CETTE expo nous rappelle que voilà soixante ans, sarrasins et mauricauds abreuvèrent nos sillons d’un sang impur : non parce qu’ils avaient égorgé nos fils et nos compagnes, mais parce qu’ils tentaient de chasser l’envahisseur germanique des terres gauloises. Evidemment, les revanchards de l’Algérie française souhaiteraient aujourd’hui encore évacuer d’un coup de pied (noir) le devoir de mémoire. Certains responsables toulonnais ont traîné les pieds concernant l’élaboration de la rétrospective. On comprend pourquoi les remerciements des organisateurs adressés à la municipalité se limitèrent, lors de l’inauguration, à leurs seuls interlocuteurs du Contrat de ville.
Ce qui n’a pas empêché notre sous-ministre et sur-maire de prononcer ce soir-là un long discours essouflé, où il fut question de mélange "des races" [1] et de la victorieuse armée française -pas un mot sur la frange qui a sabordé la flotte, car il faut positiver-, et aussi du général Patton, à prononcer comme "carton", ou "grand couillon". Manifestement, on avait mal briefé Hubert.
"L’allemand a été chassé de Toulon..."
Un des libérateurs de la ville se prénommait Raoul, ce qui arrive parfois. Raoul était colonel et dirigeait le sixième régiment de tirailleurs sénégalais.
Dans une lettre adressée à sa hiérarchie le 1er septembre 1944, Raoul Salan, car c’était lui, dresse le bilan des combats : "les différentes unités se sont montrées splendides d’entraînement, de courage et de science". Puis il chiffre les dégâts. Les tableaux ci-dessous reproduisent la disposition du texte original :
| Européens | |||
|---|---|---|---|
| Tués | Blessés | Disparus | |
| Officiers | 6 | 15 | - |
| Sous-officiers | 18 | 39 | 1 |
| Troupe | 11 | 33 | 1 |
| Indigènes | |||
|---|---|---|---|
| Tués | Blessés | Disparus | |
| Officiers | - | - | - |
| Sous-officiers | 4 | 19 | 1 |
| Troupe | 68 | 355 | 16 |
Si les officiers "indigènes" furent assez peu affectés par les combats, c’est qu’il y avait assez peu d’officiers indigènes (il y en avait, toutefois). Glorieuses troupes coloniales ! On sortait les mal blanchis de leur ignorance, on leur enseignait nos ancêtres les gaulois avant de les envoyer se faire plomber pour la mère patrie (cf. tableaux, lignes "Troupe"). Et comment ces ingrats nous ont-ils remerciés, quelques années plus tard ? En exigeant l’indépendance !
Le colonel Salan, devenu général, aura du mal à supporter le démembrement de l’empire, sans compter les "trahisons politiciennes" [2].
A Toulon, on a une façon un peu particulière de percevoir Raoul. Il y aurait celui "d’avant", libérateur de 1944, à ne pas confondre avec celui "d’après", putschiste de 1961 et dirigeant d’OAS [3]. Les anciens du Conseil municipal FN prétendent célébrer le premier mais ne connaissent que le second. Scoop de Cuverville : les deux Salan sont la même personne, élevée au Banania, aux cours d’Ernest Lavisse et à la bonne exposition coloniale. Raoul n’a en effet rien inventé, ni la rédaction des comptes-rendus militaires, ni le concept de "races" indigènes, ni cette façon touchante de materner les tirailleurs comme un maître caresserait son chien. Il a juste exprimé de façon un peu excessive "l’amour de cette France souveraine et douce, forte et généreuse qui portait au loin la protection de ses soldats et le message de ses missionnaires" [4].
L’exposition montée par l’historien Grégoire Georges-Picot est essentielle dans sa rupture avec certaines paranoïas bien françaises (et particulièrement toulonnaises) qui datent des années soixante. Car si la décolonisation a introduit le fantasme du maghrébin, d’abord fellaga coupeur de service trois pièces, puis envahisseur, délinquant systématique, voire terroriste islamiste avec port du voile à l’école, cette présentation permettra de remettre quelques faits historiques en perspective et, peut-être, éloigner le fantasme...
Toulon est sur la bonne voie. Prochaine étape : débaptiser le carrefour Salan [5].
NOS LIBERATEURS - Toulon août 1944, une exposition au musée d’art de Toulon. Du 8 novembre 2003 au 15 février 2004. Tous les jours, sauf fériés, de 13h à 18h30.
113, boulevard Maréchal Leclerc - 83000 TOULON. Renseignements 04 94 36 81 01. Possibilité d’organiser des visites pour des scolaires.
Un avant-goût de l’expo sur le site de la Ligue des Droits de l’Homme qui fourmille d’informations fort utiles.
[1] Définition du mot race, à l’intention du ministre qui l’utilise dans ses discours en croyant bien faire : "catégorie de classement biologique et de hiérarchisation des divers groupes humains, scientifiquement aberrante, dont l’emploi est au fondement des divers racismes et de leurs pratiques". Petit Larousse, 1998.
[2] "...Ceux qui avaient été trompés et bafoués avec moi, ce n’était pas les membres d’une coterie. C’était les soldats vivants et morts de l’armée d’Algérie, leurs camarades de métropole, et tout ce peuple confiant et fort, celui-là même qui avait écrit à Cassino, toutes races confondues, une page immortelle de gloire." Extrait de la déclaration du général lors de son procès devant le Haut Tribunal militaire, en mai 1962 (on le jugeait pour crime contre la sureté de l’Etat).
[3] Organisation Armée Secrète.
[4] Extrait de la déclaration du général lors de son procès.
[5] Qui n’avait pas de nom avant que Jean-Marie Le Chevallier s’intéresse à son cas. En fait, il s’agit d’un croisement miteux en pente, ce qui n’est pas très respectueux, quand on y pense.