1. Toulon  Var agglomération Qualité France Média Economie Culture Justice et injustices Cuverville sans frontière Cuverweb pratique
Maison fondée à Toulon en 1995

LETTRE D'INFORMATION | CONTACT

Mon commerce au centre-ville - épisode 4 : vingt ans de renaissance

lundi 12 juin 2006
par Pierre Robert
« La ville de Toulon, déterminée, part à la reconquête de son centre ancien ! », s’enthousiasme Hubert Falco en 2006.
Le problème, c’est que depuis vingt ans la pôvre capitale du Var n’en finit plus de partir...

RéSUMé de l’épisode précédent : Cuverville piste des copains qui veulent monter un commerce. Entre deux articles, ils ont enfin trouvé ze local ! Emplacement raisonnable, surface raisonnable, conditions raisonnables. Nous ne voudrions pas ternir les excellentes relations qu’entretiennent nos copains avec leur propriétaire, une personne charmante au demeurant.

24 juillet 1986. Le maire de Toulon François Trucy pose la première pierre de l’îlot de la Visitation, inaugurant ainsi (et enfin) la renaissance attendue du centre-ville. L’heure n’est pas à la réhabilitation. On a rasé, pardon, « libéré les sols » de l’ancien quartier. 375 logements insalubres et 40 commerces ont été réduits en poussière, bientôt remplacés par des petits immeubles sans caractère.
Trucy et ses adjoints Fouque et Valverde sourient sur la photo, il n’y a pourtant pas de quoi se réjouir. Ces travaux budgétés à 100 millions de francs n’aboutiront pas à la « renaissance » escomptée. La nouvelle Visitation ? Une espèce de résidence où l’accès ne serait pas réservé aux seuls riverains. Qui voudra se promener par ici ? Quelques services administratifs en rez-de-chaussée (le Comité Communal d’Action Social et le Centre Départemental de Documentation Pédagogique), pas de commerce, pas de troquet, pas de charme, pas de vie.

Avril 1990. Le centre Mayol ouvre ses portes sur le site de Besagne, entre le stade et le quartier de la Visitation. Un bunker qui accueille 8.000m² d’hypermarché Carrefour, 4 moyennes surfaces (FNAC, C&A, La Redoute, Go Sport) et quelques dizaines de boutiques sur deux niveaux. Trucy explique : « les Toulonnais avaient pris l’habitude de faire leurs courses dans l’un des hypermarchés implantés aux abords de la ville. Ils remplissaient leurs coffres de voiture à la périphérie, là où le foncier était intéressant pour les promoteurs de centres commerciaux qui disposaient également d’espaces permettant d’aménager de vastes parkings gratuits. Dans un premier temps, il fallait donc enrayer l’hémorragie de la population et inverser le flux d’une clientèle » [1] ...en dupliquant les installations périphériques et en creusant un parking payant sous le stade Mayol. Voilà de quoi « équilibrer l’offre de distribution » [2]. Parallèlement et dans le même périmètre, on bâtit un palais des congrès et un hôtel pour les congressistes, dans l’idée de développer le tourisme d’affaires « qui est la seule forme de tourisme que nous puissions envisager dans une ville comme la nôtre » [2].

Mai 1991. La SEMTAD, Société d’Economie Mixte Toulon Aménagement Développement, entre en lice avec la réhabilitation de l’îlot des Riaux, « première phase de restauration de la vieille ville ». La commune détient environ 63% du capital de la SEM, la Caisse d’Epargne de la Côte d’Azur 13%, la caisse des dépôts et consignations 10%, le Département 5%, le reste étant réparti entre différentes banques. « La dégradation du bâti des immeubles de la vieille ville est évidente. Ses conséquences sur la vie sociale et commerciale aussi. Une analyse détaillée des lieux montre que 85% des logements vétustes ont été construits avant 1914 et même 53,9% avant 1871 » [3]. Mais là, plus question de détruire en masse, on rénove.
La SEMTAD se voit chargée de l’aménagement des 20 hectares du centre ancien. Elle pourra attirer les investisseurs et « stimuler les initiatives privées des propriétaires pour améliorer l’habitat » grâce à des subventions pouvant aller jusqu’à 50% du prix des travaux. Surtout, la ville lui délègue son droit de préemption afin de « réguler les spéculations foncières » [3]. Mauvaise limonade.

Janvier 1994. Le lycée hôtelier Saint-Louis est inauguré au nord des Riaux. La première tranche de réhabilitation de l’îlot s’achève. 600 logements remis à neuf, 160 places de parking privatif... « Les investisseurs ? Ils sont nombreux à manifester leur confiance » [4]. Le patron de la SEMTAD Gilduin Blanchard l’affirme : « sur un total de 700 millions de francs, la ville n’aura investi que 60 millions ». La mairie entonne une chanson qu’elle n’a pas fini de chanter : « des conditions financières attractives sont réunies car la Ville travaille sans intermédiaire. Son objectif n’est pas de réaliser une opération spéculative sur les biens qu’elle préempte, mais de motiver au maximum les investisseurs par des avantages fiscaux non contestables ».
En réalité, les investisseurs s’impatientent. La SEMTAD a préempté à tour de bras en accablant les finances publiques mais les acheteurs et les locataires continuent de bouder le quartier. Peu de parkings et une ceinture d’embouteillages, des transports en commun largement insuffisants, le centre est complètement sclérosé. Et mal fréquenté ? Malgré une argumentation souterraine visant à expliquer aux nouveaux venus que la rénovation s’accompagnera de l’éviction de la "population à problèmes" (autrement dit les pauvres souvent bronzés qui pouvaient s’accommoder des logements insalubres), la SEMTAD et ses compagnons d’aventure se trouvent contraints de conserver les locataires préexistants — il y a donc une morale.
Les effets ravageurs de l’ouverture du centre Mayol sur le commerce de proximité se sont déjà fait sentir. La désertification du centre s’intensifie alors que la propagande municipale continue de célébrer le renouveau. « Nul ne conteste qu’il est un besoin pressant de créer un pôle d’équilibre à l’Ouest du coeur historique pour contrebalancer le poids de Mayol à l’Est », indique toutefois le directeur adjoint de la SEMTAD en épongeant la sueur qui perle de son front [5]. Les chiffres du désastre ne sont pas encore officiels mais le tonnerre gronde au sein même de l’équipe municipale. Stratégie douteuse, ambitions démesurées, caisses vides, Trucy doit commencer à préparer ses cartons.

Juin 1995. Le frontiste Jean-Marie Le Chevallier s’installe à l’Hôtel de Ville. La profession de foi du candidat annonçait la couleur : « dans le même temps que la municipalité Trucy laissait les quartiers se délabrer, elle tolérait une immigration anarchique et incontrôlée qui, peu à peu, investissait les parties de Toulon les plus touchées par la dégradation urbaine. Par un effet mécanique, cet afflux d’étrangers faisait fuir les Toulonnais de souche, victimes d’une importante mutation sociologique [...] Les magasins fermés sont trop nombreux à Toulon. Beaucoup sont remplacés par des boutiques "exotiques" qui achèvent de faire perdre à notre ville son caractère provençal, voire français ». Leuch ambitionne tout haut ce que ses prédécesseurs tentaient de faire en douce : virer les arabes. Sans oublier les noirs. Il s’y emploiera mollement (car avant d’être pétainiste Leuch est lymphatique : doucement le matin, pas trop vite le soir) en évinçant par exemple les vendeurs sénégalais du cours Lafayette, évidemment remplacés par personne.
Pour remettre de la vie dans l’îlot de la Visitation, les stratèges FN y installent un pathétique et très éphémère "marché provençal". Autre initiative qui décoiffe : privilégier le retour de la bagnole dans le centre. Nous ne résistons pas au plaisir de reproduire un extrait du bulletin municipal de l’époque qui en dit long sur l’activité neuronale des propagandistes, et sur l’activité tout court de ceux qui sont aux manettes : « Jean-Marie Le Chevallier, Maire de Toulon très à l’écoute, faisant confiance à son équipe, décide de prendre en compte les solutions nécessaires pour aller dans la bonne direction. Malgré un emploi du temps plus que surchargé et les croche-pieds dont une certaine opposition n’a pas manqué de le gratifier, il a tenu à donner rapidement son coup de pouce. Au mois de décembre, il fit rétablir le double sens de circulation avenue de la République avec stationnement autorisé côté port. Satisfaction immédiate de l’ensemble de la population et une lueur d’espoir pour le commerce environnant. Cela n’a pas été facile pour Monsieur le Maire qui a dû négocier avec les institutions locales » [6].

Février 96. Après avoir condamné la gestion opaque de la SEMTAD et promis sa disparition, Leuch reprend l’affaire en changeant l’équipe et le nom de la société (le "d" de "Développement" saute). La Ville a déjà donné 75,4 millions de francs à la SEM et prêté 66,7 millions supplémentaires. Pour apurer les comptes, le maire décide d’effacer l’ardoise.

Novembre 98. L’adjoint à l’urbanisme promet un ensemble de réalisations quasi-pharaoniques pour l’année 1999, « l’année de tous les projets » : la réfection de la chaussée de la rue Pierre Sémard, le réaménagement sur trois niveaux des halles Raspail en palais des congrès bis, le percement d’un passage commercial entre les rues Alézard et Paul Lendrin, un nouveau centre commercial en lieu et place de l’ancienne bourse du travail. Rien ne sera fait.

Mai 2002. Falco succède à Leuch. Il en termine avec la SEMTA(d). Celle-ci a été épinglée par la Cour des Comptes, à la suite de quoi le parquet a lancé une enquête préliminaire. Trois personnes ont été mises en examen en 1998. Deux d’entre elles, l’ancien directeur de cabinet de Trucy et l’ex-patron de la SEM, bénéficieront d’un non-lieu en 2005.

Bilan, juin 2006. L’îlot de la Visitation et celui des Riaux sont toujours aussi déserts. Le parking de l’Equerre, creusé au moment des travaux de réhabilitation des Riaux, attend encore son « pôle d’équilibre commercial pour contrebalancer le poids de Mayol ». L’hôtel des congressistes, « investissement coûteux mais choisi avec intelligence par les spécialistes » selon Trucy [2], n’a jamais intéressé grand monde. La Ville est toujours propriétaire d’une grande surface de foncier qu’elle aura du mal à vendre. Selon le diagnostic de l’actuelle équipe municipale, 25% des locaux commerciaux du centre ancien sont vides. L’endroit a perdu 30% d’habitants entre 1990 et 1999, le taux de chômage y est estimé à 44% et 31% du parc de logements est vacant.
Depuis quelques années, le parking Liberté propose deux heures de gratuité le samedi. Cela conditionne le parcours des chalands qui font l’aller-retour jusqu’à Mayol (où il n’est pas question de parking gratuit à moins de faire ses courses à l’hypermarché [7]). Le tracé (Jean Jaurès, rue d’Alger, cours Lafayette) figure en rouge sur la photo ci-dessus, quelques variantes à l’appui. Hors de ces rues point de salut pour le commerce.

L’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) a validé le projet de réhabilitation de Falco et promet le financement d’un tiers des 168 millions d’euros budgétés. Et puis on ne change pas les fondamentaux. La Zone Franche Urbaine (ZFU) apportera son lot d’« avantages fiscaux non contestables » [8].

L’adjoint de secteur Laurent Jérôme a eu ces mots empreints de lucidité et d’inquiétude : pour lui, la ZFU est « un outil qui peut accompagner, mais en aucun cas le moteur qui fera venir les entreprises » [9]. Et je ne te parle même pas des habitants. Toujours la même ceinture d’embouteillages, des transports en commun toujours tributaires de la circulation automobile. Le centre n’a pas fini d’être sclérosé.

Imprimer Imprimer

[1] Bulletin municipal Vivre à Toulon n°41, mai 94.

[2] Vivre à Toulon n°13, mai 91.

[3] Vivre à Toulon n°15, septembre 91.

[4] Vivre à Toulon n°38, février 94.

[5] Vivre à Toulon n°41, mai 94.

[6] Le Toulonnais n°7, avril 96.

[7] Il faut préciser que tous les parkings du centre sont privés. Donc payants, et chers.

[8] Pour ceux que cela intéresse, tous les détails de la rénovation entreprise par l’équipe de Falco se trouvent sur le site de la ville.

[9] Var matin, 6 janvier 06.

Répondre à cet article

<span style='text-transform: uppercase;'>Mon commerce au centre-ville</span>
Retour vers la rubrique
<span style='text-transform: uppercase;'>Toulon Var agglomération</span>
Dans le même dossier
La zone franche est mal barrée
(14/06/2006) (6 messages)
Mon commerce au centre-ville - interlude : le lexique du boutiquier en phase d’installation
(10/06/2006)
Mon commerce au centre-ville - épisode 3 : petits malins et grands malades
(30/05/2006)
Mon commerce au centre-ville - épisode 2 : le syndrome du Projet
(18/05/2006)
Mon commerce au centre-ville - épisode 1 : le plombier polonais existe, je l’ai rencontré
(03/05/2006) (3 messages)