Toulon  Var agglomération Qualité France Média Economie 5. Culture Justice et injustices Cuverville sans frontière Cuverweb pratique
Maison fondée à Toulon en 1995

LETTRE D'INFORMATION | CONTACT

Ouvrir une librairie en 2006

dimanche 2 juillet 2006
Rencontre avec Philippe Blanchon, directeur de la librairie (presque) généraliste La Nerthe, ouverte depuis le mois de juin 2006 à Toulon.

AU coeur de l’entretien, la notion d’ "office" qu’il est essentiel d’éclairer. Il s’agit d’un service d’envoi des nouveautés par lequel les éditeurs alimentent les librairies. Le processus est en gros le suivant : le libraire signe un contrat avec le diffuseur [1] par lequel il s’engage à recevoir, d’office, toutes les nouveautés produites par les éditeurs impliqués. Le nombre d’exemplaires expédiés pour chaque nouveauté est précisé à la signature du contrat, selon la catégorie d’ouvrages par exemple.
A leur mise en place il y a moins de vingt ans, les offices furent bien accueillis par une majorité de professionnels. La réception systématique des nouveautés s’accompagne d’une possibilité de retour des invendus. Si la Fnac ne vend pas la totalité des 300 exemplaires du dernier Dan Brown qu’elle a reçus, elle pourra toujours renvoyer le surplus à Lattès via Hachette distribution. Cette possibilité de retour ne concerne que les titres fraîchement parus, ce qui explique pourquoi les livres plus anciens qui correspondent au "fonds" des éditeurs disparaissent progressivement des rayons.
Car la machine industrielle s’est emballée. « Trop d’office a tué l’office », disait l’écrivain et libraire montpelliérain Jean Debernard [2]. 53.462 nouveaux livres ou nouvelles éditions ont été mis sur le marché en 2005 et le nombre est en constante augmentation (même si l’on peut constater un certain tassement). Alors quand le libraire achève de mettre en rayonnage la précédente livraison, les cartons de la suivante attendent déjà près de la porte. Et quand il a fini de ranger les livres, il s’occupe de renvoyer les invendus. Envisagé sous cette forme, le métier nécessite très peu de discernement culturel, toute la différence se fait sur la comptabilité et la taille des biceps. Et le consommateur, malgré le culte de la nouveauté entretenu par les médias, commence à lever le pied. Les ventes ont très légèrement régressé en 2005 malgré l’augmentation de la production [3]. Précisons que certains distributeurs, comme Hachette, acceptent de récupérer demain ce qu’ils envoient aujourd’hui. Le livre aura à peine eu le temps de sortir du carton. Précisons aussi que le port des ouvrages, dans le sens de la livraison comme dans celui du retour, est à la charge exclusive des libraires sauf exception...

S’écartant du système des offices, la Nerthe se présente ainsi : « notre ambition est d’offrir aux Toulonnais, et aux habitants de la région, un lieu offrant un fonds éditorial significatif. Nos étagères accueillent, avec le plus grand souci d’exhaustivité possible, les parutions éditoriales ne trouvant guère ailleurs d’espace représentatif. Dégagés de toute contrainte liée à l’actualité, tout en mettant en avant le meilleur des publications du moment, nous avons choisi de présenter les ouvrages de petits et moyens éditeurs, de musées, d’institutions culturelles... et les fonds de grands éditeurs. »

Toulon a perdu trois librairies généralistes « historiques » en moins de quinze ans, il n’en subsiste aujourd’hui plus que deux [4]. Qu’est-ce qui motive l’installation d’une nouvelle enseigne dans ce paysage culturellement sinistré ?
Justement... La réponse est dans la question. Il y a une pénurie de librairies, c’est donc le moment ou jamais. D’autant que le mode de fonctionnement a énormément changé au cours de ces quinze dernières années, le libraire est désormais conditionné par le système commercial des offices. Ce qui nous semblait intéressant, c’était de revenir à une façon de travailler plus artisanale, plus précise en matière de commande de l’ouvrage, ne pas se laisser déborder par les nouveautés. Nos expériences respectives nous amènent tous à la même conclusion : il y a une vraie demande du public.

En matière de conseil ?
Pas forcément... Les gens sont grands... On met toujours en avant le conseil mais la présence de fonds éditoriaux est plus déterminante... Les Toulonnais qui cherchent des choses précises — et on sort vite du cadre nouveauté/people — sont obligés d’aller à Nice ou Aix-en-Provence ou Marseille. Beaucoup de gens font ce type de déplacements parce qu’ils ne trouvent pas ici les références attendues, qu’il s’agisse de petits éditeurs, de moyens éditeurs ou du fonds des grands éditeurs. C’est quand même idiot. Cela vient du fait que dans une librairie qui a un fonctionnement « normal », vous n’allez pas avoir un bouquin dont la parution remonte à plus de six mois.
Chez nous c’est l’inverse. J’ai fait venir à peu près 6000 références de Gallimard — en incluant les poches. Sur ce nombre, il y a 100 bouquins qui sont parus dans les derniers mois, le reste fait partie du fonds. Il peut même y avoir des bouquins qui sont parus dans les années 60-70 et qui sont toujours disponibles sur le catalogue.

En ce sens, vous venez en complément des librairies préexistantes sur la place ?
C’est ça. L’idée, c’est d’éviter la concurrence, de se placer sur un créneau où il n’y a absolument personne. Et l’enjeu essentiel — si on cherche l’aspect militant de la librairie c’est ici qu’il se trouve — concerne la présentation de livres négligés par ailleurs. La production éditoriale française est absolument remarquable, de tout premier plan, et c’est quand même triste de voir qu’elle n’est pas représentée, je ne parle même pas de micro-édition mais de petits et de moyens éditeurs. Quand vous lisez la presse sur l’aire toulonnaise, il est difficile de savoir ce qui se fait vraiment, ce qui se fabrique, ce qui se pense en matière de livres. Là il y a un grand enjeu, c’est vraiment intéressant.

Quel est le rapport entre la librairie de La Nerthe et la maison d’édition du même nom ?
Le point commun n’est pas des moindres, Il s’agit de Michèle Plaa, qui fut libraire à Paris et tient aujourd’hui la maison d’édition. Son amour du livre est incontestable, c’est elle qui est véritablement à l’initiative du projet de la librairie.

Quid de la motivation initiale à représenter le secteur éditorial méditerranéen ?
On m’a donné les coudées franches et ça ne m’a pas paru spécialement viable... Des éditeurs de la région sont représentés, Picquier, Agone, tous ces gens là. Mais il aurait été un peu stupide et frustrant de se limiter à PACA, il y a de très bons éditeurs partout en France.

Comment les interlocuteurs commerciaux — les distributeurs — et institutionnels — porteurs de subventions — appréhendent-ils le fait qu’une nouvelle librairie s’ouvre sur le refus des offices ?
La conjoncture à changé. Je pense qu’un projet comme le nôtre aurait eu plus de mal à se réaliser il y a dix ans. Je n’en suis pas sûr à 100%. Mais il y a eu jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix une espèce de boum commercial. Ce système d’offices s’est mis en place de façon quasi militaire, c’est aujourd’hui le temps du contrecoup. La librairie va mal depuis une dizaine d’années. Le phénomène s’accentue depuis cinq ans mais les signes d’alerte sont plus anciens. Les librairies qui fonctionnent le mieux, y compris d’un point de vue commercial, sont celles qui travaillent en refusant les offices. Il y a des tas d’enseignes sur Paris et en Province qui ont fait machine arrière sur ce point, qui ont négocié l’opération avec les diffuseurs. Les distributeurs ne peuvent plus imposer le système. Il y a dix ans, ils pouvaient faire les cowboys en disant : si vous ne prenez pas les offices vous n’ouvrez pas de compte chez nous. Mais en ce moment ça ne va pas très bien... Et ils ne vont pas cracher sur un client. L’équilibre s’est un peu rétabli. À un moment donné, c’était un peu les maîtres du monde !
Concernant les interlocuteurs institutionnels et les subventions, comme celles du FISAC, c’est justement la spécificité qui fait que votre dossier part au ministère avec un avis favorable...
Même économiquement tout le monde pleure. Quand vous parlez avec des représentants de la SODIS [5], eux mêmes sont suffisamment lucides — c’est logique puisqu’ils ont les chiffres — pour comprendre que sans Harry Potter, Gallimard est mal, très mal. Chaque année, la plupart des grosses maisons sont sauvées par un titre. C’est quand même une inquiétude. Ils se demandent ce qu’ils feront l’an prochain s’ils n’en trouvent pas un. Ils se rendent compte que tout ce qui a été mis en oeuvre depuis dix à quinze ans s’est fait au détriment du fonds.

Quelle est la stratégie des libraires, en bout de chaîne ? Tout le monde pointe le problème de la gestion et de la manutention à tir tendu... Existe-t-il des syndicats de libraires suffisamment puissants pour taper sur la table en disant : on arrête la fuite en avant ?
Il y a quelques groupements de libraires fédérés à Nice ou Marseille qui travaillent sans office, je crois... Mais c’est un peu comme dans tous ces commerces, chacun a la tête dans le guidon.

Le libraire qui bosse sans office a-t-il plus de boulot que celui qui utilise le système ?
Ce n’est pas le même type de boulot. Il y a un plus gros risque.

Et comment ça se passe, vous ne pouvez pas tout lire ?
Lorsqu’on travaille sans office, on prend le risque de passer à côté de quelque chose, c’est évident... Je ne vois que quelques représentants de maisons très spécifiques, il vous apportent deux mois à l’avance des listings et vous cochez ce que vous voulez. C’est le cas des Belles Lettres par exemple. c’est intéressant, parce que le représentant a lu le livre... Il y a des gens qui travaillent très bien. Il est toujours de bon ton de tout dénigrer mais il y a des gens qui travaillent très correctement, que ce soit chez les éditeurs, les diffuseurs, certains libraires évidemment... Pour choisir les livres il y a la connaissance personnelle et la presse spécialisée, ce serait mentir de dire qu’on a le temps de tout lire. A la Nerthe, sans être vraiment spécialisés, nous présentons tout ce qui se fait au niveau littéraire au sens large du terme, plus les sciences humaines et les Beaux Arts. Mais il y a des domaines que je n’aborde pas par manque de temps ou parce qu’ils ne correspondent pas à l’image que nous voulons donner de la librairie...

Bouclons la boucle : alors que ses libraires généralistes fermaient boutique, Toulon a vu le nombre de soldeurs exploser. Il s’en ouvre un à chaque coin de rue, et pas seulement sous enseigne Maxilivres. Est-ce que ça correspond à une demande ?
Je ne veux pas faire l’oiseau de mauvaise augure mais si quelque chose doit mourir, c’est bien la solde. Ce sont les derniers soubresauts. La solde est née il y a vingt ans d’une idée géniale qui était de récupérer les bouquins qui partaient au pilon. Le concept a été récupéré mais au départ, ce sont des gens un peu "alternatifs" qui l’ont inventé, des gens qui venaient des librairies Fontaine et de Saint Michel à Paris. Dont le fondateur de Mona lisait, c’est pour ça que j’ai travaillé avec lui à l’époque. C’est un type absolument remarquable. Dans les années quatre-vingt, il y a eu une surproduction au niveau du bouquin parce que tout allait bien. Ça tirait à tour de bras. Les éditeurs soldaient — pas tous car certains refusaient pour des raisons de prestige, ne voulant pas se retrouver dans des lieux dits "de seconde zone" — , ce qui leur évitait des frais de stockage, ils faisaient rentrer un peu de trésorerie, cela fonctionnait très bien. Mais deux choses ont changé. La solde a pris une telle ampleur à un moment donné que ça a fini par devenir un paramètre que les professionnels intégraient dans le tirage. Et puis comme les coûts d’impression ont baissé, l’éditeur prévoyant la solde a intégré le fait qu’il pouvait ajuster ses tarifs en faisant une synthèse entre le prix de lancement du livre en librairie et son prix soldé. Quand je travaillais encore à Mona lisait, je voyais passer des bouquins soldés à 30 ou 35 euros, une monographie sur Modigliani par exemple, alors qu’un nouveau livre sortait chez Flammarion sensiblement au même prix. La solde va forcément en pâtir parce qu’elle présente moins d’intérêt, son argument disparaît. D’autre part, comme les éditeurs ajustent, ils ont moins de marchandise à solder derrière. D’où la pénurie. J’ai travaillé presque dix ans dans la solde, j’ai vu les choses changer sur les derniers temps. Au départ, vous aviez les entrepôts de grossistes qui dégueulaient de bouquins, c’était vraiment impressionnant. Il y a trois ans les palettes s’étaient vidées, la rotation ne se faisait plus.
Pour moi, Maxilivres n’est pas un soldeur. Ils rachètent les droits de certains livres, c’est un peu comme France loisirs, ils ont eux-mêmes le statut d’éditeur. Il y a des mutations de ce genre mais la vraie solde disparaît, celle que l’on pratiquait et que l’on continue de pratiquer chez Mona lisait, l’idée du livre que l’on rachète à un grossiste pour lui épargner le pilon. C’était motivant de travailler là dedans parce que ça permettait à des gens moins fortunés d’avoir accès au livre. Mais chez les soldeurs il n’y a pratiquement plus que des albums, presque plus de bouquins sans image, de plus en plus de livres "neufs à prix réduit". On joue sur les mots mais ce n’est pas de la solde. Taschen [6] est au même prix à la Fnac. Et à la Fnac vous pouvez commander le bouquin même s’il n’est pas exposé en facing. C’est pareil avec la Martinière et d’autres. Ce ne sont pas des livres soldés. Un livre soldé est viré du catalogue. Pour moi, tout ceci est un leurre et à un moment donné ça ne tiendra plus.

Imprimer Imprimer
Propos recueillis par G. Suchey le mercredi 21 juin 2006. A noter : le lendemain, le groupe Maxilivres annonçait le dépôt de bilan.

[1] Les distributeurs jouent le rôle d’intermédiaire logistique entre éditeurs et librairies ou grandes surfaces. Les diffuseurs, via les représentants, s’occupent de l’aspect commercial. Certains éditeurs se distribuent et se diffusent eux-mêmes mais cela se passe à la marge du système.

[2] Lire son texte L’office sur le site de l’Agence de Coopération pour le Livre en Languedoc-Roussillon.

[3] -0,5%. Sources : Le marché du Livre 2006, supplément de Livres hebdo n°637.

[4] Exit La Renaissance, Bonnaud-Majuscule et Montbarbon, Restent Gaïa et surtout Charlemagne qui règne sur les marchés publics de l’agglomération.

[5] Distributeur de Gallimard et de ses filiales.

[6] Editeur allemand qui inonde les soldeurs de monographies de peintres plus ou moins classiques. Très facile à découper au cutter pour cacher les tâches d’humidité sur les murs de chambres d’étudiants, par exemple.

Répondre à ce message

  • Excellent 21 décembre 2006, par Jacques DP
  • délation 3 juillet 2006, par Le Corbeau
<span style='text-transform: uppercase;'>Culture</span>
Dans la même rubrique
Philippe Squarzoni, entretien
(08/05/2009) (1 message)
Un certain Lieutenant Vallier
(23/08/2007) (1 message)
Luz / Lefred-Thouron : bande dessinée et dessin de presse
(21/05/2006)
Jean-Christophe Menu, entretien
(10/05/2006)
Pétillon, entretien
(29/04/2006)
Frédérik Peeters, entretien
(28/04/2006)
Lefred-Thouron, entretien
(07/04/2006)
Marjane Satrapi, entretien
(12/07/2005)
Igort, entretien
(10/07/2005)
Les Requins marteaux en tête de gondole du supermarché Ferraille
(05/07/2005)
Les brèves
La Marine détruit sa mémoire en film muet
(14/12/2008)
De l’intérêt ou du danger d’une candidature
(13/04/2007)
Copinage : Alice l’Italienne
(16/06/2006)
Jean Sprecher nous a quittés
(29/04/2006) (2 messages)
Camille, ta plus mauvaise chanson
(16/03/2006) (26 messages)
Copinage : Baboite TV, la web TV d’informations culturelles varoises
(23/01/2005)
Jean-Pierre Raffarin rend hommage à Etienne Roda-Gil
(02/06/2004) (1 message)
Rad.Art : réappropriation de l’espace public, mode d’emploi
(29/05/2003)
Un triste anniversaire
(19/12/2002) (3 messages)