Cuverville
Toulon Var agglomération
Article mis en ligne le le 24 /02 /2008
La Crau : on marche sur l’eau
par Saint-Just

Cuverville vous a déjà fait part des subtiles variations du niveau des eaux toulonnaises. Certaines, du côté Est de la ville, sont dues aux colères de l’Eygoutier. Découvrez pourquoi, grâce au talent écologiste des édiles locaux, ces colères ne peuvent que se renforcer.

La commune de La Crau est une charmante bourgade qui a su conserver un côté "terroir". Ce n’est pas pour déplaire aux citadins qui envahissent les parkings de Grand Var chaque fin de semaine. La Crau : 37,87km², deux fois la superficie de La Seyne, pour une population d’un peu plus de 15000 habitants (soit un quart de La Seyne). Le tout à dix minutes de Toulon par l’autoroute. Le maire actuel et dixième colistier de son fils aux élections municipales à venir, M. Simon, a bien compris l’intérêt économique pour La Crau et les siens de devenir une banlieue pavillonnaire de Toulon.

Des esprits malins voient ce mouvement d’un autre œil, et pointent du doigt les largesses de l’édile concernant le foncier de la commune.

Comment s’égoutte l’Eygoutier

Un des atouts de La Crau est écologique — à tout le moins naturel. C’est sur cette commune que se trouve la source de l’Eygoutier, un fleuve que les hommes tentent de dompter depuis le XVIIe siècle. Située au pied du Mont des Oiseaux, la source de l’Eygoutier forme un marais, l’Estagnol, du fait des remontées de la nappe phréatique. Le nom Estagnol vient du provençal et signifie « petit étang ».

L’Eygoutier traverse ensuite le Plan de La Garde. Là, il reçoit les apports de cinq affluents. Ainsi renforcé, le fleuve suit son cours vers Toulon sous un pseudo qui trompe tout le monde, la rivière des Amoureux, avant de se jeter à la mer. Au total, son bassin versant s’étend sur 7000 hectares [1].

Le parcours de l’Eygoutier est jalonné de zones humides dont le rôle se résume à celui d’une éponge. Ce phénomène, que connaissent tant de piliers de bar, consiste à absorber le maximum de liquide jusqu’à ce que l’éponge soit gorgée et laisse le jus se répandre ailleurs.

Le marais de l’Estagnol est classé depuis 2003 : "ZNIEFF 2ème génération". Autrement dit, l’Estagnol est une Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique, riche et peu modifiée, offrant des potentialités biologiques importantes. L’inventaire ZNIEFF, lancé en 1982, doit être consulté dans le cadre de projets d’aménagement du territoire (documents d’urbanisme, création d’espaces protégés, élaboration de schémas départementaux de carrière...). Dans les commentaires généraux concernant la zone, on peut lire que l’Estagnol reste « un des tout derniers marais d’eau douce de basse altitude de France méditerranéenne » mais qu’il « a malheureusement été récemment en grande partie comblé » et qu’il « convient d’urgence de préserver ce qu’il en reste ». En effet : d’un étang de 60 hectares, seuls 25 aujourd’hui sont encore à peu près préservés.

Plusieurs espaces naturels de La Crau appartiennent également au réseau Natura 2000 qui vise à préserver la diversité biologique et valoriser le patrimoine naturel des territoires.

Comment s’assèche l’Estagnol

Depuis des années, l’Estagnol souffre de remblaiements. Il y a encore quarante ans la zone marécageuse couvrait 60 ha ; on y pratiquait quelques cultures et on y chassait le canard. Petit à petit, l’étang a été asséché par l’Ouest, le long de la D76.

Au tout début des années 2000, le côté Sud de la zone humide fut à son tour attaqué : un complexe sportif intercommunal, une école primaire ont été construits. Et peu importe si les remontées régulières de la nappe phréatique provoquent des problèmes d’étanchéité dans ces bâtiments publics et interrogent sur la sécurité des enfants et leur encadrement en cas d’inondation. On ne va pas s’arrêter à ces futilités, déjà que l’on a piétiné sans vergogne une éventuelle sauvegarde du patrimoine naturel.

En 2007, l’Estagnol fut attaqué par la face Nord. Des remblais ont été effectués en totale illégalité. Les services de l’État ont constaté les infractions et deux arrêtés préfectoraux datés d’août 2007 ont mis en demeure un particulier et la société SOTTAL de déposer un dossier de demande d’autorisation pour les travaux effectués.

La Préfecture n’a bizarrement pas demandé la remise en l’état des zones détériorées. Ses services avaient pourtant bien constaté « que les terrains concernés par les travaux de remblaiement sont des zones humides [...], que la zone humide remblayée constitue un site d’intérêt écologique majeur, inventorié comme ZNIEFF [...], que le terrain se situe dans la zone humide de l’Estagnol dans laquelle ont été inventoriées des espèces floristiques et faunistiques caractéristiques des zones humides, dont certaines sont protégées par la loi, [et] que les remblaiement effectués sont de nature à détruire ces espèces ainsi que leurs habitats ».

Les associations de défense de l’environnement font aussi remarquer que « l’épaisseur de la couche de matériaux déposés ne permet plus le fonctionnement hydrologique de la zone, accroissant le risque d’inondation » et de la pollution de la nappe phréatique.

Mais des injonctions préfectorales ne sont pas faites pour inquiéter ces remblayeurs de bêcher en rond. La Société Nationale de Protection de la Nature (gestionnaire notamment du Parc de la Camargue) a récemment constaté des remblais de terre hauts de 3 mètres pour une surface de 0,5 hectare s’étalant sur quelques parcelles de la commune de La Crau (voir document ci-dessus). Bien entendu, ces surfaces recouvertes ne sont pas les mêmes que celles visées par les arrêtés de 2007. Mais elles sont tout autant liées à la ZNIEFF et soumises au Code de l’Urbanisme, qui souligne que les exhaussements du sol ne peuvent être entrepris qu’ « à condition qu’ils ne compromettent pas la stabilité des sols ou l’écoulement des eaux, ne portent pas atteinte au caractère du site et qu’ils soient strictement nécessaires à l’assise et aux accès des constructions ». Un Code de l’Urbanisme que le propriétaire des lieux, M. Palazy, devrait connaître puisqu’il est quatrième adjoint de la ville de La Crau.

Après L’Estagnol le déluge

Les remblaiements successifs de l’Estagnol inquiètent les habitants de La Crau, mais aussi ceux des communes situées en aval.

L’Association de Défense du Plan de La Garde s’alarme que la zone du Plan puisse recevoir un surplus d’eau à cause de la non-absorption en amont. Joël Canapa a fait une sortie remarquée –- campagne oblige –- sur ce sujet en novembre 2007 [2]. Il a eu droit aux réponses du maire de La Garde qui précise que « ce sont aux entreprises de remblayer » (sic) et du Directeur des services techniques de la ville de La Crau pour qui les terrains de l’Estagnol ont « toujours été remblayés », sachant que les « remblais de l’Estagnol n’ont rien à voir avec des inondations ».

Pourtant, ce brave monsieur ajoute aussitôt que « La Crau est la seule commune du syndicat intercommunal de l’Eygoutier qui a fait un bassin de rétention. À nos frais, nous avons acheté le terrain et construit ce bassin pour protéger La Garde ». Premier grand écart (d’aucuns diraient facial) : les remblaiements de l’Estagnol (une zone humide de 250.000m²) ne provoquent pas d’inondations à La Garde mais on construit un bassin de rétention d’eaux pluviales de 24000m² à la limite des deux communes. Deuxième grand écart (latéral celui-ci), la mairie de La Crau a prévu l’élargissement du cours de l’Eygoutier sur sa commune, faisant passer le chenal de 4 à 10 mètres de largeur, ainsi que l’élargissement affluent de l’Eygoutier d’une largeur de 4 mètres [3]. Pourquoi une commune s’embêterait-elle à dépenser les deniers publics quand une zone humide naturelle a fait le boulot jusque là ? La réponse est certainement politique.

Assécher est un peu une spécialité locale. La zone humide des Arquets avait déjà été pompée pour y faire pousser des habitations. Le trop plein d’eau qui venait régulièrement tremper les pieds des nouveaux résidents fut peu de temps après redirigé dans le Gapeau vers Hyères. Les buses de très gros calibres, pendant ce temps-là, n’alimentent pas les nappes phréatiques. C’est par ce paradoxe qu’un territoire maintes fois inondé connaît aujourd’hui la sécheresse. Et c’est ainsi que les élus du Syndicat intercommunal d’alimentation en eau des communes de la région Est de Toulon (SIAECRET) [4], dont le président n’est autre que Gérard Simon, maire de La Crau, concluent avec la Société du Canal de Provence (SCP) un accord « pour une gestion coordonnée des ressources » (sic). L’usine de potabilisation des Maurettes sera alors alimentée toute l’année par le Canal de Provence à raison de 300 litres par seconde. Rien que du bon sens. Et merci les contribuables.

(À suivre).




[1] Pour plus d’informations, consultez le site de l’Eygoutier sur lequel nous avons allègrement pompé des images.

[2] Var Matin du 17 novembre 2007.

[3] cf. Plan Local d’Urbanisme du 27 septembre 2007.

[4] À savoir les communes de Bormes, Carqueiranne, Collobrières, Hyères, La Crau, La Londe, Le Lavandou et Pierrefeu.