NOUS ne sommes pas sans ignorer qu’un euro s’échangeait hier 1,1566 dollars, que l’Europe des 15 passe à 25, qu’en France il y a 60 millions d’habitants, que la croissance sera presque nulle et le déficit d’environ 4%, que l’on déplore environ 10% de chômeurs, que les français travaillent 35 heures, que l’espérance de vie moyenne atteint les 79 ans, que les toulonnais représentent 0,3% de la population française, que le RCT a perdu à domicile 15-25 contre Dax le week-end dernier et que le tunnel qui passe sous la ville n’a toujours qu’un tube.
On compte, on calcule, on déchiffre, on dénombre, on estime, on nous inonde de chiffres du soir au matin. Le matraquage est tel que les nombres eux-mêmes finissent par perdre leur signification. N’apparaît plus derrière eux que le seul message d’importance : on est bien pauvre et tout cela coûte bien cher.
Car derrière tous ces chiffres livrés en pâture se trouve toujours un objectif politique, et les mathématiques sont là pour en assurer la justification.
L’illustration ultime de la bonne utilisation du chiffre concerne les sciences économiques. Elles servent aujourd’hui à légitimer tout choix politique. Ne dit-on pas des experts qu’ils mènent une bataille de chiffres ?
Pourtant, dans la même logique, on pourrait calculer d’autres pourcentages que ceux que l’on nous sert. Par exemple : l’évolution du PIB [1] de la France en dollars constants [2] entre 1989 et 2002 (source OCDE) nous permet d’établir que la France produit en 2002 environ 30% de richesses supplémentaires qu’en 1989 (plus de 300 milliards de dollars). Une évolution faramineuse aux yeux du citoyen lambda que l’on persuade de supporter une moins bonne retraite, une moins bonne sécurité sociale, et qui devra, un jour peut-être, payer vraiment pour scolariser ses enfants.
Ramenés à une croissance annuelle, ces 30% de croissance sur 13 ans représentent à peine 1,7%, autant dire une misère, beaucoup plus présentable.
Plus ça se complique, moins on comprend ce qu’il se passe vraiment. Le problème est que l’agent rationnel doit quand même consommer. Certains ont bien compris le mécanisme et utilisent un autre vocabulaire.
Les supermarchés Champion affichent sur leurs sacs en plastique que « le client est sacré ». Les économistes affirment que le marché du travail aux Etats-Unis a réservé une divine surprise en septembre en créant des emplois pour la première fois en huit mois, ce qui tendrait à montrer que rien ne pèse plus sur la reprise. L’économiste indépendant Joel Naroff a même déclaré « Miracle des miracles, des emplois sont vraiment recréés. Cela semble être le point de retournement ».
Les églises cathodiques sont déjà là, il ne reste plus qu’à retourner à la messe.
[1] Produit Intérieur Brut, valeur censée évaluer les richesses produite par un pays
[2] C’est à dire sans tenir compte de l’inflation