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Dix ans de critique constructive

mercredi 4 janvier 2006
par Olivier Vermert

C’est en janvier 1996 que paraissait le numéro zéro de Cuverville, "un vrai mensuel de Toulonnais". Dix ans plus tard, nous avons abandonné le support papier et ne participons donc plus à la déforestation de l’Amazonie. Par contre, en incitant le lecteur à consommer des équipements informatiques toujours plus performants, nous contribuons à la pollution par métaux lourds des nappes phréatiques extrême-orientales, car les vieux ordinateurs s’accumulent dans des décharges à ciel ouvert où viennent jouer les enfants sud-coréens quand ils ont terminé leurs vingt heures de travail quotidien. Mais revenons à la genèse.

CE premier numéro, édité grâce aux maigres économies des bénévoles qui le façonnèrent, fut distribué dans les associations, dans nos familles, dans les réunions politiques.
Cuverville s’inscrivait, comme beaucoup d’autres, contre le Front national installé en mairie toulonnaise depuis moins d’un an.
La grosse tehon à portée internationale. A partir du 11 mai 1995 un front local de « résistance » s’était organisé. Et pendant quelques mois la ville se mit à bouillonner, des associations se créèrent telles le fameux RCTD, « Rassemblement des Citoyens Toulonnais pour la Démocratie » (notez l’accumulation de mots-clé), qui accueillit instantanément plusieurs centaines d’adhérents. On s’inscrivit aussi en masse dans les partis politiques de gauche encore abasourdis et culpabilisés par la victoire extrémiste.
Cette activité dramatique préfigurait ce qui se allait se passer sept ans plus tard au niveau national. Et comme ce fut le cas après le 21 avril 2002, la débauche d’énergie, les prises de position intellectuelles et les bonnes résolutions aboutirent à de grandes choses. Par exemple, l’adjectif « civique » disparut du dictionnaire militant au profit du néologisme « citoyen ». On se tartinait des biscottes citoyennes à l’occasion de goûters citoyens. Les manifestations se succédaient et le FN prenait la puissance citoyenne dans sa face. Tous les Toulonnais se souviennent ainsi du « défilé des veuves de la démocratie », des femmes en noir piétinant en plein cagnard sous les fenêtres de la mairie. C’est grâce à ce genre d’actions coup de poing que le FN a fini par chuter (et non pas, comme on l’a prétendu plus tard, parce que le conseil municipal était essentiellement constitué de retraités fatigués dont l’horloge biologique avait dû s’arrêter en 1962, isolés, ignorants de toute chose, de la comptabilité publique comme de la plantation des palmiers, incompétents notoires uniquement animés par la haine d’autrui).

Autre réaction à l’élection du FN, donc : l’invention de Cuverville par une bande de Jean Moulin Albert Londres modestes bénévoles, journalistes de l’ombre qui contribuèrent aussi, à peu près dans la même proportion que les veuves de la démocratie, à la chute de la maison Leuch.
Au début, les assoces et les partis de gauche nous avaient à la bonne. On nous tapait sur l’épaule, vas-y petit, no pasaran et toutes ces choses. Mais après avoir encaissé les gros chèques de soutien et les abonnements militants, nous pûmes infléchir la ligne éditoriale et le masque tomba : nous n’allions quand même pas nous contenter de dénoncer les agissements du Front, sachant que le Front a toujours très bien su comment imploser tout seul. Nous allions asticoter tout le monde.

Plaisir d’offrir, joie de recevoir.

Forcément, le cercle d’amis se réduisit. On nous tapait moins sur l’épaule. On nous reprochait la critique systématique et notre incapacité à soutenir les beaux projets, ceux du parti socialiste local par exemple. Nous ignorions que le but de le presse était de soutenir la promotion des partis « amis ». « Vous critiquez mais êtes incapables de proposer quoi que ce soit ! » Ben oui, forcément, c’est notre karma la critique ! Est-ce que je demande au PS, moi, de bâtir un programme pour les présidentielles ?

Ces dix années de travail collectif n’ont sans doute pas beaucoup servi la collectivité, mais nous nous sommes personnellement bien amusés. Nous avons grandi au contact des autres. Nous avons croisé la route de notables, nous sommes nous mêmes notabilisés puisqu’une statue de Toulon porte désormais le nom du journal. Nous avons rencontré des élus, des syndicalistes, des présidents de CIL et même des gens bien. Nous sommes devenus moins cons.

Surtout, nous avons beaucoup pratiqué le sexe. Ne parlons pas des jeunes passionné(e)s qui désiraient intégrer l’équipe rédactionnelle à tout prix même le plus avilissant, et que nous cuissions selon les notifications du règlement intérieur. Evoquons plutôt les compagnes esseulées des arrivistes de province. Participer aux soirées cocktail des notables implique forcément que vous croisiez les filles, les fils, l’épouse du notable. La nuit méditerranéenne exacerbe les sens. Au printemps déjà, les odeurs sont fortes et l’humidité plaque l’étoffe cotonneuse contre cette peau délicatement ambrée qui n’a pas attendu les grosses chaleurs pour se frotter aux rochers des baux Rouges... Ouf ouf ! Que d’émotion ! C’est quand le prochain cocktail ? Je me demande si nous n’allons pas continuer le journalisme dix années supplémentaires.

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  • DES NOMS ! 9 janvier 2006, par Collectif des concierges bavards (1 réponse)
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