LES aficionados des terrains de sport l’avaient peut-être déjà remarqué : les casinos Partouche affichent leurs couleurs sur les maillots et banderoles des clubs de l’aire toulonnaise. On pourrait penser que nos sportifs présentent des qualités publicitaires intéressantes. Or la situation purement sportive des deux équipes affichant les plus grosses affluences n’est pas reluisante : CFA pour les footeux [1] et ProD2 pour les rugueux (force est de constater la plus faible aura du basket masculin et du hand féminin locaux, pourtant pensionnaires de leur D1 respective).

Si ce n’est pour la pub que les casinos d’Hyères et Bandol s’affichent, ce sera certainement pour rester dans la course auprès des élus. Le potentiel de l’agglomération Toulon Provence Méditerranée est important. Les communes adhérentes peuvent presque toutes accueillir un établissement de jeux étant donné leur qualité de villes d’eaux et de tourisme [2].
Le marché français se partage en gros entre le groupe Partouche et le groupe Barrière. Partouche est en situation de monopole sur TPM. Barrière, lui, vient de fusionner avec Accor Casinos ; il est le nouveau numéro un français des jeux de table et des machines grâce au contrôle de 38 établissements (Enghien, Nice, Cannes Croisette... 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires). De mauvaise foi, ses dirigeants affirment qu’ « être le premier groupe n’a jamais constitué une fin en soi » [3]. En attendant on sourit un peu jaune chez Partouche, désormais numéro 2, d’autant que la couleur est largement annoncée. « La concurrence se jouera désormais sur les grands appels d’offres, ceux qui concernent les villes de plus de 500.000 habitants » [4]. 500.000 habitants c’est Toulouse ou Lille (dont le club de foot est lui aussi sponsorisé par Partouche), mais aussi TPM, touristes inclus. Les élus ne pourront pas dire qu’ils ne connaissent pas le sujet puisqu’un certain François Trucy, toujours sénateur du Var au moment où ces lignes sont écrites, fut le rapporteur d’un volumineux dossier intitulé Les jeux de hasard et d’argent en France (2001-2002) dont le chapitre 3 concerne exclusivement les casinos.
Les villes qui composent TPM se tournent essentiellement vers le tourisme, et pas forcément le plus familial ou prolo. La reconversion des activités et le chômage ont un coût, les villes ne pouvant tirer sur les bas de laine russes comme cela se pratique sur la Riviera. Le tourisme implique également des frais : investissements que l’ami Falco aime à qualifier de structurants (palmiers, géraniums, goudrons multicolores) ; animation dite culturelle (offices du tourisme, comités des fêtes, festivals, pseudo-festivals et feux d’artifices) ; entretien spécifique des structures urbaines et saisonnières (les plages) par la mobilisation d’agents municipaux supplémentaires ; sécurité relative à l’augmentation considérable de la population en haute saison (postes de secours pour la surveillance des plages, police municipale, équipes chargées du contrôle anti-incendies). « De nombreuses municipalités souscrivent également des polices d’assurance pour se prémunir contre des risques éventuels » [5]. Tout cela dans un contexte de concurrence globalisée où il s’agit de ne pas baisser la garde.
Ces dépenses peuvent être en partie compensées par l’installation d’un casino sur le territoire de la commune, grâce à deux types de ponctions : 10% du prélèvement opéré par l’État sur le produit brut des jeux réalisé par l’établissement sont reversés à la ville ; elle bénéficie en outre d’un second prélèvement appliqué, dans la limite de 15%, au produit brut des jeux après abattement de 25%.
Les bourgades classées stations balnéaires, thermales, climatiques, de tourisme et de sports d’hiver peuvent également percevoir une taxe additionnelle "aux droits de mutation ou à la taxe de publicité foncière exigibles sur les mutations à titre onéreux", quelle que soit leur population, cette possibilité étant normalement réservée aux seules communes de plus de 5 000 habitants (article 1584 du Code général des impôts). Le rendement de cette taxe, directement lié au marché de l’immobilier, est dynamisé dans les communes touristiques par la concentration des résidences secondaires [7].
Compte tenu du boom de l’immobilier à Toulon depuis l’arrivée de notre maire envié de tous, l’optimisme est de rigueur. Le casino peut s’implanter à peu près n’importe où sur l’agglomération, aucune commune ne sera réellement lésée : la taxe professionnelle unifiée annihile une majeure partie de la course aux investisseurs entre membres de TPM.
L’exploitant d’un casino doit également contribuer pour plus de 40% au fonctionnement d’un théâtre, d’un orchestre ou d’un opéra ayant une activité régulière (amendement "Chaban" à une loi du 5 janvier 1988). C’est pour cela que la ville d’Hyères, par exemple, bénéficie d’un forum situé sous ses machines à sous.
Intéressant, notamment pour une ville comme La Seyne qui ne dispose pas de salle de spectacle de grande capacité mais compte bien en construire une. Certaines personnes affirment d’ailleurs avoir vu la mention "hôtel-restaurant-casino" sur des plans concernant le réaménagement des ex-chantiers navals.

Le Pradet s’est lui aussi intéressé un temps à la reconversion de sa cave coopérative.
Pourquoi s’en priver ? Le phénomène est national. « Les maires nous demandent des investissements immobiliers très lourds et en même temps d’avoir deux ou trois restaurants, dont un gastronomique, des investissements artistiques et de financer un festival, résume un casinotier. Il y a eu une inflation de la demande sous toutes ses formes » [6].
Si les communes de TPM ont financièrement à gagner avec l’implantation d’un établissement de ce type, rien n’est moins certain pour les habitants.
D’une part, les jeux d’argent peuvent provoquer une addiction menant à des problèmes de surendettement, d’infractions pénales, de dépression (voire de suicide). En France, 300.000 à 500.000 personnes seraient concernées. Ce qu’il y a de bien dans les jeux de hasard, c’est que le joueur excessif est d’abord un joueur tout court. L’un et l’autre possèdent la capacité, très banale, de se convaincre dans la ferveur de l’instant qu’ils peuvent maîtriser le destin. M. Trucy a certes préconisé une amélioration de l’aide aux joueurs dépendants, grâce à la création de consultations spécialisées dans les hôpitaux publics, au soutien des associations et à la présentation, dans les lieux concernés, de dépliants d’information sur les risques d’addiction. Mais dans le même temps, le sénateur recommandait une moindre taxation des établissements de jeux...
D’autre part, l’économie véhiculée laisse perplexe. La clientèle recherchée est plutôt huppée. Or ceux qui viennent dépenser leur fric aux machines à sous ne le sont pas toujours. De plus, les casinos ne réclament qu’une main d’œuvre peu qualifiée et flexible : agents de sécurité, stewards, hôtesses, serveurs en tous genres, personnels de nettoyage (dont Accor a montré toute l’étendue de leur malléabilité). Nous ne parlons pas du travailleur saisonnier qui viendra vendre sa force vitale pendant 4 mois de l’année pour satisfaire les envies de planche à voile (ou autres) de madame la baronne. « Consécutive d’une précarité liée à son emploi, à ses revenus, à son dépaysement et même son déracinement, la difficulté du saisonnier à trouver sa vraie place dans l’organisation sociale de la station peut également constituer un frein au dynamisme de celle-ci. Le sentiment d’appartenance à la collectivité fait parfois défaut, entraînant une forme d’indifférence ou de détachement vis à vis du vacancier qui s’en aperçoit. N’étant pas véritablement actionnaire de l’économie locale et peu intéressé au partage des bénéfices, le saisonnier retourne sur lui-même des insatisfactions qu’une autre organisation contractuelle lui ferait peut-être oublier » [7]. Ce lien social rompu par le tourisme au sein des villes d’accueil ne s’applique pas aux seuls saisonniers. Les autochtones le ressentent également : manque de logement social mais essor des résidences secondaires, recul des surfaces agricoles, non respect de la loi pour les nomades, la liste est longue.
Pour certains la Côte d’Azur, pour d’autres la côte d’usure.
[1] CFA : Championnat de France Amateur. D’accord, la DNCG les a volés !
[2] Les stations classées balnéaires, thermales ou climatiques ont seules la possibilité d’ouvrir et d’exploiter un casino (loi du 15 juin 1907 réglementant le jeu dans les casinos). Les exceptions sont possibles : Aix-en-Provence n’entre plus dans toutes ces catégories, ce qui ne l’empêche pas de posséder un rutilant "Pasino".
[3] Libération, 24 juillet 2004.
[4] Dominique Desseigne, PDG de Barrière, cité par Libération, 24 juillet 2004.
[5] Voir le site du ministère de l’Economie et des Finances dédié aux collectivités locales.
[6] Libération, 24 juillet 2004 ; « L’investissement nécessaire pour rafler la mise dans une grande ville dépasserait ainsi les 50 millions d’euros ».
[7] Sur le site de Tourisme durable.