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La Provence et le groupe Nice-matin changent de main

mercredi 29 août 2007
par Gilles Suchey

Lagardère a vendu ses quatre titres de presse quotidienne régionale au groupe Hersant Média (GHM), pour un montant de 160 millions d’euros. Les salariés et syndicats ayant été « informés et consultés », la cession « ne reste plus soumise qu’à l’autorisation des autorités françaises de la concurrence ».
Retour sur une vente effectuée dans la joie et la bonne humeur, si on excepte un bref accès de fièvre des syndicats niçois.

IMPROBABLE première page des quotidiens de la presse Lagardère, jeudi 19 juillet 2007 (nous ne parlons pas de la mamie braqueuse).

Sous le titre « Groupe Nice-Matin : les personnels en alerte », l’intersyndicale [1] sonne l’oliphant :
«  Notre combat est aussi le vôtre. Non, non et non à MECOM ! Hier toutes les catégories de personnels de Nice-matin, Var-matin et Corse matin, réunies en assemblée générale suivie de plusieurs heures de grève, ont exprimé leur refus de voir le fonds d’investissement irlandais devenir le propriétaire du groupe. Pour prendre ainsi une place de choix dans le paysage de la presse régionale française. Il avait déjà tenté de le faire en 2004 du côté notamment du Dauphiné libéré et du Progrès de Lyon. Avec, à la clef, si l’on peut dire, 900 licenciements pour quatre titres concernés. Ce que n’avaient pas accepté, bien sûr, les salariés de ces journaux. L’affaire était même remontée jusqu’au premier ministre qui avait fini par y mettre son veto. Espérons qu’il en sera de même aujourd’hui si ce scénario, jugé le pire par nous parce que synonyme de casse sociale et d’information au rabais, se concrétisait. Les fonds d’investissement ne cherchent qu’une rentabilité immédiate. Ce qui signifie moins de moyens et d’investissements pour des journaux dont les lecteurs attendent la plus grande qualité, pluralité et diversité [...] Lagardère Active Média, notre actionnaire principal depuis 1998, veut nous vendre. Pas à n’importe qui selon nous [...] Si Lagardère Active Média ne nous confirme pas que c’en est fini pour toujours du projet MECOM, alors d’autres moyens d’action seront envisagés ».

Comme rien n’est clair dans cette histoire, reprenons depuis le début.

Un pôle et une glaciation

En 2006, les groupes Lagardère et Le Monde envisagent de réunir leurs titres de presse quotidienne régionale dans un nouveau pôle promis à la troisième place du secteur [2]. Chiffre d’affaire : 400 millions d’euros. Emprise géographique : un pourtour méditerranéen élargi [3].

Pour Lagardère, qui estime ses journaux peu rentables, l’opération permettrait de réaliser de nouvelles économies d’échelle et de valoriser le patrimoine en vue d’une revente ultérieure.
Jean-Marie Colombani, alors patron du Monde, « rêve » quant à lui « de contrôler un nouveau géant de la PQR française » [4] avec la bénédiction d’Alain Minc, brillant économiste, stratège accompli et président du conseil de surveillance du Monde SA.

2007 : le projet a fait long feu. Le Monde doit faire des économies et rétablir son autorité auprès des lecteurs. Autrement dit : recentrer son activité sur le journalisme. Colombani est parti et ses ambitions impériales avec lui, Minc s’accroche contre l’hostilité du personnel.
Du côté de Lagardère, malgré l’intox entretenu par le PDG de Nice-matin quant au dynamisme des quotidiens du groupe [5], on aimerait se détacher sans plus attendre du boulet que constituent, décidément, la Provence et Var/Nice/Corse matin : « par rapport à début 2006 [...] les conditions d’exploitation des différents titres se seraient dégradées » [1].

Les Échos révèlent le 11 juillet que plusieurs candidats sont intéressés par la reprise et que GHM tient la corde. Travaillant depuis quatre mois sur le chantier, Hersant serait en mesure de présenter un dossier totalement financé. La mise en vente n’est un secret pour personne (sinon les lecteurs), et il semble assez normal que d’autres propositions voient le jour. C’est dans ce contexte qu’apparaît l’offre de MECOM.
MECOM, propriétaire du Berliner Zeitung en Allemagne, est un fond d’investissement européen spécialisé dans les médias régionaux. Le groupe a déjà tenté de s’implanter en France en 2005 en rachetant les titres Socpresse du bassin lyonnais, finalement cédés à L’Est républicain après une intervention de l’État (vu de l’extérieur, on appelle ça du protectionnisme. Vu de l’intérieur, on parle de "patriotisme économique").

Le 18 juillet, les syndicats de Nice matin improvisent une assemblée générale (à Nice) et votent un préavis de grève « pour s’opposer à l’offre de rachat des quotidiens régionaux du Monde et de Lagardère déposée par le fonds de pension [sic] MECOM ». Le mouvement — très localisé — laisse la plupart des salariés perplexes : ils n’ont vu passer aucune information selon laquelle Lagardère pourrait se laisser tenter par l’offre du groupe britannique.

Et de fait : le lendemain, jour de publication de l’avis de tempête (la grève est largement relayée par la presse nationale), Lagardère annonce qu’il est entré « dans une phase de négociation exclusive avec le groupe Hersant Media ». GHM proposerait 260 millions d’euros pour l’achat du filet garni : les titres de Lagardère pèsent 160 millions, ceux du Monde 100.

L’histoire s’achève le 28 avec l’éclatement du filet. Concernant les journaux du Monde, et « bien qu’en négociations depuis plusieurs semaines, GHM a été évincé par Sud-Ouest, un groupe que le nouveau président du Monde, Pierre Jeantet, connaît bien, pour en avoir été directeur général puis PDG » [6].
Fin définitive du "pôle sud" avant même qu’il ne voie le jour.

La ratatouille niçoise

L’étrangeté de cette affaire tient au branle-bas syndical du 18 juillet révélé par les Unes du lendemain.
Les dépêches AFP datées du 17 et du 18, celles par qui la tempête arrive, trouvent leur source à Nice. S’y expriment le PDG du groupe Nice-matin Michel Comboul et le syndicaliste Jean-François Roubaud, alliés objectifs contre l’adversaire britannique. La cuisine semble mijotée dans des bureaux qu’on imagine peu distants l’un de l’autre. Aucun document, aucune déclaration de Lagardère, du Monde ou de Hersant n’est parvenu aux médias pour permettre d’affirmer que les vendeurs ont pu, à un moment donné, préférer l’offre de MECOM à celles de ses concurrents — en particulier GHM. 

Les syndicats développent une stratégie classique en forme de procès d’intention, qui serait légitime si l’anathème jeté sur MECOM n’intervenait quelques heures avant qu’on applaudisse la confirmation de l’option Hersant, quand personne n’est au courant du contenu des projets ni de la stratégie économique et salariale de GHM.
L’intersyndicale publie un communiqué qui fera beaucoup rire dans les couloirs : « nous n’aurons certes pas la prétention de nous attribuer le retrait de MECOM du processus de rachat du groupe Nice matin. Mais sans une exceptionnelle mobilisation de tous les services et de tous les syndicats de l’entreprise, qui sait ce qui aurait pu se passer : le pire des scénarios de reprise aurait pu arriver ! » Ah ben oui, tu parles.

Si le marchand d’armes a préféré GHM à MECOM malgré une offre financièrement moins intéressante a priori, c’est peut-être en partie — outre le patriotisme du "frère" de Nicolas Sarkozy — parce que le groupe britannique a conditionné son offre de 300 millions à un audit des titres. L’offre de Hersant, même si elle se limite à 260 millions, présente l’avantage d’être « ferme et assortie d’aucune condition d’audit ».

Le PDG Michel Comboul se félicite lui aussi d’avoir bouté l’Anglois hors de France : « C’est une très bonne nouvelle pour nos collaborateurs. C’est une très bonne nouvelle aussi, pour nos lecteurs [...] Il était essentiel que nos titres demeurent dans cette spécificité culturelle, celle-là même que connaît et incarne le Groupe Hersant, historiquement ancré dans la presse quotidienne. Certains, qui souhaitaient nous acquérir, avaient peut-être d’autres idées en tête » [7]. Le courageux Comboul, qui pleurait la mort de Jean-Luc Lagardère en 2003 (« nous mesurons combien sa pensée, son regard et sa volonté manqueront à notre pays »), découvre soudain qu’« on ne représentait pas grand-chose » pour l’ancien proprio et se réjouit d’arriver « dans un vrai groupe où nous aurons toute notre place ».

C’est en effet pour Comboul que les motivations paraissent les moins floues. On imagine qu’il n’a pas dû s’ombrager très longtemps des menaces syndicales. Depuis le temps qu’il préside le Syndicat de la Presse Quotidienne Régionale, il fréquente les mêmes coteries que les animateurs du groupe Hersant très loin des clubs anglais. Avec GHM, le PDG sait où il met les pieds. Enfin, un peu plus qu’avec MECOM. Les amis politiques sont les mêmes et d’ailleurs, pour saluer la déconfiture britannique, Comboul convoque le 20 juillet deux poids lourds de l’UMP avec accent, les inénarrables Christian Estrosi (président du Conseil général des Alpes maritimes) et Camille de Rocca Serra (président de l’Assemblée de Corse). Ce dernier confie : « il semblait difficilement convenable que ces titres passent dans le giron d’un fonds d’investissement britannique » [7].

Reste à découvrir de quelle façon le projet Hersant sera plus « convenable » pour les lecteurs et les salariés. Le patriarche Robert, celui qu’on surnommait le "papivore" dans les années 80 parce qu’il était obsédé par le développement de son groupe jusqu’à se retrouver en situation quasi-monopolistique, ne déclarait-il pas au journal L’Expansion en 1975, que « s’il n’y avait pas de journalistes et pas d’ouvriers du Livre, les éditeurs de journaux seraient des gens heureux » ? On dit que l’héritier Philippe partage les mêmes idéaux que son père...

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[1] CGT, SNJ, CGC, FO, SUD, CFDT.

[2] Derrière "Presse de l’Ouest" (Ouest France) et "Rhône Alpes Bourgogne" (Le progrès, La Tribune).

[3] Ajaccio et Bastia : Corse matin ; Nice : Nice matin ; Toulon : Var matin ; Marseille : La Provence ; Montpellier : Le Midi libre ; Perpignan : L’Indépendant ; Rodez : Centre presse.

[4] Les Echos, 11 juillet 2007.

[5] Dernier exemple en date : un article paru le 28 juillet dans Var matin déclare qu’en juin, le groupe Nice-matin [est] en tête de la PQR. On y lit en fait que, loin d’être en tête de quoi que se soit sinon de l’esbroufe, les titres du groupe observent la meilleure progression relative du mois.

[6] AFP, 27 juillet.

[7] Var matin, 20 juillet 2007.

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