... et Nicolas devant, en ligne de mire. Impression après le défilé toulonnais à l’occasion de la fête du travail.
10h30. La place de la Liberté parait vide. Les dalles blanches permettent aux premiers arrivés d’entamer un discret bronzage en attendant le début du défilé.
11h. Ils sont venus, ils sont tous là, syndicats, partis politiques, associations. Elle va partir la mama... nifestation. Les camions sono se mettent en branle. Le disque sur-usé des Motivés tourne encore en boucle tandis que le soundsystem des anarchistes émet des sons plus industriels. Tout le beau monde trouve sa place respective. Un drapeau rouge et noir s’est égaré à côté des Verts. Il est rappelé à l’ordre par un anar ligne dure brandissant un drapeau exclusivement noir : « eh ! Notre groupe ferme le cortège ! ».
Ce petit épisode m’a donné envie de lire un peu de Proudhon. Ses écrits n’ont jamais eu le retentissement de ceux de Voltaire ou de Marx. Ils furent moins lus, à coup sûr, mais ils ont en eux cette volonté de retranscrire l’itinéraire d’un garçon vacher devenu maître ès anarchisme et d’ériger une idéologie individualiste de la révolution sociale.
Une rue de la Loubière, derrière La Poste, porte le nom de Proudhon, comme pour nous rappeler que le philosophe passa par Toulon. Agé de 19 ans, tout juste sorti du collège, le jeune Proudhon parcourut la France pour se forger par la pratique une idée du « principe d’harmonie, de pondération, d’équilibre ». Après avoir travaillé quelques semaines à Lyon et Marseille, notre ami se rendit à Toulon avec 3,5 francs en poche. De son propre aveu, il n’avait jamais été « plus gai, plus confiant, qu’à cet instant critique ».
« À Toulon, point de travail : j’arrivais trop tard, j’avais manqué la "mèche" de vingt-quatre heures. Une idée me vint, véritable inspiration de l’époque : tandis qu’à Paris les ouvriers sans travail attaquaient le gouvernement, je résolus pour ma part d’adresser une sommation à l’autorité.

Je fus à l’hôtel de ville, et demandai à parler à M. le Maire. Introduit dans le cabinet du magistrat, je tirai devant lui mon passeport :
— Voici, monsieur, lui dis-je, un papier qui m’a coûté 2 francs, et qui, après renseignements fournis sur ma personne par le commissaire de police de mon quartier, assisté de deux témoins connus, me promet, enjoint aux autorités civiles et militaires, de m’accorder assistance et protection en cas de besoin. Or, vous saurez, monsieur le maire, que je suis compositeur d’imprimerie, que depuis Paris je cherche du travail sans en trouver, et que je suis au bout de mes épargnes. Le vol est puni, la mendicité interdite ; la rente n’est pas pour tout le monde. Reste le travail, dont la garantie me paraît seule pouvoir remplir l’objet de mon passeport. En conséquence, monsieur le maire, je viens me mettre à votre disposition.
J’étais de la race de ceux qui, un peu plus tard, prenaient pour devise : "Vivre en travaillant, ou mourir en combattant !" ; qui, en 1848, accordaient "trois mois de misère" à la République ; qui, en juin, écrivaient sur leur drapeau : "Du pain ou du plomb !" J’avais tort, je l’avoue aujourd’hui : que mon exemple instruise mes pareils.
Celui à qui je m’adressais était un petit homme rondelet, grassouillet, satisfait, portant des lunettes à branches d’or, et qui, certes, n’était pas préparé à cette mise en demeure. J’ai pris note de son nom, j’aimais à connaître ceux que j’aime. C’était un M. Guieu, dit Tripette ou Tripatte, ancien avoué, homme nouveau, découvert par la monarchie de Juillet, et qui, quoique riche, ne dédaignait pas une bourse au collège pour ses enfants. Il dut me prendre pour un échappé de l’insurrection qui venait d’agiter Paris à l’enterrement du général [1] ;
— Monsieur, me dit-il en sautillant dans son fauteuil, votre réclamation est insolite, et vous interprétez mal votre passeport. Il vaut dire que, si l’on vous attaque, si l’on vous vole, l’autorité prendra votre défense : voilà tout.
— Pardon, monsieur le maire, la loi, en France, protège tout le monde, même les coupables qu’elle réprime. Le gendarme n’a pas le droit de frapper l’assassin qu’il empoigne, hors le cas de légitime défense. Si un homme est mis en prison, le directeur ne peut s’approprier ses effets. Le passeport, ainsi que le livret, car je suis muni de l’un et de l’autre, impliquent pour l’ouvrier quelque chose de plus, ou ils ne signifient rien [2].
— Monsieur, je vais vous faire délivrer 15 centimes par lieue pour retourner dans votre pays. C’est tout ce que je puis faire pour vous. Mes attributions ne s’étendent pas plus loin.
— Ceci, monsieur le maire, est de l’aumône, et je n’en veux pas. Puis, quand je serai au pays, où je viens d’apprendre qu’il n’y a rien à faire, j’irai trouver le maire de ma commune comme je viens aujourd’hui vous trouver : en sorte que mon retour aura coûté 18 francs à l’État, sans utilité pour personne.
— Monsieur, cela ne rentre pas dans mes attributions...
Il ne sortait pas de là. Repoussé avec perte sur le terrain de la légalité, je voulus essayer d’une autre corde. Peut-être, me dis-je, l’homme vaut-il mieux que le fonctionnaire : air placide, figure chrétienne, moins la mortification ; mais les mieux nourris sont encore les meilleurs.
— Monsieur, repris-je, puisque vos attributions ne vous permettent pas de faire droit à ma requête, donnez-moi un conseil. Je puis au besoin me rendre utile ailleurs que dans une imprimerie, et je ne répugne à rien. Vous connaissez la localité : qu’y a-t-il à faire ? Que me conseillez-vous ?
— Monsieur, de vous retirer.
Je toisai le personnage [...]
— C’est bien, monsieur le maire, lui dis-je les dents serrées : je vous promets de me souvenir de cette audience.
En quittant l’hôtel de ville, je sortis de Toulon par la porte d’Italie » [3].
Proudhon s’en alla de Toulon par l’Est.
Bizarrement, la manifestation de ce matin croisera son chemin. Le groupe de manifestants descend le boulevard de Strasbourg, puis le boulevard Clemenceau, tourne autour du bâtiment EDF pour refaire le chemin en sens inverse. À quoi sert ce tracé ? À se dégourdir les jambes ?
La foule ne passera donc pas devant la mairie, sur l’avenue de la République. Oh, ce n’aurait été qu’un symbole, mais cela aurait peut-être permis de rappeler que M. Falco n’est qu’un Guieu d’aujourd’hui, qu’il est au gouvernement, qu’il vote les lois sur les suppressions de postes, l’allongement du temps de travail et de la durée de cotisation, ou sur les franchises médicales.
[1] Les obsèques du général Lamarque en 1832 furent l’occasion d’une importante manifestation populaire qui tourna à l’émeute.
[2] Le livret ouvrier fut instauré en 1803 par Napoléon, alors premier consul. Tout ouvrier voyageant sans livret est réputé vagabond et condamné comme tel. Il ne peut quitter un employeur qu’après lui avoir fait signer le livret, signature devant être certifiée par une autorité. L’ouvrier ne peut quitter une commune sans le visa du Maire ou de la Gendarmerie, avec indication du lieu de destination. La perte du livret interdit de travailler et de quitter la commune du dernier domicile, jusqu’à obtention d’un nouveau livret.
Tout voyageur, à l’intérieur même du territoire français, devait aussi posséder un passeport. Apparu dès le début du XVIIIe siècle, il était au départ réservé aux vagabonds. Il fut ensuite étendu aux artisans et enfin à tous les citoyens.
Les deux, passeport et livret, tombèrent en désuétude à la fin du XIXe siècle.
[3] Proudhon, De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, 1858.