L’effervescence qui accompagne la délivrance des villes du joug nazi par les Forces Françaises Libres (l’armée régulière, subordonnée à de Gaulle) et les Forces Françaises de l’Intérieur (les Résistants, communistes ou chrétiens, socialistes ou gaullistes, voire tout ça en même temps), rejoint par bien des aspects la turbulence des journées révolutionnaires (1789 - 1799). Les autorités en place sont remplacées, avec plus ou moins de violence, par des cadres plus jeunes qui souhaitent instaurer l’autorité de la République. Cette similitude se retrouve jusque dans la terminologie du Gouvernement Provisoire de la République Française avec des organes tels les « Comités de Salut Public ».

On nous bassine avec les opérations militaires, les généraux glorieux et leurs étoiles de guide touristique, mais il ne faudrait pas oublier que dans la conduite de la Seconde Guerre Mondiale, la dimension politique est fondamentale. Comme dans toutes les guerres, d’ailleurs, et la sentence de Clemenceau est à ce propos définitive : « La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires ». En ces jours de commémorations, aussi émouvantes soient-elles, le peuple et le débat politique sont laissés de côté. Les Jean-Claude Narcy de service préfèrent s’attarder sur la rudesse d’une poignée de mains entre deux guignols dirigeant chacun une puissance qu’ils espèrent la plus grande possible. Tout ceci n’est pas pour déplaire à la communicante Claude Chirac, ni à l’excommunié Raffarin.
Entre deux appontages du Charles-de-Gaulle au large de Toulon commentés par un Thierry Ardisson se demandant si les marinettes prennent leur douche dans des bacs différents de leurs homologues masculins, parlera-t-on de la Résistance, de son programme social et des espoirs qu’elle portait ? Parlera-t-on des traîtres qu’on a eu vite fait de recycler ? Parlera-t-on également des échecs de la société nouvelle que l’enthousiasme de la Libération n’a pas réussi à dépasser, en particulier ceux de la liberté des peuples ?
En tout cas, chez Cuverville père et fils, on se frotte et on se pique au sujet par une collision volontaire des concepts : Résistance, République, Révolution, Presse, Lieux de sociabilité (cercles, clubs, etc.), et Droits de l’Homme et du Citoyen.
Le vivier de la Résistance de 1940 recouvre une quantité de situations diverses concernant l’appartenance nationale (Français refusant la défaite ; Italiens, Allemands, Espagnols et autres européens anti-fascistes), religieuse (les Juifs bien entendu, les catholiques français également, les Protestants cévenols) ou communautaires (tziganes, homosexuels et autres « dégénérés » en tout genre). Le point de départ commun serait le refus de la défaite et la volonté de libération du territoire français (pour l’étendre à d’autres territoires, comme l’espéraient nombre de Républicains espagnols du Sud-ouest). L’objectif pourrait presque paraître national dans une conception proche de celle de la guerre 14-18. Or l’évolution rapide de la Résistance de 1940 (quatre ans pour une guerre de cette ampleur, sans compter la nécessité de renouveler les premiers résistants assassinés ou en fuite) révèle un caractère plus proche de la Résistance au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte en 1851, c’est-à-dire une opposition à caractère universaliste basée sur des valeurs républicaines comme la liberté, la justice ou l’honneur.
Cette « redécouverte d’une tradition républicaine » n’est pas le fruit du hasard. Elle est notamment due à la jeunesse des résistants. Elle naît autant de la reconstruction d’une mémoire individuelle et collective dans laquelle les mythes et les folklores démocratiques sont renouvelés (ce qui est en totale contradiction avec les folklores figés et réactionnaires de Vichy), que de la réaffirmation de l’histoire révolutionnaire en tant que déterminisme historique.
Explications. La Révolution française a bouleversé la France de telle manière que la République démocratique et laïque n’a pas pu être exclue du jeu politique, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne, malgré les réactions royalistes et impériales. En effet, les Droits de l’Homme, la liberté de la presse (avec ce phénomène assez typique des périodes agitées - 1789 ou 1940 -, celui des journaux quasi-anonymes, à tirage restreint, épisodique et aléatoire mais vindicatif), la liberté de réunion (des confréries aux cercles en passant par les clubs, sociétés populaires et autres associations [1]) sont issus de la Révolution de 1789 et de celle de 1848. Seule la République portait et porte encore un projet de défense de ces libertés fondamentales. Ni les royalistes même modérés, ni a fortiori les fascistes ne pouvaient développer ces idéaux auxquels tant de Français, même xénophobes [2], sont semble-t-il attachés. Et c’est l’héritage de la Révolution.
C’est aussi ce qui a marqué et singularisé le socialisme et le communisme français, notamment avec Jaurès. L’héritage révolutionnaire et républicain va plus loin que la mémoire. Pour certains, la gauche aurait souffert, avant guerre, de manque de patriotisme. C’est en majeure partie incorrect : la gauche n’a pas négligé l’idée patriotique mais elle a effacé le travers nationaliste. La poussée des gauches au printemps 1934, jusqu’à la victoire du Front Populaire en 1936, s’est basée sur l’héritage révolutionnaire, dont l’emblème pourrait être La Marseillaise de Renoir.
La gauche démocratique, surtout dans les années 30-40, a dû naviguer entre l’internationalisme soviétique, le fascisme de ses voisins immédiats, et la « gouvernance anglaise » [3]. Ainsi, pour les résistants de gauche, le déterminisme révolutionnaire et républicain apparaît aussi important que l’honneur national. Ce déterminisme représente une force équivalente à la construction d’une mémoire avec son brin de farigoulette sur le veston, sa cocarde tricolore, son imagerie de voleur de grand chemin détroussant les riches (tuant les fascistes) pour donner aux pauvres (libérer le pays). Ce même déterminisme se retrouve chez les étrangers combattants en France, les FTP-MOI [4] : la France symbolise à leurs yeux, dans le mythe comme dans la réalité, la patrie des Droits de l’Homme et de la Liberté autant que le moyen de libérer leur propre pays.
Et les gens de droite ? Au début de la guerre, ils rejettent l’idée de République, notamment la Troisième. Ils luttent contre les communistes (ennemis de la France puisque d’abord alliés de l’Allemagne, et ensuite adversaires de l’Allemagne). Ils participent avec des personnes de gauche à la mise en place de l’Etat français de Vichy et au programme de « Révolution nationale », avant de s’en détacher (1942-1943) lorsque le caractère fascisant du régime prend trop le dessus, et que le vent de la victoire commence à tourner en faveur des Alliés. Henri Frenay, créateur du mouvement Combat, qu’on ne peut pas vraiment suspecter de collaborationnisme, a tenté de convaincre les responsables de Vichy. En vain. C’est peut-être chez eux, femmes et hommes de droite, que la part de reconstruction de mémoire, et donc de choix individuel, est la plus importante. Il reste que plus ou moins inconsciemment, la population de droite s’est rendue compte que seule la République pouvait lui rendre la France - la Révolution a été, dès 1792, une lutte d’indépendance à sa manière. De plus, le phénomène de Résistance dépasse largement les clivages droite-gauche même s’ils ne disparaissent pas, loin de là. Néanmoins, on retrouve chez les premiers Résistants des personnes vraiment à droite de l’échiquier politique tel que le célèbre d’Estienne d’Orves. Toujours de ce point de vue, il semblerait que la IVe République, par son retour au parlementarisme, les ait déçus.
À droite comme à gauche, les instruments et les symboles révolutionnaires sont réinventés. Et si l’on ne ressort pas les piques ni les carmagnoles, il apparaît que les Français qui souhaitent la France libre (gaulliste ou non) ne pourront in fine choisir autre chose que la République.
Depuis 60 ans, les idéaux de la Résistance ont été pris et repris ; ils participent aux mêmes luttes intellectuelles et de pouvoir politique que les idéaux de la Révolution dont nous avons vu qu’ils étaient les descendants. La Résistance fait partie de la Révolution française ; elle en est la continuation. Cependant, si l’héritage résistant est communément admis par la majorité des Français, le combat est-il pour autant gagné ?

La réponse est négative. Et nous serions tentés de dire que ce combat ne sera jamais gagné. Cela justement à cause du lien vital entre la Résistance, la République et la Démocratie. Le débat aujourd’hui n’oppose plus la majorité sur le concept républicain et nous pouvons discourir librement de ce sujet. Certes, mais le Front National (celui d’aujourd’hui, pas celui de la Résistance) revendique la république lui aussi. Le problème vient du fait que l’on peut mettre un peu n’importe quoi dans ce concept. A chaque élection, le taux d’abstention fluctue sans jamais atteindre des scores suffisamment ridicules pour remettre en cause, de façon évidente, la légitimité de la formation politique « gagnante ». De ce point de vue, Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin ou François Hollande ne peuvent s’enorgueillir que d’une légitimité très douteuse. Et le doute subsistera tant que le peuple restera apathique. La préservation du pacte de la Résistance a sans doute limité les cassures - il faudrait étudier la question de près. Sa remise en cause, sous forme lente depuis vingt-cinq ans, et sous forme accélérée dans les prochaines années, ouvrira-t-elle des perspectives plus conflictuelles que celles en cours ? Si la casse sociale se poursuit, nous espérons que oui. « Agir avant qu’il ne soit trop tard pour regretter », pour reprendre les mots de Willy Brandt.
Toulon, elle, a toujours été marquée, plus peut-être que d’autres villes, par les bouleversements politiques nationaux de ces deux derniers siècles. « Boulevard des anarchistes » pour les royalistes, bastion jacobin pour les Républicains sous la Révolution, la ville reste assez calme tout au long de la Restauration. Si au XIXème siècle Toulon n’apparaît pas aux yeux du grand public comme une commune à la pointe de l’épopée socialiste, elle n’en est pas moins une terre favorable aux mouvements progressistes. La forte concentration de troupes et la politique municipale des dernières années du XXème siècle ont distordu l’image de Toulon « rouge » par l’étouffement des révoltes et la négativité du vote FN. Même en ce qui concerne la Résistance, Toulon n’apparaît pas comme une place forte à l’égale de sa turbulente voisine phocéenne, son statut de port de guerre l’ayant mise sous coupe réglée [5]. Pourtant, nombreux étaient les réseaux de renseignement et les groupes résistants, ainsi que les maquis dans l’arrière pays.
Aujourd’hui, toutes ces histoires sont bien vieilles, excepté l’épisode Front National, mais le passé a du mal à passer. Toulon n’est pas une ville dynamique ni prospère. Alors certains élus majoritaires rêvent, pour sortir la ville de l’ornière, de la travestir en riviera. Des têtes pensantes voudraient lui servir un folklore réchauffé tandis que d’autres jouent au monopoly sur les pages d’un journal subventionné. De nouveaux lieux de sociabilité et de nouvelles résistances sur lesquelles les mouvements progressistes pourraient s’appuyer sont en train de se construire. Car, « après s’être vainement insurgés contre une telle usurpation de leurs valeurs [par les néo-libéraux], les artisans du renouveau stratégique de la gauche radicale ont progressivement compris le parti qu’ils pouvaient tirer du renversement des rôles qui leur était imposé. Ainsi, puisant à leur tour dans le répertoire de leurs adversaires, ils leur ont emprunté l’antienne du totalitarisme auquel conduit nécessairement la réalisation des utopies » [6].
En attendant, les Toulonnais, mi-fatalistes, mi-vindicatifs, pourront contempler à la jumelle les cérémonies du 60ème anniversaire du débarquement de Provence. La « France d’en bas », comme d’habitude, restera à quai [7]... Question de sécurité.
[1] M. Agulhon, La République au Village, Paris, Plon, 1970.
[2] La défense des libertés chez soi n’a malheureusement pas pour corollaire la défense des libertés d’autrui. L’exemple de G. Bidault, remplaçant Jean Moulin à la tête du Conseil National de la Résistance, mais plus tard ultra de l’Algérie française, est de ce point de vue frappant.
[3] Lire à ce sujet J.-B. Duroselle, Histoire des relations internationales, Tome 1, De 1919 à 1945, Paris. A. Colin.
[4] Francs Tireurs Partisans de la Main d’œuvre Immigrée. Cf. le livre de Grégoire Georges-Picot, L’innocence et la ruse : des étrangers dans la Résistance en Provence, 1940-1944, Paris, Tirésias, 2000.
[5] Ch. Galfre, Histoire sociale de l’Arsenal de Toulon, Ollioules, La Nerthe, 2003.
[6] http://vacarme.eu.org/article208.html
[7] « De 17h à 19h, la revue navale visible de la terre dans la grande rade de Toulon sera l’un des événements de cette journée. Les bâtiments dont le Charles de Gaulle, seront survolés par un défilé aérien regroupant avions de la Marine nationale et de l’Armée de l’air. Les cérémonies commémoratives se dérouleront à bord du porte-avions avec plusieurs détachements des différentes armées ainsi que leurs ensembles musicaux. Une démonstration de la Patrouille de France clôturera la manifestation. » Voir ici.