IL est écrit « nous cherchions », mais il faut plutôt lire « je cherchais ». Cet article est très personnel, mes camarades se désolidarisent. Entendez-moi bien : je me fous complètement du rugby. Ni pour, ni contre. Pas la moindre envie de choper la crève pour regarder des jeunes gens se disputer la baballe. D’une manière générale, le sport m’indiffère et la compétition m’agace... Enfin, chacun son truc.
Je ne veux pas non plus railler l’amitié virile qui serait consubstantielle du rugby. Une calotte sur la pelouse et tout s’arrange après la fin du match. Quant au bistrot... La troisième mi-temps n’est qu’une occasion de plus pour picoler et oublier la misère de sa vie affective et/ou professionnelle. Je ne dis pas ça pour les joueurs, qui comme chacun sait ne boivent pas et préfèrent entonner de beaux chants polyphoniques en se cachant l’oreille (ou en se grattant les couilles), et jouer paisiblement à des jeux de société comme par exemple "noyer des chèvres dans une piscine sans même les avoir sexuellement entreprises", comme quoi on peut rigoler sans se départir d’une certaine retenue.

Cet exposé liminaire vise à rassurer le lecteur : je ne cherche pas à tirer sur l’ambulance. Je me fiche de savoir si le Rugby Club Toulonnais restera ou non en première division, quelles sont les responsabilités de l’échec, etc. Il ne faut d’ailleurs pas que je le crie trop fort. Mes amis m’observent d’un air méfiant et vaguement condescendant, laissant parfois poindre au détour d’une conversation le mépris que mon désengagement leur inspire. Je me suis encore fait traiter de social-traître par Saint-Just (il n’a pas complètement dessaoulé depuis la dernière défaite).

Il faut dire qu’à Toulon, rugby et politique sont intimement connectés. Si tu as des ambitions électorales, mieux vaut te faire voir à Mayol (« le chaudron » pour utiliser la novlangue du rugby, un chaudron sur les bancs duquel on se pèle les miches en hiver). C’est pour ça que Falco aime courir sur la pelouse et tripoter la chair de l’Homme après les victoires décisives, en chantant sa « fierté d’être Toulonnais ».
Continuons : que le rugby soit devenu professionnel ne me dérange pas. Les sponsors envahissent les maillots, la belle affaire. Cela pourrait peut-être permettre de ménager les finances locales. On m’explique que ce n’est pas exactement comme cela que ça se passe, que le RCT exige des partenaires privés ET l’argent des collectivités locales, une pompe à finances sans que le résultat ni le spectacle ne soient au rendez-vous. Je ne vais pas vérifier si le spectacle est ou n’est pas au rendez-vous.
En matière de sponsoring, je sais ce que tout le monde sait : que l’éditeur de Bande dessinée Soleil participe à l’aventure. Normal : Soleil est une entreprise toulonnaise. On imagine le cadeau fait à chaque joueur : un album d’heroic fantasy avec une princesse à gros seins sur la couverture.
Toyota et Renault crachent aussi au bassinet. Des bagnoles pour les athlètes et le staff, c’est plus conséquent qu’une pile d’albums de BD. Vingt ans à peine pour certains, déjà au volant d’un 4x4. Il faut oser se balader dans une voiture sur les flancs de laquelle on a peint « les joueurs du RCT roulent en Toyota ». Remarquez, c’est toujours mieux que « les blaireaux et Luc Alphand roulent en 4x4 ».
On en vient donc à ce qui est réellement pénible. La mise en scène de cette comédie, l’environnement, tous les falbalas. Quand les slogans à la con (« Parce que Toulon... », « Top 14... Le grand combat ! ») quittent le stade pour me polluer l’existence sur des placards de trois mètres de haut (on m’explique que c’est justement ça, le sponsoring). Quand la violence du bizness et les craquements de nez se parent de générosité et d’humanisme. Quand les gentlemen apprécient la critique à condition qu’elle s’adresse aux autres.

Eric Champ se croit au centre d’une conspiration médiatique. Un journaliste de Var matin nommé Paul Massabo vouerait une haine démesurée au RCT tout en chroniquant régulièrement ses exploits. Je ne connais pas Paul Massabo et ne lis pas ses papiers. Les détails de l’histoire ne présentent pas grand intérêt. Toujours est-il qu’après deux interviews d’André Herrero et Jo Fabre, figures tutélaires du RCT et observateurs un peu sceptiques de la stratégie sportive du club (novembre-décembre 2005), Champ contacte la direction de Var matin pour se plaindre du traitement que le journal lui réserve. Disposant lui-même d’un moyen de communication, le site internet du RCT, il fait une annonce alléchante et mystérieuse : « pourquoi tant de haine ? Le Rugby Club Toulonnais vous dévoilera tout (oui tout !) dès vendredi 27 janvier 2006 sur le Site Officiel du Rugby Club Toulonnais ! » Le jour dit (date de la rencontre RCT-Stade Français), il met en ligne le fac-similé d’une attestation de Massabo datant de 2004, récupérée dans un dossier juridique concernant des affaires antérieures à 2000. Selon l’actuelle équipe dirigeante du RCT, le document constituerait une preuve formelle de la « haine » de Massabo et expliquerait pourquoi il pond « des articles de plus en plus diffamants ». Demande est donc faite à Var matin « que ce reporter [...] n’assure plus, de près ou de loin, la couverture journalistique du Rugby Club Toulonnais... » Et les gentlemen d’ajouter : « ...sans pour autant nous immiscer dans la gestion des ressources humaines du quotidien », car les gentlemen défendent la liberté d’expression.
Vous avez beau lire et relire le texte dénonciateur de Champ, vous ne comprenez pas tout ? Peu importe. Les spécialistes non plus.
Nous arrivons au grotesque. Le jour J, 27 janvier 2006, Var matin publie une traditionnelle pleine page de pub pour le match du soir (Var matin est aussi partenaire officiel du RCT).
Au beau milieu de la page, un encart rappelant l’intitulé « pourquoi tant de haine ? » invite le lecteur à se connecter sur le site du RCT afin d’y lire la diatribe... contre Var matin !
Eric Champ est surnommé « le grand », on pourrait tout autant l’appeler « le poète ». Il aime commenter l’actualité en usant d’alexandrins. Quand les entraîneurs du RCT sont évincés, il chante Gainsbourg (« je suis venu te dire que je m’en vais » en page d’accueil du site du club) ; et le 27 janvier, les lecteurs de Var matin sont gratifiés d’une relecture de Kipling (la scie « si » dans son intégralité, où le fameux « tu seras un homme mon fils » est remplacé par « tu seras un Rouge et Noir » assez gratiné).
Ces garnitures, ces fanfreluches, cette petitesse habillée de grandeur d’âme entretiennent le ridicule de la situation. En fait, tout ceci est plus lamentable que pénible. Heureusement que je suis neutre et bienveillant. Imaginez le traitement qu’un anti-sportif un brin cynique pourrait donner de cette bouffonnerie... Nous l’avons échappé belle.