DANS le domaine audiovisuel on se tire vraiment la bourre. C’est à celui qui, la voix chevrotante d’émotion, aura la primeur de l’annonce. « Rainier est mort ». En attendant, l’animateur du 20 heures observe ce qui se passe sur la chaîne concurrente grâce à un moniteur planqué sous la table, quitte à faire évoluer son propos en conséquence.
Dans la presse écrite, on vit moins sous la tyrannie de l’urgence. De toute façon, quand la star ou le chef d’Etat s’éteint, à condition que cela soit consécutif d’une maladie suffisamment longue pour laisser du temps au temps, les nécrologies sont déjà prêtes, ajustées, au chaud. Parfois une princesse meurt accidentellement sous le pont de l’Alma et le gratte-papier sous pression se lamente, mais dans le cas du prince monégasque, tout était plié depuis l’an pèbre.
7 avril 2005, lendemain du dernier soupir.
La presse Lagardère alourdit ses éditions locales d’un encart de 12 pages : « Rainier III, le roman d’une vie, supplément gratuit de Nice-matin, Var-matin et Corse-matin - Ne peut être vendu séparément ».
Des photographies et commentaires d’une dignité sans faille, suivant strictement les principes éditoriaux, règles et dogme établis par un journal qu’on osera qualifier de "Lars Von Triers de la presse d’Information", à savoir l’hebdomadaire Point de vue. Pour situer l’exigence.
Sous les photos : « Rainier et Grace : le monde entier a vécu par procuration l’une des grandes histoires d’amour du siècle ». « Le prince aimait à jouer au Père Noël pour gâter les enfants ». « L’infinie tendresse d’un grand père qui a choyé ses sept petits enfants ». « Grand amateur de cirque, il adorait particulièrement les clowns ». « Rien ne pouvait faire plus plaisir au souverain que de sentir dans ses jambes, lors des cérémonies officielles, le frôlement de l’un de ses petits enfants ». Etc. Et on rebondit sur trois pages à l’intérieur même du quotidien : « malgré l’inquiétude des derniers jours, le pays se réveille alors abasourdi »... « Une chape de chagrin s’est abattue, hier matin sur Monaco »...
Après s’être mouché et avoir écrasé une dernière larme, l’observateur reprend ses esprits. Et le boulot : Cuverville lui demande de relire correctement la nécrologie hagiographique. Pourquoi ces mots lisses se concentrent-ils sur l’anecdote glamour ou lacrymale et occultent l’essentiel ? Pourquoi dresser du Rocher un portrait de plat pays rose-bonbon d’où n’émergeraient finalement que quelques drames familiaux ?
Les liens tissés entre Monaco et Nice-matin n’ont rien de confidentiel. Ils relèvent de l’évidence. Liens commerciaux : la Principauté, très bon client de l’agence Eurosud, achète régulièrement les plus gros espaces publicitaires qui puissent se vendre (la dernière page en couleur notamment). Liens éditoriaux : la famille Grimaldi est une source inépuisable de ressources "people" pour des quotidiens qui ne veulent plus sortir de ce registre.
Voilà pourquoi les communicants sont sur le coup, et que les journalistes sont invités à rester à la maison, ou à se concentrer sur le goûter organisé par l’association des joyeux boulistes de l’amicale lassipontaine.
« Indépendant et souverain ».
Dans le supplément consacré à Rainier et sous ce titre, un texte parmi d’autres utilisant le langage souvent hermétique des communicants. Nous vous en proposons de larges extraits, prolongés d’une traduction en français.
« Lorsque le 9 mai 1949 Rainier III, qui n’a pas 26 ans, succède à son grand-père, le prince Louis II, la guerre n’a pas réussi à ébranler l’héritage d’une dynastie dont les fondements remontent à la fin du XIIIème siècle ».
Traduction : après avoir accueilli contre son gré les fascistes italiens, Louis II s’est rapproché du gouvernement de Vichy pour éviter l’annexion du Rocher par le Duce. Très zélé, le prince a même instauré le recensement des juifs pour faire comme les grands. Et conserver l’essentiel : l’indépendance de la principauté.
A noter : sur 15 pages dédiées à l’épopée monégasque, un article est intégralement consacré à la « saga des Grimaldi ». L’histoire qui débute en 1297 détaille un certain nombre d’évènements, mais passe directement de l’année 1927 à 1949, sans passer par la case Vichy. Oups.
« Aujourd’hui, après plus d’un demi-siècle d’une action guidée par une puissance de travail hors du commun et par une audace toujours maîtrisée, tous les défis relevés ont été gagnés et la petite principauté s’est métamorphosée. Rainier a réussi à agrandir le territoire monégasque d’un cinquième environ de sa superficie, sans guerre, sans colonisation, sans annexion, mais par la conquête obstinée, pacifique de terrains, pour la plupart gagnés sur la mer ».
Traduction : Monaco, avec sa superficie de 2 kilomètres carrés, est le deuxième plus petit pays du monde après le Vatican mais le plus densément peuplé. 30000 résidents dont un sixième seulement de monégasques. Que font ces gens, souvent fortunés ? Ils "résident", parce qu’on ne paie pas d’impôt direct à Monaco (sauf les Français, et encore). Ou ils travaillent. Dans des entreprises qui ne paient pas d’impôt direct non plus à moins qu’elles réalisent plus de 25% de chiffre d’affaire à l’extérieur du territoire [1]. Il faut donc loger ce bon peuple, expatriés fuyant l’ISF ou firmes voulant échapper aux taxes qui étranglent la Croissance. Monaco a développé les usines en étage, assez rares en occident (on vous accueille au rez-de-chaussée d’un building quelconque, il faut prendre l’ascenseur pour rejoindre les ateliers). Rainier a coupé les arbres, investi le moindre caillou et même empiété sur la mer, afin que les devises alimentent les coffres-forts et l’économie locale. Le résultat est immonde. Un gros bloc de béton. On voit bien ce que ça peut donner sur la photo ci-dessous. Nice-matin, qui n’en rate pas une, a sous-titré l’image « la photo-symbole d’une vie vouée à la principauté, qu’il a su développer sans lui enlever son charme ».

Plus haut : « Rainier, par ses remarquables qualités de chef d’Etat, a affirmé l’indépendance de son pays et lui a donné un prestige indéniable, une grandeur sans commune mesure avec sa dimension territoriale. L’entreprise accomplie par le prince défunt est exemplaire, tant sur le plan international que national. Les orientations qu’il a mises en oeuvre comme les réalisations qu’il a fait aboutir tout au long de son règne, témoignent d’une rare clairvoyance, d’une grande fermeté d’âme, d’une volonté sans cesse tendue vers le bien être de son peuple ».
Traduction : L’entreprise accomplie par le prince défunt est exemplaire : il a réussi à faire de la verrue monégasque un vrai paradis fiscal, toujours qualifié de "non coopératif" par l’OCDE en 2004.
A noter : il serait injuste de prétendre que Lagardère-matin évite d’évoquer la place financière. En ce jour de deuil, le terme "paradis fiscal" est même utilisé deux fois, dans le même article (« 56 ans de règne ») : « "Ma priorité fut de détruire les légendes sur la Principauté : celle du paradis fiscal, celle d’une économie uniquement bâtie sur les jeux. J’ai voulu qu’on nous prenne au sérieux comme un petit pays concerné par son évolution et fier de sa position internationale". Rainier III résumait ainsi, assez fidèlement, son règne ». Et aussi : « Ces dernières années [Rainier] se souciait surtout de faire sortir définitivement la Principauté de la liste des "paradis fiscaux non coopératifs" recensés par l’OCDE » (on appréciera le "définitivement", parce que jusque là, la principauté était sans doute juste sortie "d’un poil"). Par contre, pas un mot sur le fait que Rainier, avant de se plaindre de la mauvaise réputation de Monaco, ait tout mis en oeuvre pour développer l’attractivité fiscale d’un Rocher au bord de la faillite après la seconde guerre mondiale.
Enfin, pas un mot non plus sur l’Etat policier (le bien-être du peuple ?) : un flic pour cent habitants et un système de vidéosurveillance généralisé à toute la ville, bien avant que cela ne devienne la mode partout en France.
« [Rendons à Rainier] l’immense hommage qui lui est dû, pour une oeuvre dont le monde entier a recueilli l’écho et nous-mêmes les bienfaits » (oraison - rapportée par Nice-matin - du ministre d’Etat monégasque Patrick leclerc).
[1] Les détails de la fiscalité monégasque sont sur le site officiel de la principauté.