Y. Meschi débute son exposé par quelques anecdotes sur Toulon, histoire de chauffer une salle qui pourrait bien contenir un ou deux non convertis. Accent propret, petit rire pour signaler à l’assistance la ponctuation de fin de phrase, on sent de suite que l’homme sait manier le verbe et jouer la corde sensible d’un auditoire ratatiné. De la nostalgie, môssieur, du passé, oüi, du « c’était mieux avant ».
En ce temps-là fourmillaient des « railles » dans les quartiers de Toulon. Elles s’affrontaient de correcte façon sur le haut des remparts. « On n’allait pas voler les sacs de vieille ! », fait remarquer l’orateur. Et les auditeurs acquiescent d’un hochement de tête et du murmure sourd de confirmation de ce qu’on pensait déjà. « On n’avait pas le temps parce qu’il n’y avait pas la scolarité obligatoire et on travaillait », poursuit Yvan. Une bonne journée à suer à l’arsenal, presque la mine quoi, c’était le bon vieux temps. « La scolarité obligatoire, c’est une erreur fondamentale parce qu’à 12-13 ans, ça cale ! Y en a à qui ça plaît et d’autres non. Quoiqu’on recevait des coups de pieds au cul et des gifles... » alors, effectivement, tu calais pas. Ah ! ces coups de pied au cul de notre enfance ; on les préférait presque aux bonbecs acidulés.
Là, chers lecteurs indépendantistes de Toulon, vous vous dites avoir trouvé le ministre de l’Éducation Nationale qui manquait à la ville pour obtenir haut la main son autonomie et faire de l’ombre à Luc Ferry. Détrompez-vous, malheureux ! Yvan Meschi respecte trop le célèbre aïeul : Jules, « le barbu » comme il dit. C’est pas comme ces tchadors, n’est-ce pas ?
Ça y est : la salle est chauffée à blanc, le cours d’histoire peut commencer.
Le prêcheur sur son estrade conte alors les débuts de la Révolution. Comme sur TF1, mais en onde locale pour l’occasion, il énumère les meurtres commis par la foule des révolutionnaires sanguinaires, en faisant fi des causes et des conséquences pour ne pas endormir la salle qui, par son âge certain, est à tout moment susceptible de piquer du nez. Les dates varient au gré des mots : « un gros commerçant tué » par-ci, « un bourgeois la tête coupée mais pendu à la lanterne » par-là ; 89, 92, 93, 94 peu importe. Des meurtres atroces et des autorités implacables, voilà ce qu’était la Révolution de notre bonne cité.
Le clou du spectacle, c’est le docteur Guillotin et sa Louison (la veuve). À Toulon, la guillotine arriva fin 92, et un certain Figon (« un rigolo qui a commandé des moutons pour faire des démonstrations aux Toulonnais » [2]) s’empressa... de finir sur l’échafaud (effectivement, le premier guillotiné de la ville). Dès lors, ce furent « huit têtes à l’heure » qui tombèrent sous le couperet à Toulon. Huit têtes à l’heure ! Ca vous en bouche un coin [3]. Comble de l’horreur, une femme enceinte emprisonnée dut assister à la mise à mort de ses co-détenues pour être amnistiée, ce qui eut pour effet de la faire accoucher d’un bossu. La Révolution a donc eu ses martyrs et ses fils de martyrs.
La salle ne tient plus, la voilà au faîte de son attention. Yvan en profite alors pour marquer une page de pub (comme sur TF1 toujours) pour son dernier bouquin, paru à compte d’auteur, et qui est en vente dans toutes les bonnes librairies. Yvan, il est terrible.
L’entracte permet au tribun de divaguer un peu, se détendre la langue, d’évoquer le lazaret [4] de Saint-Mandrier qu’on ferait bien de rétablir avec cette « chose de Chine », et de proclamer que « le trou de l’ozone, c’est n’importe quoi », un simple changement de climat qui se produit tous les sept ans.
Il s’agit maintenant de reprendre en main la foule. Lecture de son ouvrage en avant-première et péripéties de l’histoire révolutionnaire. On en redemande. Quoi de plus normal, d’ailleurs. Yvan le concède lui-même : « Je parle comme Victor Hugo », rien que ça. Un tel personnage ne peut se cantonner à la seule Révolution française, et puis il n’a vraiment lu qu’un livre dessus, celui de Zénon Pons, Mémoire pour servir à l’histoire de Toulon [5], alors...
Notre prédicateur préféré jongle de Dumont d’Urville (qui donna le nom de sa femme, une Toulonnaise, à un bout d’Antarctique), à la Vénus de Milo (qui passa d’abord à Toulon avant de monter à Paris). Il raconte les bombardements de la guerre de 40 à Toulon, à côté de quoi « le Kosovo, c’est rien », qu’il a bossé sur Europe2, RTL pour finir à Radio Vatican. Bref, pas grand-chose à voir avec le sujet de départ, mais rien n’est trop beau lorsqu’il s’agit de défendre notre patrimoine. M. Meschi ne s’embarrasse pas non plus de politique : la préservation du patrimoine passe avant toute considération. « Trucy, Le Chevallier, oh vous savez, je fais pas de différence, le tout, c’est qu’on s’intéresse aux choses de chez nous ». C’est sûr. On le voit bien lorsque dans la dernière demi-heure notre homme s’appesantit sur la tradition de la Belle de mai, une tradition celto-ligure très prisée par une certaine madame Leuch, qui apparaît sur une diapo, ses belles gambettes éblouissant les premiers rangs, aux côtés des lauréates d’un concours que M. Meschi avoue truqué.
Il indique à l’auditoire, décidément ravi de voir qu’un homme si savant défende avec une telle ferveur une culture attaquée de toutes parts, que la mairie de Toulon actuelle ne souhaite pas s’enticher de ses talents. Consternation. « Vous comprenez : l’adjoint veut des universitaires ».
Pourtant, lorsqu’on se penche sur le cas Meschi, on se rend tout de suite compte qu’il pourrait être d’une utilité certaine. Fataliste (« on a chacun sa destinée ») mais quand même opportuniste au cas où, il saurait parfaitement accommoder son aïoli pour quelques lignes dans le journal municipal [6], refaire l’histoire façon folklore suranné et un peu con. « Nos traditions, c’est pas le patin à glace sur la place de la Liberté », c’est la Belle de mai, la bataille de fleurs sur l’Avenue de la République, la targo (les combats de joute), la course aux canards dans le port. À ce propos, il fait judicieusement remarquer qu’aujourd’hui cette course entraînerait les protestations des protecteurs des animaux, alors que l’aïd-el-kébir, ça, « ça se fait tranquillement ». C’est comme cette superbe statue de Raimu que la mairie a enlevé de la place de l’opéra, il manquerait plus qu’on la remplace par celle d’Abd El-Kader [7] ! Ah, où va Toulon ?
Sans se pencher plus, force est de constater que l’histoire de M. Meschi est on ne peut plus universitaire : « Bonaparte a combattu les Musulmans en Égypte », « on a rétabli la royauté à la mort de Napoléon en 1821 », « 1833, République oblige » (à propos du cénotaphe d’Armand Vallé). Non, vraiment, on ne comprend pas pourquoi Yvan Meschi est tant boudé par les membres du Collège de France. La ville pourrait faire le forcing pour lui ouvrir une chaire d’histoire à l’université de Toulon et du Var.
Pour le soutenir dans son action, chers lecteurs, n’oubliez pas que M. Yvan Meschi passe sur France 3 le 3 mai vers 16-17 heures.
[1] « Histoires révolutionnaires, Armand Vallé, la guillotine à Toulon. » Conférence du vendredi 25 avril 2003 (entrée payante : 3 euros ; 1,5 euros pour les étudiants).
[2] Figon était en fait un ouvrier de l’arsenal. Pour une documentation pédagogique, concise et juste sur la Révolution à Toulon, se reporter à l’ouvrage d’Antoine Tramoni : Toulon, 1789-1799, consultable aux archives et à la bibliothèque municipale.
[3] L’assemblée n’a pas relevé : 8 têtes à l’heure, ça fait tout de même 192 morts par jour. Dans une ville qui comptait environ 30 000 habitants durant l’année 1793 et qui en perdit la moitié lors du départ des Anglais en décembre, il est difficile d’imaginer par quels moyens miraculeux Toulon réussit, malgré la guillotine, à conserver son niveau de population.
[4] Bâtisse où l’on isolait et contrôlait les arrivants d’un pays infecté par une maladie contagieuse.
[5] L’ouvrage de Z. Pons date de la Restauration, c’est-à-dire du retour de la monarchie après l’Empire de Christian Clavier. C’est un ouvrage de commande dont l’objectivité est égale à celle d’un joueur de boules qui revendique être le plus près du bouchon. Dans Toulon et ses rues de L. Mongin (archiviste de la ville de Toulon vers 1900), il est indiqué que 3 personnes (dont Figon) ont été condamnées à mort (dont un fusillé) au cours des six premiers mois de 1793 (municipalité jacobine) et que les six derniers mois (période fédéraliste puis royaliste), 26 personnes ont été exécutées (dont l’ancien maire jacobin par pendaison).
[6] Il tenait d’ailleurs une chronique dans la version FN dudit journal, intitulée le Toulonnais (1995-2001).
[7] Emir, symbole de la résistance à la conquête de l’Algérie par la France. Nous laisserons de côté les propos tenus sur la guerre d’Algérie, caractéristiques du ressentiment d’une grande partie de la population toulonnaise vis-à-vis de la « trahison » de de Gaulle.