Toulon  Var agglomération Qualité France Média Economie Culture Justice et injustices Cuverville sans frontière Cuverweb pratique
Maison fondée à Toulon en 1995

LETTRE D'INFORMATION | CONTACT

Var/Nice-matin : hyperréalisme de la mise en scène

dimanche 22 avril 2007
par Olivier Vermert

Comment, à force de racolage, les rédactions du groupe Nice-matin sabordent la crédibilité des enquêtes maison. Comment le PDG du groupe devient la risée des salariés et des lecteurs.

L’affaire a déjà été évoquée partiellement, entre autres, par Le Monde et le Nouvel Observateur.

15 février 2007.
« Acheter des armes à Nice ? C’est très facile », révèle-t-on à la Une de Nice-matin avec photo à l’appui. Le dossier sera repris et adapté aux contingences varoises deux semaines plus tard pour Var-matin [1] :

À l’affiche : description, chiffres, entretiens, et surtout une enquête sur le terrain (« À Nice, des Kalachnikov sous le manteau ») où l’on apprend qu’un journaliste a presque réussi à acheter une arme de gros calibre à des trafiquants locaux. Ça se passe au petit matin sur une route de l’arrière pays, les flingues sont planqués dans le coffre d’une voiture. La description vient en parfait contrepoint de la photo choisie pour la Une.

C’est Anna Politkovskaïa qu’on assassine

Mardi 10 avril 2007.
Il est rare que le PDG de Nice/Var/Corse-matin prenne la plume. Cela n’arrive que dans les grandes occasions, la mort de Lagardère par exemple, ou quand la Liberté d’Expression se trouve en danger comme aujourd’hui. Aujourd’hui, Michel Comboul donne une leçon de déontologie à la hiérarchie judiciaire. Solidarité du patron envers son personnel : deux journalistes de Nice-matin ont été « très longuement interrogés » par la justice après l’enquête sur le trafic d’armes.

« Il y a le discours officiel, celui du garde des Sceaux, celui même du président de la République, sur la liberté des journalistes d’exercer leur métier et leur droit fondamental de ne pas révéler leurs sources. Et puis il y a la réalité. Elle est tout autre. Elle est celle des gardes à vue, des menaces, elle est celle des juges d’instruction, lourdement accompagnés de gendarmes et de spécialistes en informatique, déboulant dans les salles de rédaction, fouillant les tiroirs, attaquant les disques durs, usant et quelquefois abusant de la force de la loi. [...] Une enquête sur des ventes d’armes de guerre à Nice n’a pas eu, apparemment, l’heur de plaire. L’auteur de l’article a donc été interrogé par deux policiers pendant 5 heures d’affilée, comme un vulgaire malfrat pris en flagrant délit. Son rédacteur en chef a eu droit à 3 heures de ce traitement.
En vérité, Nice-matin ne faisait que révéler ce que beaucoup de gens "informés" savent parfaitement. Après les conflits en Serbie et Tchétchénie, et l’accueil de réfugiés de ces pays, beaucoup d’armes de guerre circulent et se vendent dans les Alpes maritimes.
Il faut croire que certains magistrats pensent avoir un droit de censure sur ce qui peut s’écrire dans un grand quotidien d’information. Ils ont donc déniché un article du Code sur la provocation à l’armement, punie de 5 à 30 ans de prison.
Quelle que soit leur appréciation, les juges doivent savoir mettre eux-mêmes des limites à leur pouvoir. [...] Au nom de quelle raison un journaliste d’expérience ne pourrait-il pas écrire sur un tel thème de société, aussi sensible que celui-là ? Qui cela gêne-t-il, sinon ceux qui sont dans l’impossibilité de mettre un terme à ces trafics ou qui sont furieux que cela se sache ?
Nos lecteurs ont aussi un droit, celui d’être informés. [...] Peut-être vaudrait-il mieux s’en prendre directement aux faits, plutôt qu’aux journalistes qui les relatent
 ».

« Et puis il y a la réalité. Elle est tout autre »

Jeudi 12 avril.
Le magistrat visé se nomme Éric de Montgolfier, Procureur de la République près le tribunal de grande instance de Nice. Comme il n’a que très moyennement apprécié la sortie de Comboul, il use de son droit de réponse :

« Vous vous inquiétez de l’enquête que j’ai ordonnée lors de la parution d’un article publié le 15 février dernier avec pour titre "des Kalachnikovs qui se vendent à Nice sous le manteau", illustré, à la "une", par une photographie surmontée d’un titre évocateur : "Acheter des armes de guerre à Nice ? C’est très facile !" De telles indications ne pouvaient que me conduire à des vérifications sur la réalité de la situation ainsi révélée et potentiellement dangereuse. Tel fut donc initialement l’unique objet de cette enquête.
Puis, au cours de celle-ci, l’audition d’un armurier dont le nom est cité dans l’article, ce qui dispensait d’avoir à l’identifier, a révélé que la photographie publiée comme illustration, rendant cet article crédible, n’était que le fruit d’une mise en scène. Les personnes y figurant, le visage dissimulé, n’étaient nullement des vendeurs d’armes de guerre, l’un n’était autre que l’auteur de l’article, le second un fonctionnaire de Police. Les armes, d’ailleurs neutralisées, avaient été prêtées par des armuriers locaux. En effet l’auteur de l’article n’avait pu s’en procurer avec les 800 euros mis à sa disposition par votre journal.
Il convient d’ajouter que ni l’auteur de l’article ni le rédacteur en chef n’ont été placés en garde à vue, encore qu’ils auraient pu l’être dès lors que le délit de diffusion de fausses nouvelles, prévu par l’article 27 de la loi sur la Presse, paraissait pouvoir leur être reproché. En effet la combinaison de la photographie et des titres laissait croire que des armes de guerre pouvaient être aisément acquises à Nice, même si l’article démontre qu’il n’en est rien, contrairement, pour reprendre votre affirmation, à ce que "beaucoup de gens informés savent parfaitement".
Ainsi, loin d’avoir outrepassé les attributions qui m’ont été confiées, n’ai je fait que les exercer, d’abord en cherchant à m’assurer que les faits relatés par votre journal étaient exacts, éventuellement pour les établir et les réprimer le cas échéant, puis, toujours au nom de la loi, en demandant des comptes à ceux qui avaient cru pouvoir user d’un stratagème pour étayer un article propre à inquiéter l’opinion publique. [...]
 »

Le poids des mots, le choc des photos bidon.

Quel que soit le crédit qu’on veuille apporter au contenu de l’enquête, l’irritable Montgolfier a trouvé la brèche et s’y est engouffré. Trop facile.

Nice-matin a l’habitude des effets spéciaux. À l’ère du "docu-fiction", les rédactions n’hésitent plus à mettre en scène le spectacle de la réalité.
Pour introduire un dossier sur les dangers de l’atome en région PACA, on choisit la photo de deux individus en combinaison protectrice intégrale qui pointent un compteur geiger vers l’objectif, en extérieur, devant une pancarte "accès interdit - danger". Titre : « Faut-il avoir peur du nucléaire ? » [2].
Pour un article sur les violences conjugales, une femme esquisse un geste de défense face à une silhouette menaçante. Est-ce la copine du photographe ? Ou une stagiaire, entre deux photocopies ?

Il paraît que les journalistes tolèrent sans ronchonner de voir leurs papiers ainsi enrobés et donc affadis, dégradés.
À l’occasion de la remise des prix "Impact 66", qui honorent chaque année « les campagnes [publicitaires] les plus remarquées par les lecteurs de la Presse Quotidienne Régionale », Michel Comboul, PDG du groupe Nice-matin mais aussi président du Syndicat de la Presse Quotidienne Régionale (SPQR) et à ce titre porte-drapeau de la déontologie journalistique, est intervenu pour insister sur « la crédibilité et la responsabilité d’une presse de proximité au moment où Internet multiplie les sites d’information non professionnels » [3].

Le 12 avril, il répond au droit de réponse du Procureur : « Sur le fond, nous maintenons la réalité de nos investigations. La question, la seule d’ailleurs qui est posée, concerne la photo, un montage nécessaire permettant aux lecteurs de visualiser une arme de guerre ». Car dans le pays joyeux des enfants heureux, les lecteurs ne savent pas à quoi ressemble une arme de guerre.
Remarquez, ils ignorent aussi à quoi ressemble un vrai quotidien d’information locale, et ils n’en font pas tout un fromage.

Imprimer Imprimer

L’article du Nouvel Obs (avantage de Montgolfier) : ici.

Celui du Monde (avantage Comboul) : .

[1] Nous citons Var-matin (3 mars) car n’avons pu nous procurer l’édition de Nice-matin (15 février). Damned. Fions-nous cependant à la description qu’en fera le Procureur de la République — voir plus loin dans cet article. Les éléments essentiels sont au programme des deux publications.

[2] Après avoir acheté le journal pour vérifier, on se rend compte que malgré quelques Cassandre l’heure n’est pas au catastrophisme. D’autant que le dossier de deux pages (22 mars 2007) fait complètement l’impasse sur le nucléaire militaire pourtant cher aux Toulonnais.

[3] Var-matin, 22 mars 2007.

<span style='text-transform: uppercase;'>Média</span>
Dans la m?me rubrique
Derrière les lignes du Front : un livre de Jean-Baptiste Malet
(14/10/2011) (1 message)
Joe Sacco, le journalisme et les médias
(04/10/2011)
Insécurité à l’école : du fait divers au fait social
(06/05/2010) (1 message)
Régionales : Nice-matin affiche sa neutralité de droite
(28/02/2010) (5 messages)
Des Chinois à Toulon : comment l’information vient aux journalistes
(19/04/2009) (1 message)
La Provence et le groupe Nice-matin changent de main
(29/08/2007) (2 messages)
Sauver RTL-Toulon ?
(27/06/2007) (29 messages)
"J’ai une question à vous poser" : entretien avec une participante
(07/03/2007) (3 messages)
Radio Active dans la panade
(07/10/2006) (25 messages)
Le petit bal des pères la pudeur
(25/09/2006) (10 messages)
Les br?ves
L’UMP ou le lecteur ? Var Matin a fait son choix
(28/09/2009) (3 messages)
Le choix d’Hubert
(19/09/2009) (3 messages)
Chez les journalistes varois, le rouge-brun se porte bien
(13/04/2009) (12 messages)
Images du protectorat
(18/05/2008) (2 messages)
Un début d’année riche en actualités
(13/01/2008)
Une vie de con
(10/12/2007) (3 messages)
Nice-matin version Hersant : la spirale vertueuse
(04/10/2007)
Arrêt sur images (la 5, Daniel Schneidermann) s’arrête. Heureusement, le Droit de savoir (TF1, Charles Villeneuve) continue
(24/06/2007) (2 messages)
La pression, c’est ceux qui la subissent le moins qui en parlent le mieux
(27/04/2007) (1 message)
Débat Royal/Bayrou : une journée sans pression
(26/04/2007)