Le Rugby Club Toulonnais était voilà un an lanterne rouge du championnat de ProD2. Les demis se mettaient la pression, comme on dit au bar entre amis. Aujourd’hui, nos rugbymen sont aux premières lignes de leur poule. Le RCT a offert un beau cadeau de Noël à ses supporters.
LES actuelles prestations des rouge-et-noir époustouflent même les plus vieux, ceux qui ont connu les Carrère et Gruarin dans les années 60-70. Les papas peuvent enfin montrer une équipe digne de ce nom à leurs marmots, équipe dont ils n’ont eu de cesse de leur rebattre les oreilles avec les exploits des années 80. Depuis le temps que Toulon se morfondait dans cette proD2 !
Il y avait bien eu la première année avec une finale perdue contre Montauban. Mais le colosse n’avait plus la carrure et gardait ses pieds d’argile. Puis ce furent des matches mal gagnés avec du jeu indigeste et pour parachever le tout, une indiscipline chronique. Pour quelques réceptions de Brive qui donnaient lieu encore à de belles chevauchées, combien de fois Toulon revint de ses voyages les valises pleines. Aujourd’hui, c’est fini. Plus de générale provoquée par les Toulonnais pour (mal) masquer leur insipidité, plus d’aller-retour à l’extérieur pour couper le citron, plus de joueurs prenant le club pour une maison de retraite. « Besagne n’a jamais aimé les pleurs, la pitié, la condescendance (...) Toulon aime voir ses enfants se transcender dans la férocité » [1].
Lorsque le trio Champ-Huebert-Louvet prit les commandes du navire, le carénage fut profond. Mais les résultats tardaient à suivre. L’antre de Mayol avait été violé par les Dacquois, après les Bayonnais, les Montpelliérains et les Grenoblois ! La botte de Pearson sauvait bien des meubles ; ça ne suffisait pas à faire un bon aïoli. On saura aujourd’hui encore plus gré aux grognards d’avoir laisser passer la mauvaise vague. Big Orsoni montrait l’exemple de la vaillance mais que faire ? La colère montait même chez les supporters qui s’agaçaient sévère des « sempiternelles raisons pour expliquer les défaites (l’arbitrage, le temps, la pluie, la motivation de l’équipe adverse...,
la longueur des déplacements, la valeur de redoutables équipes comme Tyrosse ou Limoges, le déclic psychologique face à l’ogre toulonnais, le monde entier qui depuis la Création n’aime pas Toulon et puis la Fatalité, Mère Fatalité... Es como quo ! C’est comme ça ! La devise toulonnaise... » [2]. On pouvait comprendre d’autant mieux l’ire que les dirigeants s’étaient donné pour « mission » de faire du RCT « un club de l’élite du rugby français » [3]. A voir les festivals de passes ratées contre les Tyrosse et Aurillac, la route n’était pas droite et la pente restait forte.
Mais à partir du mois de mars 2004, une alchimie naissante commença à faire briller le métal. Le RCT se remit à flot chez les Maritimes de La Rochelle. C’était la première victoire à l’extérieur depuis on ne sait combien de temps. La nouvelle direction s’épongeait le front et les aisselles et pouvait aborder une intersaison au calme en fond de rade.
A l’image de Franck Alazet, l’été des rugbymen toulonnais consista à soulever de la fonte et à s’autoriser pour toute folie une décoloration des cheveux en blond peroxydé, probablement afin de postuler tout nu au calendrier des dieux du stade. Manque de pot, le patron d’NRJ préféra Patrice Fiorèse à Chacha Conzett, certainement parce qu’il était plus porté sur le plongeon simulé d’une chèvre que sur les déboulés ravageurs d’un trois-quarts hors normes.
On comptabilisa le retour d’anciens comme Michel Périé, la venue de poids lourds confirmés tels H. Karele et surtout la promotion de jeunes espoirs dont on ne pouvait présager s’ils allaient exploser ou se dégonfler. On entend encore les journalistes sportifs et les anciens s’accorder sur une nouvelle année difficile.

Les Bordelais furent pourtant les premiers à passer la barre des trente points à Mayol, mais bon c’étaient des nouveaux. Depuis, la mêlée châtie ses adversaires, les trois-quarts enflamment les ailes et le buteur fait trembler les poteaux d’un bout à l’autre du terrain. Voilà de quoi régaler le public toulonnais. Le nombre d’essais marqués à la maison évite au spectateur de retourner chez lui des gelures au cul à force de rester assis sur du béton froid. Le jeu est simple, basé sur la conquête. Ne cherchez pas de passes croisées ou d’innovations néo-zélandaises. On fait plutôt dans le rustique, à l’usure, un adversaire sur les talons et des cocottes, les ailiers partent parfois même à la percussion. Si bien qu’au classement des marqueurs d’essais, point de Marlu à la B.O., Martin Jagr ajoute toutefois du pétillant à un pack de gros rouges.
A Mayol, on savoure la victoire [4]. On apprécie aussi de voir que cette équipe est une belle bande de potes bigarrés. Des moccos (Orsoni, Traversa, Périé, ...), des exilés de la perfide Albion (Pearson, Whitford, Fitzgerald), des gens de l’est (Labadze, Jagr), des Africains (Karele, Louw), un portugais brésilien qui s’amuse à griller les lignes arrières à la course (Da Silva), des "Arrrabes" de la deuxième génération comme on dit pour faire bien (Dridi, Ourak), un gaucho de la pampa (Carballo). Un monde victorieux qui aurait sans doute bien plu à notre ancien maire et ses sbires en chemise brune.
Parce que s’il fallait voter pour le prix du plus beau cadeau, ce serait le cadeau de la joie. Bien entendu, pas d’angélisme : il ne faut pas voir dans cet hommage aux hommes de Mayol l’espoir d’une ville sans racisme. Toulon et le Var votent toujours à plus de 25% pour le FN [5]. Le rugby n’est qu’un jeu et en cela, un même spectateur peut applaudir à tout rompre l’essai de trois-quarts marqué par Momo Dridi contre Lyon et voter FN le même dimanche. L’enfant du Mourillon redeviendra un métèque parmi les autres. « C’est à la fin du bal qu’on paye les musiciens » [6], n’est-ce pas ?
Le Rugby Club Toulonnais ne tend que partiellement à forger une identité à Toulon. Car « Une identité territoriale ne peut pas se substituer à une identité sociale » [7]. Il serait même symptomatique qu’un sport obnubile une ville entière. Les Toulonnais seraient alors malades du « typhus sportif », cette pathologie qui fait que l’espace public s’appauvrit en même temps que ses acteurs dans une vie quotidienne insérée dans un « univers impitoyable de "gagnants", à l’occasion cogneurs » [8]. La vie n’est heureusement pas faite que de chants de supporters, mais elle peut se réduire à cela quand les autres sociabilités sont usées ou détruites plus ou moins sciemment par certains podestats qui jettent les gens au chômage ou les trimballent dans la précarité. Le stade, le dimanche, devient le lieu de rassemblement stable des supporters, entre personnes connues, souvent à Toulon en famille, le lieu où on partage les mêmes valeurs, le lieu où le chef est quasiment absent.
Ces supporters applaudissent une équipe qui tente de porter haut les couleurs de sponsors, ces mêmes qui les précarisent. « De manière naïve (...) le sport est présenté comme un culte de la performance, une contre-société de l’effort compétitif, un univers enchanté et enchanteur de pratiques du dépassement de soi, qui n’auraient rien à voir avec les oppositions idéologiques, les orientations politiques, les convictions religieuses. Le sport serait fondamentalement neutre, apolitique, en dehors de la lutte des classes, ni à gauche ni à droite, ni même au centre, au-dessus des querelles partisanes et des conflits sociaux ». Tout cela n’est qu’un voile. Le prince Hubert n’hésite pas à se prévaloir de son amour du ballon ovale, et fait le déplacement dès qu’il le peut avec l’équipe. Son passage au comité directeur n’a pas laissé des traces impérissables. Le rugby n’est qu’un jeu certes, mais c’est aussi un enjeu.
Alors, oui, le muguet refleurit à Toulon... en attendant l’églantine.
[1] Daniel Herrero.
[2] « L’heure de vérité ! » le 5 décembre 2003, les Fadas.
[4] Même si chez les dirigeants, c’est « l’objectif suprême », cf. projet du RCT.
[5] Cf. élections régionales 2004.
[6] Piqué à E. Champ dans son interview à la LNR.
[7] Michel Péraldi, sociologue.
[8] Voir le bon article du Monde Diplo.