PREMIèRE satisfaction : Hubert c’est comme Marius, Falco c’est comme Escartefigue, les bonnes opinions à son encontre sont partagées droite/gauche. Notre Tartarin de Pignans réussit à cultiver l’authentique à Toulon malgré ses divagations parisiennes et ses acoquinements avec un coup Chirac, un coup Sarko... Les Toulonnais socialisants ne tiendraient pas rigueur des complicités d’Hubert avec l’exécutif national... A ce propos, c’est qui la tête de file de la gauche à Toulon ?... La quoi ? La gauche, ah oui. A droite en tout cas on n’attend pas l’ouverture de la campagne officielle pour pousser plus avant le Comité d’action pour la majorité.
L’Institut Arsh-Opinion a interrogé 500 Toulonnais "âgés de 18 ans et plus" inscrits sur les listes électorales et représentatifs de la population de la ville de Toulon en termes de sexe, d’âge et de catégories socioprofessionnelles. Les résultats sont tout de même donnés avec la mention : « les Toulonnais estiment... ». Or « la précision du sondage dépend du nombre de personnes interrogées et pratiquement pas du taux de sondage (pourcentage de personnes interrogées) [...] en général, en dessous de 1000 personnes, un échantillon ne garantit pas des résultats fiables » [1]. De même, les questions ne doivent pas induire la réponse par une formulation trop orientée. « Une bonne question doit être simple, aisément compréhensible, univoque ; elle doit être neutre, ne pas induire une réponse négative ou positive » [1]. Enfin, « un sondage fournit non une certitude, mais une probabilité » [1].
Bref, pour reprendre feu Bourdieu, l’opinion publique des sondages est « un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage ». On en conclut que l’institut de sondage Arsh-opinion est plutôt spécialisé dans la coloscopie.
Mais bon, comme le répètent les slogans publicitaires municipaux, « Toulon bouge, Toulon avance », et on commence à entendre dans les écoles primaires rénovées monter un chant : « Ô Falco, nous voilà, nous tes gars... ».
En 2004, 77% des 500 personnes interrogées estimaient que Toulon était en progression. En 2006 ils sont 82%. Ce qui nous fait, selon Toulon Magazine, une progression de 5%. Aïe !
En 2004, 56% des Toulonnais estimaient que la ville était bien gérée. Deux ans plus tard, ils sont 76%. Toulon Magazine annonce une augmentation de 20%. Aïe aïe !
Petite leçon de statistique dispensée en lycée aux classes de seconde générale option SES mais apparemment pas aux experts de l’Institut de sondage mandaté par la municipalité : une évolution entre deux pourcentages se décrit en points d’indice avec pour indice de départ le pourcentage de 2004. Le vrai taux de variation est donc obtenu par le calcul suivant : (valeur d’arrivée - valeur de départ) / valeur de départ x 100. Et toc.
Sachant que la ville commande chaque année le même sondage à l’Institut Arsh-Opinion et que les comptes-rendus sont erronés, quel est l’âge du capitaine ?
Nos pauvres sondés ont dû se farcir des questions fort difficiles, des questions pour lesquelles les oppositions ne pouvaient être que frontales. 95% des Toulonnais (sic) sont plutôt favorables à la réhabilitation des rues et places de Toulon, 93% à la réhabilitation du coeur de ville et la zone franche, 91% à la construction du nouvel hôpital de Sainte-Musse, 90% au second tube de la traversée souterraine. Le plus mauvais chiffre concerne la création d’un nouveau théâtre municipal place de la Liberté puisque 62% des Toulonnais seulement se prononcent comme "plutôt favorables".
Pour l’an prochain, imaginons une autre batterie de tests à plus de 80% d’opinions favorables. « Pourriez-vous dire si vous êtes vous-même plutôt favorable ou plutôt opposé à l’entretien des espaces verts ? Au nettoyage des rues ? Au ramassage des ordures ? À la propreté des plages ? À la remontée en Top14 du RCT ? À la baisse du chômage ? À la baisse des impôts ? À la paix dans le monde » ?
2008 sera, qu’Hubert se rassure et nous avec lui, l’année de sa consécration. Si la combativité de l’opposition se mesure à l’occupation de la tribune libre dans le bulletin municipal, autant dire que monsieur le maire navigue en père peinard.
Mais les années préélectorales sont ce qu’elles sont, il faut caresser les électeurs dans le sens du poil. Et justement, puisqu’on parle de poilus, intéressons-nous aux tribunes de Bon Rencontre et de Mayol.
Le premier magistrat s’est transformé depuis son élection en shampouineuse des aficionados de ballon ronds, ni carrés, ni pointus, et ovales. « Le fonctionnement patriarcal de l’institution sportive contribue, à son échelle, à la pétrification de l’ordre social. Et il n’est nullement besoin d’être un pratiquant assidu, ni même un joueur occasionnel pour subir l’influence de la culture sportive » [2].
Alors qu’aux dernières nouvelles le Sporting joue dans le ventre mou du National, Toulon se prépare à mettre aux normes le stade de Bon Rencontre. Coût de l’opération : 1,2 million d’euros. La mairie avait déjà refait une tribune l’an dernier, allez savoir. Le but est peut-être de mieux recevoir les supporters niçois et marseillais puisque l’intelligence veut que le spectacle se déroule en tribunes.
C’est marrant de voir que l’argent investi dans le cirque moderne sert un dessein plus brutal que le simple délassement des foules. Les supporters subliment leur condition par des beuglements. Ils voient dans l’équipe perdante leur propre défaite, leur mise au chômage. Ils se prennent pour des patrons, ils insultent comme ils sont insultés, ils calculent leurs annuités pour la retraite avec le temps de jeu de l’avant-centre ou du défenseur. D’autant que « le temps de vie utile des joueurs professionnels a diminué de moitié au cours des vingt dernières années. La durée, qui était de douze ans, a été réduite à six. Les ouvriers du football sont de plus en plus compétitifs, mais durent de moins en moins » [3].
Rassurons-nous, ces supporters ne sont pas dupes. Voilà ce qu’on dit en Argentine : « nous, on aime le foot, [...] on aime parfois la violence, on aime que la passion nous submerge quelles qu’en soient les conséquences : la vie est si absurde qu’il faut bien s’inventer des voyages. Tout cela est une sorte de prostitution où on veut nous vendre Maradona pour nous faire oublier que ceux qui ont gagné ont déjà gagné et que nous, nous qui avons perdu, avons perdu pour toujours ». Cette adhésion ambiguë des supporters a fait réfléchir quelques maires, et il semblerait que l’ami Falco estime qu’une débauche de deniers publics vaille la peine. Le cas toulonnais met à terre les théories selon lesquelles « une ville moyenne n’a pas les moyens d’offrir une diversité sportive et d’attirer des investisseurs nationaux. Aussi, quand le maire d’une telle cité décide de subventionner une équipe, il doit avoir une approche économique et géographique » [4].
Au regard du concept développé par deux chercheurs du CNRS qui ont travaillé sur la position des villes moyennes à l’égard du sport professionnel, concept qui prétend que la réussite d’un club professionnel passe par une approche dénuée de toute passion [5], la situation de Mayol et du eRCéTé est encore plus marrante.
2008 marquera le centenaire d’un club qui connaît les vicissitudes de la ProD2 et les déchirements des clans. En juin dernier, un "Arabe" prenait possession des casseroles au détriment du duo de toujours Falco-Ballatore. Les dépenses sonnantes et surtout trébuchantes de Boudjellal ont pu faire croire aux mordus de ballon ovale que Toulon remonterait facilement en division supérieure et pourrait accueillir pour ses cent ans Stades français et toulousain.
Or, avec ses 13.000 places et son architecture toute toulonnaise, Mayol n’affiche pas le standing du Stadium ou du Parc des Princes. Boudjellal a alors malicieusement glissé l’idée de jouer au Vélodrome. 60.000 places chez le frère ennemi marseillais, voilà qui en fut trop pour Hubert ! « Non seulement il n’a jamais été question de déplacer le stade Mayol, mais nous avons décidé de doter notre ville d’un stade Mayol adapté à une cité de quelque 170.000 habitants », avec comme objectif de porter à 20.000 places la capacité de l’antre. « Mais avant de pouvoir être accueillis dans un stade tout neuf, les fans de beaux essais [sic] devront encore patienter : pour une réalisation de ce type, il faut bien évidemment respecter les règles et un échéancier incontournable en matière publique ». En communication cela signifie : je me suis fait berner par un libraire mais votez pour moi, on verra après. Le chantier débutera au mieux dans deux ans.
Pendant ce temps, le tram attend toujours en gare. Le grand lifting de Mayol ne serait que la partie visible des dépenses engagées par la mairie et le département pour bichonner le XV de la rade. L’an dernier, lors la montée (éphémère) en Top14, le RCT bénéficiait de 6,5 millions (SAOS) et d’un million d’euros (pour l’association). Avec, dit-on, entre trois et cinq millions d’euros de subventions des collectivités territoriales, les joueurs deviennent quasiment des employés municipaux. Parallèlement, la ville subventionnait 84 autres clubs pour un montant de 1.761.740 euros (source Toulon Magazine). Le Rugby Club Toulonnais est le club le plus aidé de France par les collectivités locales : Mairie de Toulon, agglomération Toulon Provence Méditerranée, Conseil Général du Var et même Région. Bref, une sorte de protectionnisme économique façon Reagan pour Chrysler dans les années 1980.
Cette générosité édilitaire comporte un retour facile pour les "institutionnels" : un club qui a des résultats, c’est toujours du positif lors des élections. Et si les résultats ne suivent pas, il y a toujours les coups de peinture pour faire croire qu’on s’en occupe. Les investissements en infrastructures ont concerné la réfection des vestiaires (250.000 euros), la mise aux normes de sécurité des tribunes (500.000 euros), l’aménagement du parvis (400.000 euros) et bientôt la rénovation complète de la tribune Delangre (rien que le lifting : 370.000 euros). A cela s’ajoutent les frais engagés pour le stade d’entraînement : une pelouse à 470.000 euros, des éclairages à 48.000 euros, et divers équipements pour 27.000 euros. Aux côtés des institutionnels se joignent les partenaires.
Le sponsoring local se porte plutôt bien, et cela limite les risques de blanchiment d’argent sale.
Au milieu de la mêlée de chiffres, Hubert glisse qu’il a longtemps ramassé les chasubles aux entraînements ou qu’il a joué à la baballe avec Manu Diaz. Il annonce des dépenses somptuaires pour le club de son coeur. Mais il compte surtout les jours qui le séparent de sa prochaine réélection.
« Le sport est porteur de toutes les "valeurs" capitalistes qu’il contribue à plébisciter en les présentant comme "naturelles", comme allant de soi et nécessaires : lutte de tous contre tous (struggle for life), sélection des "meilleurs" et éviction des "moins bons", transformation du corps en une force essentiellement productive, recherche du rendement maximum, de son exploitation optimale (la performance), etc [...] Le sport, parce qu’il est le plus puissant facteur de massification, un "agrégateur" et un intercepteur de foule exceptionnel, a toujours rempli des fonctions socio-politiques essentielles pour le maintien de l’ordre, et notamment : [...]
l’occultation des conflits politiques et sociaux, la dépolitisation et l’adhésion à un idéal commun [...] Il est un appareil de colonisation de la vie vécue (Jürgen Habermas) [...]
une compensation aux inégalités sociales et une justification de ces inégalités (avec efforts et sacrifices, il est toujours possible d’accéder à l’élite), un contrepoids à la grisaille du quotidien. Le spectacle sportif substitue des "satisfactions fantasmatiques" à des satisfactions réelles agissant comme un calmant, une arme de dissuasion (Erich Fromm).
le sport est "un véhicule puissant de diffusion de l’idéologie établie" (Jean-Marie Brohm) qui contribue à la reproduction et à la légitimation de l’ordre bourgeois. »
Frédéric Baillette, Les arrière-pensées réactionnaires du Sport, Quasimodo - n° 1, Sport et nationalisme, octobre 1996, Montpellier, p. 19-25.
Merci à Reiser et Gébé.
[1] A. Beitone (dir.), Sciences Sociales, Sirey, 1997
[2] Frédéric Baillette et Philippe Liotard, "Construction de la domination sportive", in Sport et virilisme, Montpellier, Éditions Quasimodo & Fils, 1999, p. 155-157.
[3] Eduardo Galeano, Le Monde Diplomatique, août 2003.
[4] Le Monde, le 30-12-2003.
[5] Christophe Durand et Loïc Ravenel dans Le Monde, le 30-12-2003.