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Dansons sous la pluie

Le retour du Pitalugue (2/2)
mercredi 27 octobre 2004
par Léon Gicquel

Un précédent article raconte comment s’accumulent les oeufs toulonnais dans le panier nucléaire. Nous avons là des logements avec vue sur autoroute. Un collège. Un complexe sportif de 5000 places.
Mais le panier n’est pas seulement soumis aux "aléas technologiques", comme on dit. On a vu qu’il était judicieusement placé à l’embouchure d’une rivière au cours contrarié. Cassandre prétend qu’il n’attend qu’une bonne pluie discontinue de deux semaines pour sombrer au fond de la rade. Improbable ?

APPELONS-LE monsieur Brun. Monsieur Brun, haut fonctionnaire désormais en retraite, a fait sa carrière près des quatre derniers maires de Toulon, y compris Hubert Falco. Monsieur Brun, en sa qualité d’expert en urbanisme, fut impliqué dans tous les grands projets qui ont fait l’éclat de cette ville.
Des observateurs se souviennent d’une réunion consacrée à ce vieux serpent de mer appelé Contrat de baie. Harcelé par des Lassipontains inquiets des risques d’inondation si une forte et longue pluie venait à s’abattre sur la ville, il déclara que « les orages de type cévenol ne peuvent pas arriver ici car nous ne sommes pas dans les Cévennes ! » Aussi vrai que les crétins des Alpes ne descendent pas de la montagne. Encouragé par son argumentation imparable, il enchaîna : « Toulon bénéficie d’un microclimat qui fait que les orages d’une telle violence sont impossibles. »

Moi technocrate. Moi urbaniser.
La méthode Coué n’est pas l’apanage de monsieur Brun. De tels experts officiels, du haut de leur suffisance, en font souvent leur fond de commerce. Qu’on en juge par la mise en parallèle de deux extraits de Var matin. Celui proposé ci-dessous est antérieur de quelques semaines à l’ouverture de la traversée souterraine de Toulon.

Celui-là est plus récent. Rappelons que le tube a été ouvert en 2001. Ce qui devait être « très exceptionnel » selon la DDE est vite arrivé...

Le Dossier Communal Synthétique des risques majeurs (DCS), élaboré par le Service Interministériel de Défense et de Protection Civile [1], prévient : « la commune [de Toulon] est soumise aux risques d’inondation de plaine et de crues torrentielles générés par trois rivières : le Las (Rivière Neuve), le Saint-Joseph affluent de l’Eygoutier, et l’Eygoutier. Les crues mémorables de la Rivière Neuve sont celles des années 1968, 1972, 1973 et 1978 (niveau centennal). Pour l’Eygoutier les principales crues ont eu lieu en 1909, 1923, 1955, 1957, 1959 et octobre 1973 ; celle de janvier 1979 a atteint le niveau centennal). Des ruissellements urbains se produisent également lors d’orages violents. Les points sensibles sont : les quartiers de Lagoubran, de Pont de Suve, Collet de Gipon, Les Ameniers, et La Palasse. »

Nous gardons en mémoire et en archive des traces de l’inondation de 1978 :

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Avenue de la Résistance, janvier 1978

Mais il faudrait ajouter à la liste du DCS l’année 1886, qui connut un automne particulièrement pluvieux. Le journal local de l’époque en témoigne : « Les rues Gilly, Fabrègue, Zoé et Navarin furent littéralement submergées dans l’espace de très peu de temps. L’aspect de ces rues était pitoyable ; tous les petits jardinets, les rez-de-Chaussée et même jusqu’aux entresols de certaines maisons étaient inondées, dévastées ; les habitants de quelques maisons furent même obligés, à un moment donné, de monter sur les toits de leurs immeubles, transformés en habitations lacustres, et on dut aller les chercher en bateau. On craignit un instant que la plupart des maisons immergées ne s’écroulent, et M. le Commissaire de police du Pont-du-Las, sur le conseil de M. le docteur Perreymond, fit prendre à cet effet de très prudentes mesures. Une corde tenue par des agents fut placée en travers du boulevard de la rivière, où les curieux attirés par le désastre commençaient à se regrouper en foule. Ce boulevard alimenté par les bouches d’égouts, d’où l’eau jaillissait avec force, ressemblait à un véritable torrent. Les eaux dévalant avec furie du boulevard se précipitaient dans la rivière, devenue trop étroite pour les contenir. Fossés et ruisseaux, tout était rempli d’eau. La quantité de sable charriée par les eaux est énorme ; les rails des tramways ont été obstrués sur tout le parcours ; ce n’est que ce matin qu’on a pu opérer un déblaiement sérieux » [2].

En attendant le déluge.
Nîmes 1988, Vaison-la-Romaine 1992, crues du Gard ou de l’Aude... A la fin des années quatre-vingt, le rapport de l’ingénieur général Ponton initia une longue série consacrée aux inondations, aux dégâts et à la prévention. En 1994, le député Mariani rendait celui de la Commission d’enquête sur les causes des inondations et les moyens d’y remédier. On pouvait y lire : « En avril 1989, l’ingénieur Ponton mentionnait dans son rapport 62 villes, dont Vaison-la-Romaine [NDLR : et Toulon], susceptibles d’être victimes de crues par ruissellement pluvial. Non seulement l’imperméabilisation des grandes surfaces (lotissements, parkings, routes, aéroports, zones commerciales et industrielles) accélère le débit de l’eau, mais l’écoulement de celle-ci est en outre gêné du fait de l’inadaptation fréquente des réseaux d’évacuation des eaux pluviales ou de l’implantation de grandes voies d’accès ou de ponts de chemins de fer, par exemple, qui se transforment alors en véritables retenues. [...] La forte urbanisation, conséquence de l’évolution de la société contemporaine (5,5 % du territoire national est aujourd’hui artificiel), s’est accompagnée d’un phénomène d’amnésie collective. L’homme a oublié le fonctionnement naturel des cours d’eau au point de recouvrir ces derniers de béton. »
Les "catastrophes naturelles" à répétition ont obligé les communes à se doter de plans de prévention des risques naturels (PPR) à partir de 1995 et de la loi Barnier [3], censés encadrer les plans d’urbanisme. Ces PPR ne concernent que l’urbanisation à venir, et dans la méthodologie qui concourt à leur établissement, on doit trouver le « juste milieu entre catastrophisme et réalité ». On pourrait aussi bien dire que le PPR réalise l’arbitrage astucieux entre intérêts immobiliers et déboires centennaux.
Toulon dispose de son plan de prévention des risques d’inondation depuis 1999. Un plan très réaliste, pas catastrophiste pour deux sous.
Ci-dessous, le récapitulatif de la carte de l’aléa risque inondation côté ouest, puis est. On peut le constater, les surlignages bleus qui indiquent officellement cet aléa ne concernent en rien le quartier du Pont du Las, à l’ouest, tout comme ils ne concernent en rien l’avenue de la Résistance, à l’est. Les photos de l’inondation de 1978 que nous avons reproduites viennent donc sans doute d’une autre dimension. Monsieur Brun peut dormir tranquille.

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Pour comprendre pourquoi et comment les rivières du Las et de l’Eygoutier ont été détournées de leur lit historique, lire le chapitre précédent : Jauréguiberry : arche de Noé ou abri anti-atomique ?

[1] Document disponible sur le site du Comité Départemental d’Information Géographique.

[2] In le petit Var, 28 octobre 1886.

[3] Loi n° 95-101 relative au "renforcement de la protection de l’environnement". Sans le drame de Vaison-la-Romaine, y aurait-il une loi Barnier ?

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