti révolutionnaire : chez la LCR, il doit être pluraliste, alors que LO est « monolithique ».
En même temps, la Ligue Communiste Révolutionnaire est tiraillée en son sein même par les courants et les rivalités de personnes. Dernier épisode en date : la scission entre le comité local d’Aix-en-Provence et celui de Marseille au sujet du foulard islamique. Un candidat LCR a été exclu de la liste pour les Régionales parce qu’il avait participé à la manifestation contre la loi sur les signes religieux ostensibles. Cette exclusion a provoqué le retrait volontaire de trois militants d’Aix-en Provence ainsi que de l’un des animateurs historiques de la LCR Bouches-du-Rhône, Rémi Jean, qui s’est mis en congé de ses responsabilités.
Ce soir-là, au GCR, il n’y avait ni la ferveur des grands jours, ni l’espoir des grands soirs. Mais une jolie journaliste que je n’ai pas invitée au restaurant, pensant benoîtement que la révolution n’était pas un dîner de gala.

[1] C’est ainsi que la Birmanie a récemment donné à son peuple un régime de retraite basé sur le modèle français, et une constitution libérale à l’américaine. Bernard Kouchner peut le confirmer.
