DEUX motivations principales au déménagement du Royal, seul cinéma offrant ici une alternative aux blockbusters hollywoodiens : la première concerne son succès et la saturation récurrente des trois salles de la rue Bertholet. La seconde est aussi relative à l’exiguïté du lieu : Christian Braschi, directeur, a jusque-là fait le choix d’une programmation primeur : des nouveautés, des débats événementiels, mais pas de rétrospective ni de cycle thématique. Passer de trois à six salles permettrait d’étoffer le menu.

Vases communicants ? L’animateur du Royal sollicite l’Hôtel de ville au début de l’été 2003 quand il apprend le transfert prochain du Pathé. Son argumentation laisse Falco de marbre. Mais la nature du projet, un cinéma élargi et augmenté -pourquoi pas- d’un café associatif où les spectateurs se retrouveraient entre deux projections, suscite l’enthousiasme du public. Une pétition s’impose, le courrier commence à s’accumuler en mairie.
Tandis que Sarko fiche les délinquants sexuels, Falco fiche le public du Royal. Touché, le maire se fend d’une lettre envoyée à titre individuel à chaque signataire de la pétition. A ce sujet, ayons une pensée affectueuse pour les petites mains chargées de collecter sur listes électorales ou minitel quelques centaines d’adresses :
« J’ai bien pris connaissance de votre pétition par laquelle vous attirez mon attention sur la situation du cinéma « Le Royal ». Vous regrettez en effet que ce complexe cinématographique soit limité dans le choix de ses projections en raison de l’exiguïté de ses locaux et vous souhaiteriez qu’il puisse s’installer à la place du Pathé Liberté. Je comprends votre démarche car tout comme vous, j’apprécie les programmations du Royal qui se distinguent par leur qualité et leur originalité. Je me permets d’ailleurs de vous rappeler que lorsque je présidais le Conseil Général, nous avons sauvé le Royal en le subventionnant, dès 1995, à hauteur de 100000 francs la première année, 150000 francs en 1996, 200000 francs en 1997, cette somme ayant été renouvelée chaque année depuis. De plus, s’est ajoutée à ces subventions de fonctionnement, une subvention exceptionnelle en 1998 de 800000 francs pour permettre la rénovation du bâtiment. Ainsi, vous pouvez constater que j’ai toujours eu à coeur de préserver ce cinéma qui, indiscutablement, a sa place dans le paysage culturel toulonnais. Cependant, pour en revenir aux locaux de l’ancien Pathé Liberté, la ville de Toulon les a rachetés dans un but bien précis : le conseil municipal de Toulon a décidé d’investir une somme importante pour cet achat afin de combler un véritable manque dont souffrent les Toulonnais en matière de salles de spectacles. Cet achat a été voté dans le but d’installer dans ces locaux un équipement théâtral qui fait cruellement défaut à Toulon, et qui permettra de répondre à la demande de nombreuses associations en mettant à leur disposition les lieux d’accueil dont elles ont besoin de manière urgente. Vous comprendrez donc que, malgré l’intérêt que je porte au cinéma « Le Royal », il m’est impossible de modifier la destination des locaux de la Place de la Liberté. »
Passons sur cette façon de lister les subventions accordées comme s’il s’agissait de la faveur d’un roi et non d’argent public [1], et intéressons nous aux orientations municipales.
Toquade. En 2001, dans un entretien accordé à Cuverville peu avant son élection, Falco prévoyait déjà de remplacer le Pathé par un théâtre. « On pourrait envisager un véritable pôle culturel autour de la place de la Liberté », disait-il à l’époque. Un arbitrage donc très antérieur à la décision récente du Conseil municipal : le moins qu’on puisse dire est que le maire a de la suite dans les idées. Dans l’organe de propagande toulon méditerranée magazine daté de janvier 2004, il s’emballe : « [la place de la Liberté], coeur de la ville, a une valeur symbolique très forte car elle constitue la vitrine de la cité. A ce titre, elle doit incarner notre volonté de redonner à Toulon un cadre décent et l’image d’une cité vivante et dynamique ». 4 millions d’euros sont inscrits au budget toulonnais pour des travaux d’équipement de la place. L’opposition conteste l’urgence d’une telle dépense, mais l’urgence consiste peut-être à mettre en valeur un Palais liberté qui peine à attirer chalands et locataires... Notons toutefois que lors de l’ultime conseil municipal de 2003, dans son plaidoyer pour la rénovation de la place, Falco n’a pas évoqué une seule fois l’aménagement du futur théâtre. Les frais viendront donc s’ajouter aux 4 millions prévus, plus 1,5 million d’euros déjà dépensés pour l’achat de l’ex-Pathé. Gageons que les toulonnais n’ont pas fini de contempler la pancarte installée prestement par les services municipaux au dessus de la vitrine.

Coquille vide ? Concernant les futurs aménagements, les spéculations vont bon train. Théâtre classique ? Salle polyvalente (fourre-tout nettement moins onéreux) ? Annexes destinées aux associations culturelles pour qu’elles y organisent des ateliers ? Et quel type de spectacles ? A découvrir la programmation hivernale des trois théâtres municipaux de Toulon déjà existants, on peut s’inquiéter : le théâtre Poquelin propose "le père Noël est une ordure" [2], le café-théâtre de la porte d’Italie vous invite aux "petits délires d’un gaulois sans filtre", et enfin l’Opéra suggère une soirée plus cérébrale avec "un homme parfait", pièce dont l’acteur principal est Guy Montagné (mais il est vrai que l’Opéra dépend aujourd’hui de l’agglomération TPM). C’est ce qu’on appelle du choix. Avant d’envisager de nouveaux espaces « qui font cruellement défaut à la ville », il faudrait peut-être reconsidérer la politique culturelle. Car l’innovation théâtrale est un sport de combat, disait la sociologue Jackie Sardou.
Autre remarque : même s’il ne faut pas bouder le principe d’une salle supplémentaire, est-il nécessaire de viser si spacieux ? Ne pourrait-on se contenter de locaux de la taille de l’actuel Royal et investir celui-ci après son déménagement sur la place de la Liberté ?
En janvier 2004, les signataires de la pétition se chiffrent à plus de 2600. Mais Falco tient le cap, il fera son théâtre là où il a décidé de le faire. « Il est des vents qui rugissent, sifflent, rallent [sic], et miaulent, d’autres qui chassent les nuages et font place au ciel bleu » chante-t-il dans toulon méditerranée magazine. A le lire, on comprend soudain pourquoi cette obstination : élève appliqué de l’Actors studio dirigé par Jean-Pierre Raffarin, il s’est découvert un avenir dans l’Art lyrique.
[1] Selon Christian Braschi, quoique non négligeables, ces subventions restent mineures au regard du budget du Royal. Le cinéma est administré sous couvert d’une association loi 1901, est propriétaire de ses murs et comptabilise près de 100000 spectateurs par an. Avec des tarifs entre 4,5 et 6,5 euros la place, faites le compte.
[2] Le théâtre Poquelin programme aussi des pièces de Molière, de Feydeau, de Labiche, c’est-à-dire des jeunes auteurs très peu joués.