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Les bons pères de famille

lundi 29 janvier 2007
par Denis Collet
Un individu peut-il accéder au pouvoir contre la multitude ?

SUR son blog, estomaqué par les augmentations d’impôt préconisées par François Hollande, Bruno Ravaz exhorte les futurs élus : « gérons en "bons pères de famille" et ne dépensons pas comme les gouvernants passés et présents, l’argent de nos enfants ». Car le futur ex-président de l’Université du Sud Toulon Var est particulièrement bien placé pour donner des leçons de gestion.

L’USTV, quand elle s’appelait encore UTV [1], termina l’exercice comptable 2001 avec un excédent de 8 millions d’euros. Une nouvelle équipe s’installa aux responsabilités en 2002, avec Bruno Ravaz en président et Laroussi Oueslati à la tête du Conseil des Etudes et de la vie universitaire (CEVU).
Invitée à se pencher sur les comptes de l’USTV, l’inspection des services estime aujourd’hui le trou à 3 millions d’euros. Déficit cumulé entre 2002 et 2006 : 11 millions, pour un budget annuel inférieur à 20 millions.

Bruno Ravaz est sur le départ. L’université ne le fout pas dehors, elle n’autorise simplement pas les présidents en exercice à remettre le couvert après cinq ans. Certains regrettent qu’on empêche ainsi les vrais talents gestionnaires de s’exprimer sur le long terme.

Il abandonne la présidence avec le sentiment du devoir accompli.
Récemment, lors d’une émouvante cérémonie des voeux à l’occasion de laquelle il délivra quelques palmes académiques — dont le maire du Pradet fut un des honorables récipiendaires —, il revint sur son étonnant bilan. On l’applaudit chaleureusement.

Parce qu’il participa activement à la victoire de Ravaz en 2002, le renvoi d’ascenseur impose que son vice-président Oueslati lui succède. Tout est plié depuis plus d’un an. Cela se passa quelques mois après la tourmente médiatique qui avait révélé le déficit et l’incurie des gestionnaires [2]. À l’automne 2005, Ravaz, Oueslati et leurs copains furent réélus par la communauté universitaire au sein des trois conseils constituant l’exécutif de l’établissement. Les 110 élus siégeant depuis cette date au Conseil d’administration, au Conseil scientifique et au CEVU choisiront le 6 février prochain le nouveau président de la fac.

Ravaz et Oueslati n’ont pas encore exploité tout leur potentiel.
Considérant qu’il serait dommage de priver l’humanité de leur virtuosité radioactive, ils cherchent sans arrêt de nouvelles arènes où irradier. En 2007, ce sera le palais Bourbon.
Déjà conseiller régional d’opposition (UDF), Ravaz se présente aux législatives dans la première circonscription toulonnaise face à l’UMP sortante Geneviève Lévy. La Gauche envoie un chevènementiste. Lévy se marre.
Oueslati, qui phagocyte un autre parti sans idée pour exister politiquement (le PRG), se présente à la Seyne-sur-Mer. Il est déjà conseiller municipal d’opposition à Toulon (depuis 1995) et vice-président du Conseil régional PACA à Marseille (depuis 2004). Un de ses collègues vice-présidents affirme que le boulot de conseiller régional est un boulot à plein temps. Ça doit dépendre de ce qu’on entend par "boulot". Notons que le PRG s’est exprimé, à sa manière, contre le cumul des mandats.

Revenons à la fac. « Nous avons la chance que le mandat du futur président débute avec la négociation du contrat quadriennal. Précisément, ma candidature intervient dans la suite logique de mes fonctions de Vice-président. Je me suis attaché à l’amélioration de la vie étudiante, à la mise en œuvre du LMD et à la construction, avec l’ensemble de la communauté universitaire, les élus et les personnalités de nos Conseils, d’un projet cohérent, réaliste et ambitieux qui s’inscrit dans la continuité du contrat précédent », écrit Oueslati dans sa profession de foi.
Notons d’abord qu’il est normal que l’élu s’intéresse au contrat quadriennal. Rien d’extraordinaire : c’est sa mission. Précisons cependant que le précédent contrat — puisqu’on nous parle de continuité — a permis par exemple l’émergence d’un nouveau bâtiment sur le campus (une construction portée à l’actif de Ravaz dans son bilan) sans argent pour le payer (un problème porté au passif de l’Etat dans le bilan de Ravaz).
Dans sa déclaration de deux pages, Oueslati n’évoque jamais la situation financière catastrophique de l’institution dont il brigue la présidence. Et n’envisage donc aucun plan de redressement.

Il boude par ailleurs tout débat contradictoire avec ses concurrents Sami Harari et Bruno Rossetto, deux universitaires non impliqués dans l’administration sortante. Ceux-là mettent le sauvetage de la fac au premier rang de leurs préoccupations, au moins le disent-ils à qui veut l’entendre.
Mais à quoi bon perdre son temps dans un débat public, quand 110 électeurs peuvent être convaincus individuellement par téléphone ?

Voilà le problème. Après tout, nos héros ont bien le droit d’être mauvais. S’ils nuisent à leur environnement, leur environnement n’a qu’à les mettre hors d’état de nuire. Bruno Ravaz et Laroussi Oueslati ont beau être raillés systématiquement dans les couloirs de la fac, ils réussissent à peu près toujours ce qu’ils entreprennent. On les soutient, on vote pour eux.

Ceux qui voyaient en l’agora universitaire un lieu de culture et de sagesse seront déçus. Ces profs bardés de diplômes et de connaissances, ces chercheurs à moitié poètes qui portent sur le monde un regard supérieur bienveillant...
À vrai dire, on trouve ici la même dose de bêtise, de lâcheté et d’aquabonisme que dans n’importe quelle autre échantillon de société.

L’individualisme, du fait de l’organisation facultaire, n’a rien à envier aux boîtes privées les plus en pointe. La faillite se nourrit de l’apathie collective et de l’intérêt particulier, d’une rivalité entre composantes savamment entretenue par ceux qui tiennent le manche. Elle se régale aussi des perspectives de carrière assujetties à la bonne volonté des directeurs de laboratoire.

Comment expliquer autrement l’indifférence de la communauté universitaire devant l’indignation, puis le départ des meilleurs vacataires, enseignants ou socioprofessionnels, lassés des arriérés de paiement ?
Comment expliquer l’incapacité des profs à se fédérer pour faire valoir leurs droits, alors que l’administration envisage même en 2007 de ne pas régler du tout certaines heures d’enseignement dûment effectuées ?
Comment peut-on tolérer de voir du jour au lendemain le budget d’une Unité de formation divisé par deux, et devoir ainsi assurer des travaux pratiques à la craie sur un tableau ? Quel modèle universitaire vise-t-on ? Quelle "excellence" digne du tiers-monde ?

Oueslati tient son slogan : « Ensemble, faisons de notre idéal de l’Université une réalité partagée ! ». N’en doutons pas : au soir du 6 février, l’USTV se sera choisi le président qu’elle mérite.

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Mise à jour du 6 février 2007 : Laroussi Oueslati est élu président de l’Université du Sud Toulon Var.

[1] on doit le "S" au think tank de Ravaz — des gens modernes qui fourmillent d’idées.

[2] Les problèmes de l’université toulonnaise ont déjà longuement été évoqués par Cuverville, entre autres, avant d’être confirmés par le rapport de l’IGAENR. Pour découvrir l’histoire complète et les talents de la paire présidentielle, suivez d’abord ce lien, ensuite c’est fléché.

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  • Les bons pères de famille 2 février 2007 (5 réponses)
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