POURQUOI les informations en provenance de l’Océan indien me laissent-elles de marbre ? Ce n’est pas que je veuille du mal à ces gens mais l’émotion n’est pas au rendez-vous. Oh, je sens que ce n’est pas bien et n’en tire aucune gloire, même si j’écris ces lignes.
Mais je m’en fous.
J’entends les chiffres et le branle-bas de combat humanitaire, l’agitation, les avions prêts à décoller, les annonces de la Croix rouge qui, à la radio, ont avantageusement remplacé celles de Reporters sans frontière (« je ne les oublie pas, ne les oubliez pas »).
L’absence d’image, sans doute. Pas de télévision. Affranchi des reportages du 20 heures, les larmes et les mains tendues des sinistrés à la peau mate, boue et fausse pudeur, le caméraman qui ne trouve pas de bateau haut perché dans un arbre paie la tournée.
Pas un raz-de-marée : un tsunami. C’est plus ethnique. Le tourisme pour à peine le prix d’un échantillon de redevance. Tsunami, et on s’évade du traintrain festif de la fin d’année. De quoi inspirer ceux qui économisent en attendant de pouvoir se payer un charter en low-cost pour Bali, et mettre des étoiles dans les yeux des petits occidentaux. Tu vois ces pauvres gens ? S’ils avaient la chance d’avoir du jambon dans leur assiette, eux, ils mangeraient ! Comment ça musulmans ? Tu la vois celle-là ? Mange !
Tsunami : de quoi oublier Raffarin, Seillière et Dassault. Même en s’appliquant, ils ne pourront jamais générer autant de malheur aussi rapidement. Ce sont pourtant des pointures dans le genre de ces trois-là qui, au nom de la croissance économique, ont niqué les forêts de palétuviers et les barrières de corail susceptibles d’atténuer la vague. On disait que gouverner c’était prévoir. Vaste fumisterie. Gouverner, c’est monter une commission d’enquête a posteriori.
Cette comptabilité ! 12000 morts un jour, 50000 le lendemain, 150000 plus tard en attendant les épidémies. Presque un résultat sportif. Des chiffres comme une accumulation de médailles aux jeux olympiques, bientôt validés par le Guinness book et le Quid. Je m’en fous, le sport m’indiffère. Mais je suis l’actualité quand même, comme on ralentit à l’approche d’un accident sur l’autoroute. Comme on ouvre une vieille encyclopédie médicale : certainement pas pour s’apitoyer. Envie d’excès horrifique, dans un cocon de guimauve médiatique et humanitaire. Le chapon n’était sans doute pas assez gras. La douzaine d’huîtres pas assez nombreuse.
J’ai appris par une dépêche AFP qui alimentera nos quotidiens, parce qu’il faut bien que les agences de presse donnent du grain à moudre aux journaux qui n’ont plus assez de journalistes, que les raz de marée pouvaient aussi survenir en Méditerranée. Voilà une bonne nouvelle. Pendant quelques semaines, les micros de toutes les agences du monde seront braqués sur le cul de Poséidon. Mais on finira bien par passer à autre chose. Un autre drame. On aura toutefois du mal à faire pire, c’est-à-dire mieux.
Je me souviens des ascenseurs qui oubliaient de fonctionner. Deux malheureux ayant rejoint le rez-de-chaussée plus vite que prévu, de façon quasi simultanée quoique non concertée et en des endroits bien distincts du territoire, on eut l’impression que tous les ascenseurs de l’Hexagone allaient se casser la gueule. C’était il y a deux ou trois ans. Otis, Roux et Combaluzier ont depuis sacrément bien bossé puisqu’on n’en parle plus. Je me souviens aussi de la catastrophe de Furiani. C’est plus ancien. Des supporters écrasés sous une structure métallique censée les supporter. Pendant deux mois, journalistes et élus ont resserré les boulons des stades de France. Désormais tout va bien.
Et puis le tunnel du Mont Blanc et ses petits frères, et puis AZF et Erika. Evidemment, la catastrophe prend ici une autre ampleur.
Qui se souvient de Bam, en Iran ? Tout le monde, car on vient de célébrer le premier anniversaire du tremblement de terre qui a tué là-bas 30000 personnes. Le président Khatami en a profité pour affirmer que sur le milliard de dollars promis au soir du drame, au moment du branle-bas de combat humanitaire, de l’agitation et des avions qui décollent, seuls 17 millions avaient effectivement été versés. Et puis il a ajouté que les Etats-Unis ont voulu profiter du drame à des fins politiques. Je m’en fous.
Pauvre Julien Dray, scandalisé de la tiédeur de Chirac concernant l’aide française destinée aux sinistrés des côtes indiennes. Il fallait bien que le PS finisse par se démarquer du Président.
Je me fous de savoir combien de cadavres français figureront au palmarès. Le secrétaire d’Etat Renaud Muselier en tient le compte dans son petit carnet de moleskine. Très à la mode, la moleskine. Bien fait pour lui. Il n’avait qu’à se faire élire à la présidence du Conseil Régional de Provence Alpes Côte d’Azur s’il voulait se trouver des occupations plus intéressantes. On va peut-être dépasser les 150, dit-il. Il est important qu’ici comme ailleurs la France témoigne de son excellence et enfonce les chiffres des autres nations occidentales.
Je me fous de savoir que David Ginola et Marc-Oliver Fogiel ont échappé au drame.
Désincarné. Loin. Conceptuel. L’odeur de la charogne n’arrive pas jusqu’à mes narines. Et puis je me dis qu’avec l’implication d’humanistes tels que Dray, Chirac ou Muselier, le monde n’a pas vraiment besoin de moi. Tant mieux.
Non vraiment, allez-y à ma place. J’ai autre chose à faire, comme par exemple écrire mes cartes de voeux et lister les résolutions de l’année. Voici la première : en 2005, j’assume mes contradictions.