PREMIER épisode : où l’on constate que le BTP varois, toujours à la pointe de l’innovation, anticipe largement l’ouverture du marché du travail aux ressortissants des nouveaux états membres de l’Europe.
Une journée ensoleillée du mois de mars. La dame de l’agence nous a donné rendez-vous rue Pierre Sémard que les vieux connaissent surtout par son ancienne dénomination, la rue du Canon, rapport à la pièce d’artillerie scellée du côté de la place d’Armes.
Pourquoi cette voie abandonnée aux palissades, devantures accumulant des années de poussière, de graffs et d’affiches de concert, portes murées pour éviter le squat — l’aventure commerciale nouvelle vague restant pour l’instant concentrée à l’Est vers la place Camille Ledeau —, est-elle ainsi ancrée dans l’imaginaire toulonnais ?
Il fut un temps où l’insalubrité des immeubles ne préoccupait guère les pouvoirs publics. La rue était vivante, à l’image de tout le centre ancien. On distinguait là deux territoires. A l’Est le marché du cours Lafayette et les commerces où se pressaient les honnêtes citoyens. Au Sud-ouest une enclave beaucoup plus interlope surnommée Chicago. En guise d’apport économique, l’arsenal y déversait chaque week-end un flot de matelots de toutes nationalités prêts à se laisser entraîner par des demoiselles qualifiées.
On ne parlait pas alors de ZFU mais de basse-ville. Vivaient dans le centre ceux qui ne pouvaient prétendre habiter ailleurs, on dit qu’ils ne s’y trouvaient pas si mal. Ce quartier traditionnellement populaire avait pour l’essentiel échappé aux bombes de la seconde guerre mondiale et ne put donc profiter de la grande reconstruction des années cinquante-soixante. De nouveaux immeubles poussaient à la périphérie de la ville, les habitants du périmètre furent tentés d’aller voir si la peinture y était plus fraîche et les espaces plus ensoleillés. Trente glorieuses et plein emploi aidant, les pauvres un peu moins pauvres purent déménager. Des gens plus bronzés les remplacèrent, derniers arrivants qui ne pourraient profiter pleinement de l’embellie malgré leur participation intensive à l’activité économique (béton, truelle, marteau-piqueur). Le BTP a toujours aimé le recrutement exotique.
Plus tard, quand il fut enfin question d’une réhabilitation du centre (années quatre-vingt), les maires Arreckx et Trucy entreprirent d’en « chasser les fourmis rouges ». Ils s’employèrent donc à tuer le quartier. On y reviendra. Et puis la restructuration de l’arsenal et l’arrêt du service militaire achevèrent les bars de nuit. N’en subsistent aujourd’hui qu’une poignée sur les quarante de l’époque, seuls les plus proches de l’entrée de l’arsenal se sont maintenus.
La rue du Canon, c’était l’accès à la basse-ville. Son trottoir, le domaine des filles qui y faisaient le tapin.
La dame de l’agence a ouvert une grille, le local fait moins de 20 m². Elle parle d’un loyer mensuel de « pas moins de 450 euros ». Cela donne une idée des tarifs pratiqués dans les rues dites commerçantes. C’est sombre, curieusement agencé. L’investisseur qui a mandaté la dame a d’autres emplacements à nous proposer.
Nous quittons Chicago pour visiter un deuxième local dans la rue des Boucheries, bien sinistrée elle aussi. Qualifions cette ruelle de convalescente. Certains s’y installent, aucune enseigne en place n’a plus de deux ans sauf celles qui composent l’ordinaire des habitants du coin. Au pied d’une façade ravalée avec goût (contrainte imposée par les architectes en charge de la zone), le local présenté est aussi petit que le précédent pour un tarif aussi élevé. Les appartements au dessus sont loués ou en voie de l’être. Interphone et digicode flambants neufs.
Nous remontons la rue vers un troisième immeuble. Des outils et matériaux encombrent l’entrée car les travaux de rénovation ne sont pas achevés. Pour que nous puissions visiter, la dame de l’agence interpelle un ouvrier sans franchement lui adresser la parole. Le type déblaie sans piper mot.
Retour vers l’Ouest, rue Charles Poncy. Toujours le même schéma, toujours le même investisseur. Une artère désertée. Un immeuble sans doute acheté une poignée de figues il y a moins de dix ans, aujourd’hui en travaux, s’y affairent des ouvriers pas franchement basanés. La dame de l’agence n’a pas la clé de ce quatrième local et demande à un gars en bleu de travail de lui ouvrir la porte, elle baragouine un anglais de bazar. Une fois la visite achevée nous lui demandons la nationalité de l’homme. Il est Polonais, comme les autres.
Début et fin de l’investigation. Dommage, il serait pourtant intéressant de connaître les grilles de rémunération et les conditions d’hébergement de nos amis d’Europe centrale. Le BTP apprécie toujours autant le recrutement exotique.
Dans son communiqué de presse du 28 avril, le Ministre de l’emploi et de la Cohésion sociale Gérard Larcher explique que « l’ouverture du marché du travail français » sous condition à partir du premier mai — soit deux mois après notre visite guidée — concerne « des métiers connaissant des difficultés de recrutement [...] Sélectionnés après concertation avec les partenaires sociaux, 61 métiers répartis dans 7 secteurs d’activité sont concernés par cette ouverture. Ces métiers représentaient près de 700.000 offres d’emploi en 2005 dont un tiers en moyenne ne pouvaient être pourvues faute de demande. Cette ouverture maîtrisée devrait contribuer à réduire le travail dissimulé dans ces métiers qui reste une pratique fréquente liée précisément pour partie à ces difficultés de recrutement. A ce titre, la France proposera à ses partenaires européens des accords bilatéraux de coopération pour la bonne application des règles sociales nationales et communautaires dans le domaine de la libre circulation des travailleurs et des prestations de services dans le marché intérieur ».
Facétie du calendrier ? On notera que le candidat Sarkozy doit présenter à partir du 2 mai son projet de loi sur l’immigration « choisie », qui ne s’adresse pas au même public mais envisage toujours l’Etranger comme spécimen à disposition dont on doit examiner la dentition avant de l’incorporer au cheptel.
Le travail dissimulé dans le BTP serait une pratique fréquente ? Ceux qui fréquentent la profession de près ou de loin s’étonnent que l’on puisse encore s’en étonner. Il y a un an, le grand-angle sur la directive Bolkestein les faisait beaucoup rigoler.
29 avril 2006. Var matin titre sur « les patrons varois [qui] galèrent pour embaucher ». « Les métiers du bâtiment constituent un des secteurs où les patrons ont le plus de mal à recruter, du fait d’un déficit d’image et de la nécessité de savoir-faire technique spécialisé ». Déficit d’image ? Les pauvres biquets. Obligés de chercher en Pologne les manoeuvres qui s’accommoderont d’un déficit de salaire. Avantage : ne parlant pas la langue, ils éviteront de la ramener. Inconvénient : il faut des contremaîtres capables de se faire comprendre. Pas toujours évident.
(A suivre)