IL était venu là dans le but de récupérer un dossier ACRE [1] pour l’aider à créer lui-même son travail. C’est l’époque du kit, on dispose de tas de trucs à monter soi-même comme le Mécano dans le temps. Quand tu veux construire ton job, ACRE est le mode d’emploi.
Et il se retrouve dans la ruelle longeant l’ANPE, à la recherche d’un endroit caché du regard des autres. Super, une camionnette de location. Il sort son robinet et commence à se soulager. Interminable. Un filet alors qu’il souhaiterait un torrent. La rue, déserte dix secondes auparavant, est soudain encombrée de chômeurs convoqués. Pire, une voiture de la Police Nationale ralentit sur le boulevard perpendiculaire. Avec empressement, il range son engin de destruction massive (« pipi-pirate »), et rejoint sa place dans la salle d’attente où il avait déjà passé une heure avant sa sortie peu glorieuse. Comment en est-il arrivé là ?
Il s’est pointé à 14h30, la fille brune de l’accueil lui a remis le numéro 25. Le tableau à cristaux liquides affichait le 23. Au bout d’une demi-heure, la situation du tableau n’avait pas évolué, au contraire de celle de Monsieur R. : une forte envie lui comprimait l’abdomen. Il connaissait l’endroit et situait les lieux d’aisance. Arrivé devant la porte, il constata qu’elle était fermée à clef. La jouxtant, un bureau ouvert où une employée ANPE tapotait son clavier. Il lui demanda, après s’être excusé de l’interrompre dans sa tâche, s’il fallait une clef pour entrer à côté et si oui, comment l’obtenir. Froissée d’être confondue avec une vulgaire dame pipi, elle lui répondit sèchement : « c’est fermé à cause du plan Vigipirate ! Vous n’avez qu’à lire l’affiche ! »
Il repartit vers l’accueil et la fille brune coiffée à la garçonne années 60, une frange un peu gonflée sur le dessus de la tête, vêtue de noir, gilet et pantalon fuseau, chaussée de bottines à talons carrés. Quand elle se déplace ça fait tac-tac sur le sol. On suit ses pas et la cadence des tacs nous indique sa vitesse. Il lui expliqua son problème, elle lui répondit que ce n’était pas un problème et, tac-tac-tac-tac, l’accompagna devant la porte fermée. Sa collègue du bureau voisin lui renvoya la même réponse que précédemment : « Vigipirate ! Point barre ! » Une troisième employée passait dans le couloir : « Vigipirate ! ». Il eut beau expliquer qu’il n’avait aucun paquet sur lui, rien de très dangereux à abandonner dans les toilettes, rien à faire. Et elles, elles font où ? demanda-t-il. Ce n’est pas pareil ! Elles travaillent ! Et ont autre chose à faire qu’indiquer trois fois à la même personne des consignes affichées noir sur blanc pour leur éviter justement cette besogne.
De tac en tac, il suivit la brune à l’accueil. Peut-être que touchée par son air attristé, elle lui indiquerait une solution miracle. Non, sincèrement désolée. Elle lui conseilla d’essayer le bar situé au rez-de-chaussée de l’agence. Il lui rétorqua que ce n’était pas un bon plan vu qu’il faudrait consommer, donc se re-remplir et en plus payer. Il lui demanda si elle touchait un pourcentage du patron du bistrot, puis se rassit et tint encore un quart d’heure. Comment font les autres demandeurs d’emplois qui attendent leur tour ? Mystère, quoique quelques visages crispés... Peut-être étaient-ils au courant pour Vigipirate et se sont-ils abstenus de boire durant les deux heures précédant leur rendez-vous ? Faudra qu’il y pense la prochaine fois. Lui ne tient plus, putain c’est pas un terroriste ! Juste un chômeur, qui part illico se vider sur la roue d’une camionnette.
Les gouttes sèchent lentement sur sa chaussure, il est 15h50, sa vessie lui fiche enfin la paix. Mais le tableau affiche toujours 23. Des personnes arrivées bien avant lui sont déjà reparties chez elles, lassées d’attendre. Seulement deux conseillers pour recevoir la quinzaine de chômeurs qui persistent. Dans le lot, il reconnaît une vieille amie et lui explique qu’il est là depuis une heure et demi pour retirer des imprimés. Elle vient pour l’actualisation de sa situation, c’est urgent. Il lui donne son ticket. Ils discutent un peu, elle approche l’oreille, sans doute parle-t-il trop bas, il lui embrasse le lobe avant de partir, il lui téléphonera. Et il reviendra demain pour l’ACRE.
Sur le trajet du retour, Monsieur R. se demande s’il est possible que des chômeurs incontinents se fassent virer des listes pour ne pas avoir pu honorer leur rendez-vous devant les conseillers ANPE. Ces derniers ne connaissent pas leur bonheur de pouvoir, entre chaque client, aller pisser en paix.
[1] Aide aux Chômeurs Créateurs ou Repreneurs d’Entreprise, entraînant une exonération de charges sociales pendant un an.