Combien y a-t-il de volcans en Iran ? Au moins un, et il est en France. Enfin bon... Marjane Satrapi nous parle de Poulet aux prunes, d’artistes névrosés, de critiques injurieuses, d’Européens nombrilistes et d’une grand-mère très méchante (on a coupé le passage sur les journalistes à la con).
Tout ceci avec beaucoup d’humanité.
ENTRETIEN réalisé par
JMP [1] dans le cadre des douzièmes rencontres de la bande dessinée de Bastia, le 2 avril 2005.
Le noir et blanc et le contraste ont une importance énorme dans votre œuvre. Pourriez-vous nous en parler ?
Dans la bande dessinée, contrairement à l’illustration, les dessins font partie de l’écriture. Ils ne viennent pas accompagner un texte déjà existant, les deux fonctionnent ensemble. A ma connaissance c’est le seul médium qui marche comme ça. Et si vous ajoutez de la couleur, des décors ou autres, ce sont des codes supplémentaires qui changent le rythme de lecture du livre. Voilà donc une première raison pour laquelle je choisis le noir et blanc : parce que mes histoires sont souvent très bavardes, et si le dessin est lui aussi très bavard, cela peut devenir excessif. J’essaie d’obtenir une harmonie, je mise sur l’expression et préfère zapper le reste, les choses vraiment secondaires.
Et puis j’adore l’esthétique du noir et blanc dans tous les domaines, films ou photos par exemple. Pour moi, les meilleures œuvres du monde sont les gravures sur bois de Félix Vallotton. Je ne prétends pas du tout faire la même chose que lui, mais c’est une sorte d’idéal vers lequel je veux tendre.
Enfin, avec un dessin en noir et blanc vous n’avez aucune possibilité de bluffer. J’ai fait beaucoup de dessins pour la presse, pas en France mais ailleurs, et des compositions parfois très moches en noir et blanc tenaient grâce à la couleur. Ce qui ne veut pas dire que toutes les bandes dessinées en couleur trichent, loin de moi ce genre de pensée, mais avec le noir et blanc la problématique se pose autrement. Vous ne pouvez pas compter sur la couleur pour tenir la composition. Je trouve que c’est un défi un peu plus difficile et ça me plaît.
Votre dernier volume, Poulet aux prunes, a été primé à Angoulême. Est-ce que cette consécration a changé le regard du public sur votre œuvre ? Est-ce que vous sentez un engouement supplémentaire ?
Je ne sais pas, parce que franchement, ce n’est pas pour faire la modeste mais les nouvelles sur moi-même ne m’intéressent que très peu. Je préfère consacrer le temps dont je dispose à travailler. Avant cela m’intéressait plus parce que c’était le début. En revanche je suis très contente que ce prix ait été attribué à Poulet aux prunes et pas Persepolis [2]. En France, le succès est quelque chose de très suspect. C’est vrai que souvent, ce ne sont pas les meilleurs livres qui font un succès, mais là, je n’estime pas que mon livre soit mauvais sinon je ne l’aurais pas donné à publier — je vous ai dit que je n’étais pas modeste. Donc avant tout le monde je suis persuadée que c’est un bon livre. Pour justifier le succès de Persepolis, on a commencé à dire que c’était parce que j’étais une femme, ou parce que j’étais tiers-mondaine, ou je ne sais pas quoi. Ils ont fait de moi un phénomène ethnique, un peu comme les musiques du monde. C’est très vexant et indignant. Qu’on critique mon travail et qu’on ne l’aime pas est une chose, soit, quand j’écris je m’expose et ne m’attends pas à ce que tout le monde aime mon livre. Mais alors, qu’on critique mon livre sur des choses critiquables. Me considérer comme un phénomène ethnique est vraiment grave et bas. Et quand on essaie de justifier le succès de mon travail par le fait que je suis une femme, c’est encore plus bas. Avant de m’estimer comme femme je m’estime comme être humain et artiste. Et les autres, je les estime comme des êtres humains indépendamment de leur sexe.
Poulet aux prunes est une histoire d’amour. Cela se passe en Iran mais on s’en fout, ça pourrait très bien se passer ailleurs. On ne peut plus parler de phénomène ethnique. Je suis donc très contente du prix de ce point de vue-là.
Etes vous d’accord si on dit que Poulet aux prunes est un livre sur l’absence ? Absence de musique au départ, absence d’amour, et absence de nourriture volontairement contrariée ?
Pour moi ce livre correspond plutôt au portrait de l’artiste, sans parler du fait que ce personnage est un membre de ma famille et que j’aime beaucoup écrire sur les gens dont je connais l’histoire. On fait tout un flan autour de l’Artiste. Mais l’artiste est avant tout un être égocentrique et narcissique qui se voit comme le centre du monde, convaincu non seulement qu’il écrit des choses extraordinaires mais aussi que les gens doivent payer pour les apprécier, et il faut qu’ils l’adorent et l’applaudissent. Nous sommes tous comme ça. De façon générale c’est l’expression même de nos névroses. Si vous êtes content vous n’arriverez pas à écrire des poèmes magnifiques. Il faut que vous soyez un peu dans un état mélancolique. C’était ce que je voulais montrer de l’artiste. Parce que je connais bien tout ça, je suis moi-même égocentrique et narcissique, ben voilà, c’est comme ça.
C’est alors le cas particulier de l’artiste qui meurt de ne pas avoir été reconnu ? Pas reconnu littéralement au début du livre par cette femme qu’il a aimé, et pas reconnu par ses proches, par sa femme en particulier qui va le castrer vis-à-vis de son instrument. Alors pour un artiste, la vraie reconnaissance n’est-elle pas celle de ses proches ?
Certainement. Je pense qu’on écrit toujours pour quelqu’un, pour une ou deux personnes. Je sais toujours pour qui j’écris mon histoire. Je veux toujours épater quelqu’un en particulier.
Il y a un personnage inquiétant dans votre livre qui intervient sur la fin d’une façon un peu cachée, c’est l’ange de la mort. Vous pourriez nous parler de ce personnage ?
Ma grand-mère, la reine du chantage affectif, avait vu l’ange de la mort cent milliards de fois. A chaque fois elle disait qu’elle allait mourir le lendemain. A tel point que la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone et qu’elle m’a annoncé qu’elle ne tiendrait même pas une semaine, je lui ai dit "arrête, ça fait douze milliards de fois que tu es en train de mourir", Elle m’a répondu : "je te jure cette fois c’est sérieux", et 5 jours après elle était morte. Bon, elle l’avait vu ou prétendait l’avoir vu. C’est quelque chose qui est propre à ma culture. Contrairement à ici où on fait complètement abstraction de la vieillesse et de la mort. La mort est un élément très présent dans ma culture. Vous allez au cimetière régulièrement, vous y faites des piques nique, vous parlez avec vos morts etc. Les cimetières sont tout le temps peuplés de gens. Quand je retournais en Iran, la première chose à faire au lendemain de mon arrivée était de me rendre au cimetière sur les tombes de mon grand père, de ma grand-mère, de ma tante, de toute ma famille. C’est un rapport très différent.
Le succès de vos livres tient à votre talent personnel, mais aussi à la politique éditoriale de l’Association.
Certainement. Ils sont vraiment restés égaux à eux-mêmes, il ne faut pas l’oublier. Ce n’est parce que soudain la maison d’édition a vendu plus de livres que c’est devenu différent. Ça fonctionne pareil. Je pense qu’un auteur et un éditeur sont très liés. C’est un travail qu’on fait à deux. Je suis d’autant plus fidèle à l’Association que, voyez-vous, lorsque j’ai fait le premier tome de Persepolis, Jean-Christophe Menu m’a soutenue, prêt à publier les quatre tomes pour les quatre périodes différentes. Quand je lui ai demandé ce qu’il comptait faire si le premier tome ne se vendait qu’à 300 exemplaires, il m’a dit : "écoute, jusqu’à présent je n’ai jamais fait de livre pour faire de l’argent, alors même si ça se vend à 100 exemplaires j’estime que ça doit exister". Ce sont des choses qui deviennent très rares dans le monde actuel.
Ce qui est très rassurant pour moi avec l’Association c’est que très bien, aujourd’hui je vends plein d’albums, mais s’il arrivait soudain que les ventes diminuent, ça ne changerait rien. Je n’ai pas de traitement de faveur parce que je suis un best seller, je n’aurai pas un traitement de défaveur parce que je ne suis plus un best seller. C’est le genre de chose que j’aime beaucoup. Je vois d’un mauvais œil tous ces rachats d’éditeurs par d’autres éditeurs et toutes ces politiques de commerciaux... Ce n’est pas que les commerciaux soient foncièrement mauvais ou méchants, mais un commercial envisage toujours ce qui va marcher en se basant sur ce qui marche déjà. Où est la part de l’innovation ? Dans cette optique-là je crois beaucoup aux éditions indépendantes, et je suis la preuve vivante que vous pouvez devenir riche et célèbre en restant chez les Indépendants sans rien publier d’autre ailleurs.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?
En ce moment, avec Winshluss, nous préparons un film d’animation adapté de Persepolis. Pour moi c’était très difficile d’imaginer un scénario, la narration est vraiment différente. Une bande dessinée n’est pas un story-board. On a donc écrit autre chose, c’est une adaptation mais pas une transposition. Peu importe le résultat du film, qu’il soit bon ou mauvais — on va faire de notre mieux quand même —, parce que pendant deux ans on aura appris un nouveau métier, on n’aura donc pas perdu de temps. Ça m’enlève tout le stress du boulot.
Sinon, je suis en train d’écrire le scénario de mon prochain livre qui s’appellera La onzième lauréate. Il s’agit cette fois-ci de l’histoire de ma grand-mère paternelle, la onzième femme à obtenir le baccalauréat dans sa petite ville à la frontière de la Russie, au bord de la mer Caspienne. C’est une femme qui a fait les 400 coups, qui s’est sauvée de la maison de son père, qui s’est déguisée en homme pour fuir, terrible. Le père de ma grand-mère a tué son propre frère et s’est marié avec sa femme. La culture de cette région ressemble à celle de la Russie. Tout est toujours... trop ! Je pense que ça doit être lié à l’air de cette région, ou à ce qu’ils bouffent, je n’en sais rien mais en tout cas, ça fait des personnages très intéressants. A l’age de 65 ans ma grand-mère a soudain eu une crise religieuse parce qu’elle pensait qu’elle allait mourir bientôt et ne voulait pas brûler en enfer. Elle est allée à la Mecque et a renié complètement son passé. Tout ça n’existait plus. Mais de temps en temps elle lâchait des morceaux de son histoire en se contredisant et ça l’énervait. Ma grand-mère était aussi la personne la plus méchante de la terre. Elle était vraiment mauvaise. Mais j’essaie de montrer dans tous mes livres que le monde est complexe, qu’il n’y a pas de mal absolu ou de bien absolu. Elle était détestable donc, mais je veux essayer de faire comprendre pourquoi ce personnage m’a toujours attendrie. Ma grand-mère avait 18 petits enfants puisqu’elle a eu 6 fils, et j’étais la seule à avoir la permission de blaguer et rigoler avec elle. Parce que je lui répondais toujours. Si quelqu’un se mettait minable devant elle il n’y avait plus aucun respect, c’était fini, mais comme j’ai toujours résisté, il y avait un respect mutuel, et donc on pouvait rigoler ensemble. L’histoire commence pendant la deuxième guerre mondiale... D’ailleurs, à ce sujet, les Européens, qui se voient au centre du monde à peu près autant que les Américains, estiment que le plus grand problème du siècle dernier fut la deuxième guerre mondiale. Mais dans mon pays, la seconde guerre mondiale n’existe pas, en fait. Elle a eu des effets secondaires ensuite, voilà tout. En Iran, Nazi est un prénom de fille qui veut dire Grace, j’ai failli m’appeler Nazi moi-même. La terre est ronde et vous pouvez toujours démontrer que n’importe quel point est le centre du monde, n’est-ce pas ? C’est juste une question de point de vue.
