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Article mis en ligne le le 14 /10 /2011
Derrière les lignes du Front : un livre de Jean-Baptiste Malet
par Saint-Just

Derrière les lignes du Front. À lire le sous-titre du livre, « Immersions et reportages en terre d’extrême droite », on se doute que l’on va se frotter aux nostalgiques du Troisième Reich ou aux tenants du discours lepéniste qui s’est imposé depuis les années 1980. Jean-Baptiste Malet, l’auteur de l’ouvrage en question, nous amène plus loin et nous montre les évolutions au sein de la famille nationaliste.

J.-B. Malet souhaite par ce livre montrer « l’envers du décor » de l’extrême droite française. Il ne s’agit pas pour lui de faire œuvre d’histoire ou de sociologie. Derrière les lignes du Front n’est pas non plus un essai de sciences politiques. L’auteur a écrit en tant que journaliste, sans se cacher, ni au lecteur ni auprès des militants avec qui il s’est entretenu. Les dialogues qu’il a retranscrits dans cet ouvrage sont criants de véracité.

De la bête immonde au monde si bête

La livre de J.-B. Malet commence par le testament de Jean-Marie Le Pen, patriarche déclinant de l’extrême droite française. Apparaît au travers de ce monstre vieillissant l’image d’une génération qui a baigné dans l’idéologie maurassienne, la littérature nationaliste et collaborationniste, et la praxis des combats de la décolonisation. La nouvelle génération que doit représenter Marine Le Pen – la fille de son père – n’a pas ce vécu et se projette dans un avenir médiatico-politique dans lequel la novlangue gomme les aspérités d’un discours raciste et brouille les cartes chez les électeurs. Or la seule parole ne suffit pas à comprendre les enjeux des transformations à l’intérieur du Front national.

Dans les faits, nous voyons l’émergence de jeunes militants extrêmement avertis, à la culture politique bien établie, et dont les pratiques sur le terrain parviennent à normaliser la présence brune dans le paysage quotidien, en plus de forger une sociabilité auprès des jeunes au désir d’action fortement prononcé. Les campagnes d’affichage, les partis de baby-foot dans l’arrière-salle d’une permanence, les apéros saucisson-pinard deviennent le prolongement des bagarres entre supporters lors des matchs de football. Les militants de l’extrême-droite ne sont ni tous jeunes, ni tous vieux, ni tous issus des classes populaires ni tous issus des beaux quartiers. Leur diversité sociologique se combine avec la pluralité de leurs modes d’agir et de leurs discours justificatifs. Derrière les lignes du Front montre bien la logique faussement régionaliste du Bloc Identitaire, l’avancée implacable de la stratégie des Bompard à la tête de la municipalité d’Orange, les élucubrations mi-nihilistes mi-réactionnaires d’un Gilbert Collard, ou encore l’idiotie nullement libertaire de Robert Ménard.

Le terreau sur lequel croît le fascisme ne demande pas beaucoup d’adjuvants. Les principes démocratiques sont assez fragiles par eux-mêmes pour permettre à de telles idées de trouver de l’écho. J.-B. Malet explore tout au long de son livre les différents lits de la tache brune. Il y a bien entendu la corruption, si présente à Hénin-Beaumont, et qui avait déjà fait ses preuves à Toulon. Il y a aussi le chômage. Ces deux mamelles de l’extrême droite ne seraient tout de même pas si prolifiques si elles ne bénéficiaient pas d’accointances avec des partis et des institutions régulières. Il en est ainsi lorsque l’auteur se penche sur l’influence de la nostalgie de l’Algérie française dans la vie politique française. On se rend compte que les partis dits républicains s’y complaisent, un peu par idéologie, un peu par manque de culture, beaucoup par opportunisme électoral. L’extrême droite, elle, ne cache pas que cet épisode - la décolonisation de l’Algérie et l’O.A.S - forme le ciment toujours solide de l’action nationaliste qui trouve aujourd’hui sa nouvelle formulation dans l’islamophobie. La lutte de l’Occident contre l’Islam trouve également le soutien de l’Armée. Pas seulement parmi les individus dans leur engagement individuel, mais grâce à l’institution-même qui offre supports médiatiques et lieux de réunion aux nostalgériques qui ne cachent pourtant pas leurs opinions politiques subversives.

On ne résiste pas à citer ce passage du livre qui intéressera particulièrement les Toulonnais :
« Depuis le grand salon de l’Hôtel des Invalides […] Le sénateur-maire de Toulon, Hubert Falco, installe en tant que Secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie. […] Hubert Falco explique que grâce à la fondation, des historiens de toutes nationalités, professionnels ou amateurs, mais aussi des belligérants du conflit, peu importe leur camp, vont enfin pouvoir « échanger ensemble ». Alors même que des historiens de référence ont d’ores et déjà refusé d’y participer, à l’image de Benjamin Stora. En réalité, ce jour-là, Hubert Falco ouvre la porte au relativisme historique qui permet de servir et de flatter différentes clientèles électorales. Clôturant son discours, le sénateur-maire de Toulon cite pour exemple à suivre la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Je [J.-B. Malet, l’auteur] adresse alors une autre question, plus acide :
- Aurait-on pu imaginer mettre autour d’une table Simone Veil, Lucie Aubrac, le Dr Petiot et Maurice Papon afin d’établir une vérité historique sur la Shoah vue de France ? Dis-je.
- Mais voyons, me répondit-il après un court instant de stupeur, Simone Veil a joué un très grand rôle dans cette Fondation ! Comprend qui peut » (p.92-94)

Fascination du fascisme

« Comprend qui peut » la réponse de l’ancien Secrétaire d’Etat. Comprend qui peut aussi comment les partis politiques dits démocratiques trouvent leur compte dans l’existence de la nébuleuse d’extrême droite.

Car ce qui ressort de ce livre de témoignages et d’enquêtes, c’est que l’extrême-droite française passe un cap. Le patriarche laisse la place à sa fille, ce qui n’est pas sans occasionner quelques grincements de dents parmi la famille brune ; les catholiques intégristes contre les laïcards, les antisémistes contre les partisans d’un rapprochement avec Israël basé sur la peur de l’Islam, etc. Le jour venu, le jour de l’élection, leur vote se portera tant bien que mal sur Marine. Mais ce n’est pas ce cap-là qui interroge le plus. Le trouble s’installe lorsqu’on lit les déclarations des élus UMP de la Région PACA. De Menton à Aix-en-Provence, en passant par La Garde et Ollioules, nombre d’entre eux ne cachent pas leur proximité idéologique avec le Front National et évoquent sans rougir un vote en faveur des candidats frontistes. Et lorsque résonnent à nos oreilles les discours des membres de l’actuel gouvernement, une coalition droite-extrême-droite pour les prochaines élections locales, sur le modèle corrompu et fascisant italien, pointe à l’horizon.

Derrière les lignes du Front ne propose pas d’alternatives. Ce n’est pas son objet. Le lecteur est même surpris de découvrir une interview de Jean-Luc Mélenchon. Si le leader du Front de gauche est souvent taxé d’user d’arguments populistes proches de ceux du FN, il apparaît ici combattif, progressiste et très loin donc de la « vague bleu marine ». Mais pourquoi lui ? Ou pourquoi seulement lui en tant que dirigeant d’envergure nationale ? Peu de dirigeants nationaux du camp opposé au FN sont longuement interviewées dans ce livre. Un militant PS de Nice, des militants anti-Bompard à Bollène livrent des témoignages très intéressants, le premier sur la sociologie et la stratégie des militants du Bloc Identitaire, les seconds sur l’épreuve de force qu’ils endurent de la part des époux Bompard. Le maire d’Hénin-Beaumont et surtout celui de Loos-en-Gohelle donnent leur manière d’agir face à l’implantation du Front national dans cette région ouvrière.

Certes, J.-B. Malet fait preuve d’une solide culture politique, en particulier sur les racines intellectuelles de l’extrême-droite française et même européenne. Cela permet de ne pas laisser le lecteur livré à lui-même lorsque les dirigeants fascistes étalent leurs points de vue, souvent avec bonhomie. Le côtoiement des élus FN est décrit assez froidement, la retranscription des cris haineux des islamophobes ou des nostalgériques apparaissent réellement navrants, et les compromissions du PS et de l’UMP font l’objet de remarques ironiques.

Pourtant, on se demande si J.-B. Malet n’est pas comme fasciné par son objet d’étude. Son immersion auprès des identitaires niçois, des maréchalistes en goguette ou des militants FN d’Hénin-Beaumont montre une faculté, chez l’auteur, de compréhension des comportements de ces hommes et de ces femmes. Transparaît l’authenticité de ces gens ordinaires. L’auteur éprouve même de l’empathie pour une militante mentonnaise qui distribue des tracts FN sans que les dirigeants locaux de son parti ne lui adressent la moindre attention.

C’est peut-être cette proximité entre l’auteur et son sujet qui fait que ce livre ne sera pas classé parmi la trop longue liste des ouvrages moralisateurs.



Jean-Baptiste MALET, Derrière les lignes du Front National. Immersions et reportages en terre d’extrême droite, Villeurbanne, Editions Golias, 2011, 270 pages, 15 euros.