ENTRETIEN réalisé par
JMP [1] dans le cadre des douzièmes rencontres de la bande dessinée de Bastia, le 2 avril 2005.
Nous allons beaucoup parler de L’immeuble d’en face [2]. Dans ce travail, quelle est la part du réel et la part de l’imaginaire ?
C’est beaucoup d’observations. Il y a donc une grande part du réel mais romancée et arrangée. Ce n’est pas une autobiographie mais un ensemble d’anecdotes que je collecte consciemment ou non et qui prennent corps ensuite dans mes personnages.
C’est donc pour cela qu’il y a en face dans le titre ? C’est une prise de recul par rapport à ce que vous observez ?
L’architecture du bâtiment est inspirée d’un immeuble qui était en face de chez moi, mais côté cour. Des rideaux manquaient à un étage, ce qui me permettait d’observer ce qu’il s’y passait. C’est ainsi qu’est apparue l’idée de cette bande dessinée.
Quelles sont vos sources ? Vous travaillez d’après des croquis, des vues, ou à partir d’une documentation précise et des photos ?
Quand je parle d’observation, je parle surtout d’observation de la vie. J’observe les gens, leurs relations, leurs réactions. Pour les décors, tout vient de mon imaginaire. Je ne fais pas de photos et très peu de croquis.
L’immeuble d’en face nous propose des tranches de vie de personnages d’âges divers. On a ainsi des quadras, des jeunes gens, un bébé... Expliqueriez-vous le succès de votre livre par le fait que tout lecteur peut se sentir concerné par l’un ou l’autre des protagonistes ?
C’est en effet un souci que j’ai eu dès le départ. Quand j’ai commencé la bd, j’en faisais chez moi et pour moi, avec des personnages qui me ressemblaient. Puis aux Beaux-arts je me suis rendue compte que ceux qui jugeaient mes livres étaient mes professeurs qui avaient une quarantaine d’années. Je me suis dit que le public pouvait être d’un âge différent du mien et en ayant observé mes oncles, mes tantes, mes parents, je me suis dit qu’il y avait des choses à raconter sur une période que je n’ai pas encore vécue. Et du coup, en dédicace, je me retrouve devant des âges différents et un public autant masculin que féminin.
La sensualité est très présente dans l’Immeuble d’en face. Tout en finesse et suggestion. Il était important pour vous d’aborder ce domaine sans trop de tabous ?
Cela fait partie des meilleures choses de la vie. Il était donc important de le raconter.
Quelle est l’influence de l’univers manga dans votre oeuvre et notamment dans le découpage ?
J’ai commencé à dessiner d’après les dessins animés japonais. Le trait est encore influencé dans par exemple la façon de dessiner les cheveux. En revanche, les yeux ne sont plus aussi grands qu’avant.
Cela se retrouve surtout dans la narration, dans la décomposition des mouvements... Le fait de faire des pages sans dialogue. On peut ainsi se permettre dans le manga de décomposer une action où il ne se passe pas grand-chose.
Comme par exemple dans cette page où le personnage se fait une tasse de thé : c’est quelque chose de très prosaïque mais vous en faites un instant magnifique.
Ça c’était vraiment un plaisir de dessinateur. J’avais envie de dessiner l’intérieur d’un placard et du coup, j’ai écrit cette histoire qui n’en est pas une mais qui crée une ambiance particulière.
Comment travaillez-vous ? Quels formats et quelles techniques utilisez-vous ?
L’immeuble d’en face a été commencé il y a très longtemps. Les premières pages ont été faites quand j’étais encore aux Beaux-Arts. J’y ai expérimenté la plume sur du calque ou le feutre sur l’arrière des posters. Aujourd’hui je me suis stabilisée sur du feutre sur papier machine format A4.
Comment rendez-vous les grisés ?
C’est de la trame directement inspirée des mangas que je fais sous Photoshop. Ce n’est pas de la trame comme on la faisait dans le temps avec une décalcomanie découpée et à gratter.
L’immeuble d’en face appelle-t-il un second volume ?
Le volume 2 est en préparation et devrait sortir en 2006. Il y en aura peut-être un troisième. Les personnages vivent un peu tout seuls au bout d’un moment...
On retrouvera les mêmes protagonistes qui vont vieillir, grandir et mûrir ?
Il ne se passait pas tant de temps que cela dans le premier volume. Je ne pense pas qu’ils vieilliront tant que ça mais on va continuer à les suivre dans leur vie de tous les jours.
Avez-vous d’autres projets en dehors de cette veine plutôt réaliste ? Des projets plus portés sur l’imaginaire ?
Je suis plutôt concentrée sur le réalisme. C’est l’histoire d’une adolescente. Une tranche de vie au collège. Cela n’a pas encore de titre mais cela sortira en 2007 aux éditions Dargaud et je termine actuellement le troisième tome de l’Année du Dragon [3] avec François Duprat.
[1] Iconophage : cinéma et BD tous les lundis de 19h à 20h30 sur RadioActive, 100 FM, aire toulonnaise.
[2] Editions La Boîte à Bulle, Collection Contre-Jour, 2003.
[3] T.1 et 2, Editions Carabas, Collection Urban Collection, 2003 et 2004.
