UNE exposition rappelant le rôle des troupes coloniales dans le débarquement de Provence et la Libération de Toulon s’était tenue tout au long de l’hiver 2003-2004 dans la ville concernée. Travail de mémoire afin que « les générations qui prendront la relève pour la survie de la France » n’oublient jamais ce « qu’elles doivent aux Africains qui venaient de loin ». L’élection du FN à Toulon en 1995 et plus récemment le saccage de tombes musulmanes dans des carrés militaires en Alsace [1] témoignent de la gratitude de certains vrais Français, qu’on retrouve sans doute parmi ceux qui parlent bien et ne portent pas de casquette Lacoste, à l’égard de ces combattants.
M. Chirac avait donc fait le maximum pour les cérémonies du 15 août. Ces différents affronts auraient dû être réglés par une bonne bouffe et une promenade en mer le long des côtes varoises, entre les marches du festival de Cannes et le quartier chic du Cap Brun de Toulon, en passant par la Voile Rouge à Saint-Tropez.
Manque de bol, certains Toulonnais sont des coriaces et entendent bien pousser leur chansonnette contestataire. Les haut-parleurs sont parlementaires : Geneviève Lévy (députée de Toulon) et Claude Goasguen (député de Paris né à Toulon). Les deux comparses ont pondu une missive à l’intention de l’ami Barnier, ministre des Affaires étrangères, dans laquelle, avec les anciens combattants et les rapatriés d’Algérie, ils « s’indignent de cette invitation de la France qui représente une insulte à la mémoire de ceux qui sont tombés pour libérer la France et que Monsieur Abdelaziz BOUTEFLIKA a toujours ignorés, voire bafoués » [2]. Parmi les soixante députés ayant cosigné la lettre, nous retrouvons fort logiquement Philippe Vitel. Geneviève Lévy précise qu’elle ne demande « pas l’annulation de cette invitation » [3] ; la politique est décidément un jeu subtil.
Si nous ne sommes pas surpris de "l’indignation" de nos deux députés toulonnais, puisqu’ils cultivent avec d’autres élus locaux des liens étroits avec les cercles algérianistes, nous ne devons pas non plus nous étonner de celle de M. Goasguen. De sensibilité madeliniste, cet ancien recteur d’académie qui fait aujourd’hui carrière à Paris aurait commencé son parcours universitaire à la corpo de droit en scandant « Algérie française ! » aux côtés de Jean-Marie Le Pen.
Le gouvernement n’a pas fléchi et adopte une attitude claire par le biais de son ministre délégué aux Anciens Combattants, Hamlaoui Mekachera, selon lequel « il est utile de préciser qu’aucune confusion n’est à faire entre cette page d’histoire écrite en commun en août 1944 et d’autres événements ultérieurs, aussi douloureux soient-ils ». M. Mekachera assure qu’un « légitime et digne hommage » sera rendu « à nos alliés et à l’ancienne armée d’Afrique » [4]. Certains éditorialistes se sont montrés plus véhéments à l’encontre des parlementaires revanchards. « Quoi que l’on puisse penser d’une sanglante guerre achevée il y a 42 ans, le temps n’est pas aux polémiques politiciennes. Ces élus UMP auraient mieux fait d’aller voir l’exposition photographique organisée au jardin du Luxembourg par le Sénat, dont le président, Christian Poncelet, est également UMP. Cela leur aurait rappelé que la plupart de ces soldats de l’armée d’Afrique étaient nord-africains ou d’Afrique noire et qu’ils ont, par dizaines de milliers, donné leur vie pour une patrie qui n’était pas vraiment la leur. Car, une fois rentrés au pays, les tirailleurs algériens qui avaient connu l’égalité devant la mort sur les champs de bataille ont compris, notamment en mai 1945 à Sétif, qu’ils ne seraient pas des égaux dans la société coloniale française. Et, encore aujourd’hui, un ancien combattant camerounais touche de la République une pension de 7 euros par mois » [5]. De quoi renvoyer les signataires algérianistes à leurs chères études.
Arnaud Montebourg (PS) est de son côté monté au créneau pour protester contre la venue du président de Djibouti, Ismaël Omar Guelleh. Celui-ci est soupçonné d’avoir participé à l’assassinat du juge Borrel, ancien conseiller du ministre de la justice djiboutien, mort en 1995. Le Quai d’Orsay a indiqué qu’il bénéficiera de l’immunité diplomatique lors de son prochain déplacement en France pour l’anniversaire du débarquement de Provence. Comme tous les autres autocrates, d’ailleurs. Aucun député ne s’est encore ému de la venue de Ben Ali, président à vie de la Tunisie, démocratiquement élu par son bulletin. Ni de celle du président togolais Gnassingbé Eyadéma, ancien de la "coloniale", président régulièrement et démocratiquement élu par les bêtes sorties « de la brousse pour voter pour lui » (Ahmadou Kourouma) depuis... 1967.
Nul ne s’est publiquement indigné de la tartufferie de la France, prompte aujourd’hui à honorer des soldats coloniaux alors qu’elle a largement contribué à la mise en place de dictatures dans les anciennes colonies. Et ce n’est pas notre ami de trente ans, Jacques Chirac, qui inversera la tendance, lui qui pense que « sans l’Afrique, la France deviendrait une puissance de troisième rang ». D’ailleurs, avec ou sans Chirac, « les Africains ont appris à ne plus trop compter sur la France pour sortir des dictatures ou du sous-développement. Beaucoup sont conscients que le continent, ses matières premières, sa position stratégique, ses votes aux Nations unies "ne comptent plus" et que les Blancs - militaires, entrepreneurs, missionnaires, et même le charity-business - s’en vont. Ils remettent en cause le "développement" tel qu’il était prescrit par les experts des anciennes métropoles coloniales, reconvertis à partir des années 1960 dans l’idéologie a priori généreuse de la coopération » [6].

Les cérémonies du débarquement ne dureront de toutes façons qu’une journée, le temps de quelques tours dans l’eau et d’un discours officiel (suivi d’actes déjà aussi attendus que ceux consécutifs au discours de Johannesburg). Les affaires sérieuses reprendront dès lundi. Claude Goasguen en frétille d’impatience. Il souhaite installer un vrai traité d’amitié entre l’Algérie et la France. Selon lui, « l’Europe devrait s’inspirer de ce qu’ont fait les Etats-Unis et le Canada avec le Mexique. Nous avons intérêt au développement économique de l’Algérie. Mais il faut poser sans défaillance la question de l’immigration maghrébine. Dans le domaine de la sécurité, nous comptons aussi sur l’Algérie pour rechercher les islamistes fondamentalistes » [7]. La France, terre d’humanistes !
[1] 6 août 2004 : 15 tombes musulmanes sont profanées au cimetière militaire de Cronenbourg (Bas-Rhin). Des croix gammées et des signes SS ont été tracés à la peinture sur les tombes de soldats musulmans morts pendant la seconde guerre mondiale.
[2] Extrait de la lettre datée du 13 juillet 2004.
[3] Le Monde, 9 août 2004.
[4] Le Figaro, 7 août 2004.
[5] Editorial du Monde, 10 août 2004. Pour en savoir plus sur les pensions des anciens combattants coloniaux, voir ici.
[6] In Malaise dans la coopération entre la France et l’Afrique, Le Monde diplomatique, juin 2002.
[7] Interview de Claude Goasguen dans Le Figaro du 7 août 2004. Pour connaître les fabuleux effets des échanges commerciaux entre les USA, le Canada et le Mexique, consultez l’excellent site du Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique Latine.