VOUS êtes le Président fondateur du FN. Pourquoi Front National ? Un front de racisme à la Le Pen ?
C’est vrai que Front National a une connotation un peu lepéniste. Mais il y a une quinzaine d’années, les Africains n’entendaient pratiquement pas parler de Le Pen. Au départ, le Front s’était constitué pour défendre la France [2]... Et c’est en référence idéologique et historique à ce Front National que j’ai donné ce nom à mon parti. Encore faut-il dire que je suis contre l’émigration des Africains en France. Je n’accepte pas que les Africains se retrouvent en France dans la misère. Qu’ils restent chez eux en Afrique. Moi, j’avais des possibilités de rester en France. J’avais des avantages en ma qualité de Maître assistant à l’université de Paris, mais malgré cela, j’avais choisi de revenir dans mon pays. Je sentais que d’un jour à l’autre, la France compterait un nombre pléthorique d’Africains et que ce qui se passe aujourd’hui serait inéluctable. Les vols Charter, tout ça, c’est très humiliant pour les Africains.
Aussi, ai-je créé le Front National parce que j’ai remarqué que même autour du chef de l’Etat, les Togolais ne pensaient pas togolais. J’ai pensé donc créer un parti qui rassemble les nationalistes.
Avant votre entrée au gouvernement en 1991, vous étiez membre du RPT, non ?
Non, je n’ai jamais été RPT ; je l’ai déjà déclaré publiquement une fois.
Au début, vous serviez le RPT sans être membre du parti ? Comment cela était-il possible ?
Le Président Eyadema Gnassingbé m’avait remarqué tout simplement. J’étais un des rares cadres Ewé autour de lui.
J’étais plus ou moins de la gauche, avant mon entrée au gouvernement. Je fus étudiant de la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France). Et vous savez que la FEANF était anti-impérialiste, anticolonialiste, anti-néocolonialiste... C’est par hasard qu’on a fait appel à moi en 1991, juste à la veille de la Conférence Nationale. Et précipitamment, j’ai été institué porte-parole du gouvernement durant la Conférence Nationale, alors que je n’étais pas du sérail et que je n’avais non plus d’expérience politique, même si j’ai été, depuis l’Université, ami de Yawovi Agboyibo [3] et admirateur intime et personnel d’un autre grand ami, Edem Kodjo [4]. Lorsque j’ai été pressenti pour entrer au gouvernement, Maître Agboyibo a été la première personne que j’ai informée. Et il m’a dit : "Vas-y, tu pourrais nous aider auprès du chef de l’Etat". Mais après, il a nié ses propos.
Et après ?
Oui ! J’ai vu que le RPT est un parti solide, avec des règles. Comme je ne me suis pas fait avec lui, j’ai demandé au chef de l’Etat de m’accorder l’autorisation de créer mon propre parti. J’ai été écouté. C’était exceptionnel. Au début, on a cru que le Front national était un croupion du RPT, mais je n’ai jamais adhéré au RPT.
N’empêche, tout le monde vous sait très proche du RPT.
Très proche.
Voilà pourquoi aujourd’hui vous vous sentez obligé de soutenir la candidature du RPT, le fils du général ?
Obligé !? Oui ! Où se trouve la conviction ? Est-ce qu’il y a une conviction là ? Je ne sais pas ! Peut-être en mémoire du père ! Une fois que vous êtes dans un cercle, pendant les moments difficiles, il faut se soutenir. Je ne crois pas que mon parti ou les membres de mon parti aient les reins solides pour créer la dissidence. Ce qui est malheureux au Togo, c’est que les camps sont si bien tranchés que, quels que soient les gestes que vous voulez poser, une fois que vous avez été auprès d’Eyadéma, on ne vous accepte plus dans l’opposition.
Donc, vous êtes là malgré vous ?
Ah ! Malgré moi, non. J’y suis par conviction aussi. Mais bon... Il faut que le Togo soit en paix. Et je ne sais pas si mes anciens amis de l’opposition se sont préparés à assurer cette paix. Vous savez, le Togo est en paix, essentiellement grâce à l’armée. Et l’armée a fait son choix. Les choses sont comme ça. L’armée a fait son choix. Et la paix ne sera garantie que si l’armée voit ses revendications satisfaites.
Est-ce que l’armée togolaise est suffisamment républicaine pour accepter ce qu’elle n’imagine pas aujourd’hui ?
En clair, l’armée n’entend pas retourner dans les casernes ?
Je ne suis pas de l’armée. Mais je vois mal l’armée au garde-à-vous pour quelqu’un qu’elle n’aura pas choisi.
S’il en est ainsi, peut-on parler encore de démocratie ?
Je ne sais pas. Bon ! Est-ce que c’est de la démocratie lorsque l’armée dit que le pays est en danger et court elle-même demander à un citoyen d’assurer la responsabilité ? Mais on a l’impression qu’il y a été contraint ! Bon ! A vous de juger.
Concrètement, pensez-vous que le fils de l’ancien président pourra diriger efficacement le pays et le sortir des enfers ?
Humm ! Enfer, c’est trop dire !
On avait affaire à un régime totalitaire et carcéral.
On a trop diabolisé ce régime à l’extérieur. Je crois que les choses ont changé. Eyadéma est mort. Il est impossible qu’on recommence des choses. Je tique un peu. Eyadéma a dirigé ce pays pendant 38 ans et, à sa mort, on ne trouve que son fils comme successeur capable de diriger le pays. Je l’avoue, c’est difficile à accepter.
Et je pense quand même que la solution qui avait été préconisée de laisser le fils terminer le mandant du père était meilleure.
Je veux vous dire quelque chose de personnel. Celui qui va diriger ce pays doit être en mesure - c’est grave hein ! - de payer les salaires pendant un mois ou deux, sans se référer au Trésor public.
Pourquoi ?
Le Togo est sous embargo depuis 15 ans. Et comment se fait-il que tous les mois les fonctionnaires sont payés ? Je ne sais pas ! Figurez-vous qu’il n’existe que deux fils de chefs d’Etat qui prétendent assumer ce rôle : Gilchrist Olympio, le fils de l’ancien président Sylvanus Olympio, et Faure Gnassingbé. Un fils de Grunitzsky [5] pourrait se présenter aussi.
Comme l’armée soutient Faure, alors serait-ce le chaos au Togo si Faure n’était pas élu ?
Oui, je le crois. Au risque de vous étonner, je dis franchement ce que je pense. Ceux qui m’entourent n’acceptent pas Faure.
C’est donc clair que la transparence des élections n’est pas garantie ?
Que voulez-vous que j’en sache ? Jusqu’ici, tout se passe très très bien. Mais est-ce que l’armée togolaise est suffisamment républicaine pour se soumettre au verdict des urnes ? Là réside la grande question.
Bon ! On peut laisser faire pour dire que Faure va gagner. Mais si Faure ne gagne pas ? S’il ne gagne pas ? Que va faire l’armée ? On connaît sa position tant sur le plan national qu’international.
Parlons crûment ! L’armée va-t-elle accepter de se mettre au garde-à-vous devant Bob Akitani, le candidat du parti de Gilchrist Olympio ? Il en est de même du policier qui va le laisser entrer à la Présidence de la République pour la passation du pouvoir. C’est comme ça !
En votre âme et conscience, qui va gagner ?
J’ai peur que ces élections divisent davantage le Togo.
Si la transparence est garantie, qui gagnera ?
Mon candidat, bien évidemment (rires) !
Propos recueillis par Sylvestre Djouamon
[1] « A la suite de la charte du 12 avril 1991 libéralisant l’espace partisan, une vingtaine de partis ont été "montés" de toutes pièces dans le but de participer à la grand-messe de la Conférence nationale, et rares parmi eux pouvaient se réclamer d’une existence, même clandestine, antérieure à la charte. En 1993, ils sont au nombre de 47 enregistrés au ministère de l’Intérieur ; en 1997 ils seront 67, et un an plus tard, ils sont plus de 80 partis placés dans le starting-block des présidentielles de juin 1998. Lors des échéances électorales, ce sont des dizaines de partis qui poussent comme des champignons, souvent suscités et financés par le Chef de Bande, comme le Front national de l’ancien et éphémère ministre de l’Education nationale, Janvier Amela. Ce Front fait partie d’une dizaine de petits partis satellites de la Bande, regroupés en mars 2002 au sein de la Coordination des partis politiques de l’opposition constructive, transformée en Front de l’opposition républicaine, positionnés pour les législatives d’octobre 2002 ». In Togo : les acteurs politiques et le système, Comi M. Toulabor, togolais.com.
[2] Il est ici question du Front national de la résistance, d’obédience communiste, créé au début des années 40.
[3] Aujourd’hui leader d’un des principaux partis d’opposition, le CAR - Comité d’Action pour le Renouveau.
[4] Président du CPP - Convergence Patriotique Panafricaine, autre formation politique, dans le registre "opposition modérée".
[5] Nicolas Grunitzsky fut installé au pouvoir après le premier coup d’état d’Eyadéma en 1963.