LE son est ce qui pouvait arriver de pire à la musique.
Nous ne parlons pas ici de la « sensation auditive causée par les perturbations d’un milieu matériel élastique fluide ou solide (spécialement l’air) », définition proposée par le Petit Robert, mais de l’acceptation la plus moderne et la plus commune du mot : le son serait, en quelque sorte, cette « grosse sensation auditive causée par des basses qui déchirent grave ».
Aussi étrange que cela puisse paraître, la première spécialité de l’amateur de bon son est la mécanique automobile. L’un d’entre eux eut un jour la mauvaise idée d’équiper sa voiture d’une TSF. Tout vient de là. Quelques années plus tard, par effet boomerang, les radios ont intégré la culture tuning. Le spécialiste de la clef de douze est devenu un auditeur privilégié. Le dimanche, à condition de garder la portière ouverte, il peut écouter les messages qui lui sont destinés tout en lustrant le spoiler avant : « écoute le bon son... Dans les bacs et en exclu sur radio Mécouille, la nouvelle compil "Ibiza mi amor" ! » (Ça ne rend pas très bien une fois retranscrit par écrit : il manque la pyrotechnie qui accompagne le spot, ce montage sonore qui hésite entre la numérotation téléphonique et le bombardement du sud Liban).
L’amateur de bon son a placé les amplificateurs de son système JVC (avec lecteur DVD, écran intégré et télécommande) dans le coffre de sa Ford Fiesta, juste sous la plage arrière où est vissé le subwoofer. 50cm de diamètre et presque autant de profondeur. L’amateur de bon son a méticuleusement câblé les éléments avec toute la connectique qui va bien et les contacts en or pour éviter le parasitage.
Résultat : l’amateur de bon son ne peut plus rien mettre dans le coffre. Ce n’est pas grave car il ne part jamais en voyage, toutes ses économies sont passées dans l’équipement de la bagnole. Et quand l’amateur de bon son envoie la sauce sur le parking du supermarché, la voiture sautille en rythme jusqu’à changer de place.
Il convient de ne pas confondre mélomane et amateur de bon son.
Le mélomane écoute de la musique. C’est-à-dire qu’il ressent des émotions en passant et repassant certaines plages, certains mouvements, certaines chansons ou certains titres, selon le(s) genre(s) qu’il affectionne. En général, le mélomane accumule les CD ou les MP3 dans sa version la plus contemporaine.
L’amateur de son, lui, ressent le son. Il n’a qu’un seul CD, mais pas chez lui, dans la bagnole : c’est le disque qu’il a mis pour impressionner ses copains hier. D’ailleurs, la voiture a dû rester sur le parking parce qu’elle ne redémarrait plus (batterie à plat) ; des salauds en ont profité pour piquer tout le matos pendant la nuit.
Un seul disque. Lequel, demanderont les plus curieux ? Oui, quel disque peut bien convenir à l’amateur de bon son ?
Il faut que vous le sachiez : bon son rime toujours avec grosses basses. Le genre que tu n’entends pas avec tes oreilles (de toute façon tu es devenu sourd à force de démonstrations sur le parking) mais avec ton plexus.
Un disque, des grosses basses, il a fallu inventer un style musical réservé aux amoureux du polish.
Quoique certains puissent penser, il ne s’agit pas de techno (ou alors une version dénaturée) ni de rap (cela dit, si la bagnole est une Benz Benz Benz, il y a des chances que) : plutôt de la "dance". De la musique faite à un doigt (le majeur bien tendu) par des petits malins à gourmette comme Bob Sinclar ou David Guetta, Belges, Français, Teutons ou Ritals pour la plupart. C’est pour ça qu’on parle plutôt d’ "eurodance". C’est la musique de boîte du samedi soir, celle qui passe aussi sur radio Mécouille dans le hit des clubs.
Quelques tâches sur le siège baquet... L’amateur de bon son soupire en ouvrant le flacon de K2R. Est-ce du mécontentement ? Non, plutôt la nostalgie d’une soirée où, après cinq heures de pure folie au Blue Sunlight, le jeune homme a réussi a emballer une jeune fille. Et il se souvient comment qu’elle était bonne, la musique du Blue Sunlight.
J’en vois qui hoquettent de plaisir à la lecture de cet article : « que ceci est bien dit et délicieusement écrit ! Musique de demeurés ! Mais peut-on qualifier ça de musique ? ». Ils feraient bien de regarder la poutre qui leur pend de l’oeil. Méfiez-vous des types qui consacrent une pièce de leur luxueuse villa à la Très Haute Fidélité, l’amplificateur mosfet sur la table basse, les enceintes faites main orientées vers le canapé selon l’angle préconisé par le maître artisan, les boites d’oeufs sur les murs et tout le toutim. Le genre de type qui ignore que l’oreille humaine est bien moins performante que les systèmes très très haute fidélité à 20.000 euros. Le genre de type qui n’a qu’un seul disque lui aussi, celui de jazz lêché que le vendeur avait glissé dans le lecteur en vue de lui refourguer sa came. Tout dans le matériel, rien entre les oreilles.