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Lagoubran 1899 : Boum ! Et après ?

mercredi 13 octobre 2004
par Olivier Vermert

Cuverville s’intéresse aux risques technologiques induits par les activités militaro-industrielles de l’arsenal toulonnais.
Comme mise en bouche, voici l’histoire de la poudrière de Lagoubran qui explosa dans la nuit du 5 mars 1899. Une explosion semble-t-il spontanée, qui est à celle de l’usine AZF de Toulouse ce que "la Charge des Walkyries" de Richard Wagner est à "la Route Fleurie" de Francis Lopez. Et ce n’est pas pour nous vanter.
Un siècle plus tard, le volcan est-il éteint ?

UNE flamme gigantesque, un « immense nuage de fumée noire et fétide », un tonnerre dont le vacarme sera perçu, raconte le Petit Var [1], jusqu’à Barcelonnette !
La poudrière impliquée dans l’explosion est la plus ancienne de l’Arsenal, construite sous Louis XIV et en partie refaite en 1883. Dans ses magasins, deux types de charges en usage à la fin du dix-neuvième siècle : l’antique "poudre noire" ou poudre à canon (environ 100 tonnes), et l’innovante "poudre B", dite poudre sans fumée, inventée 15 ans plus tôt par l’ingénieur Paul Vieille (environ 80 tonnes). Des substances non altérées et considérées stables par les analystes et la hiérarchie militaire.

« Ce fut la ruine dans un rayon de trois kilomètres autour de la poudrière. Outre un village détruit [celui de Lagoubran], une vie économique réduite à néant, les effets de l’explosion ont été tels que des blocs de pierre furent projetés. Le Petit Var du 6 mars 1899 donne l’exemple d’un bloc de 200 kilos retrouvé à 2 kilomètres de l’endroit de l’explosion. Egalement, autre fait frappant : l’eau du canal qui entourait la poudrière a débordé sur la route de la Seyne en raison du souffle de l’explosion. Les routes furent recouvertes de débris. De l’arsenal principal de Toulon à la poudrière, la route fut jonchée de pierres, il en va de même pour la route conduisant à la Seyne qui est bordée d’immeubles détruits et jonchée de blocs de pierre » [2].

Pertes humaines : 55 victimes directes comptabilisées, essentiellement des civils. 51 d’entre elles auront droit à une cérémonie offerte par la municipalité toulonnaise, assortie d’une concession à perpétuité (deux blessés mourront trop tard pour participer aux agapes officielles, et on trouvera ultérieurement deux cadavres supplémentaires sous les décombres). La ville reçoit les témoignages de sympathie des plus hauts dignitaires de l’Etat. Des souscriptions sont ouvertes pour venir en aide aux familles et à la commune sinistrées. Le Président de la République (Loubet) et le président du Conseil (Dupuy) y vont eux-mêmes de leur poche (500 francs chacun), avant que ne soient débloqués divers crédits pour un total de 700.000 francs. Des initiatives privées permettent de recueillir des fonds supplémentaires.

Responsabilités et négligences. Un éditorialiste de la Nature, "revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie" [3], écrit quelque temps après le drame : « l’émotion produite par l’explosion de Lagoubran n’est pas prête de se calmer. La catastrophe est lamentable. Nous espérons bien que l’on va soumettre à un examen attentif toutes nos poudrières. Il en est encore quelques-unes, peut-être, qu’il faudra déplacer. La leçon est dure, mais il faut qu’elle nous profite. Le magasin à poudre de la marine de Lagoubran situé entre la Seyne et Toulon avait été réfectionné en 1884 ; on l’avait construit loin de toute agglomération ; peu à peu, des maisons se sont élevées dans son voisinage et le mal a été précisément de laisser bâtir dans la zone dangereuse. On est d’habitude plus sévère. Une enquête rapide devra éclairer le pays sur les poudrières qui pourraient offrir des dangers. La cause de l’explosion est et restera sans doute indéterminée. Nos poudres jouissent cependant d’une stabilité plus grande qu’on ne le pense généralement. Mais enfin, il est certain, malheureusement, que les explosions sans cause apparente se sont produites à plusieurs reprises. Ce qui est survenu peut donc se produire encore. Et l’on ne saurait trop multiplier les précautions. »

Trois enquêtes seront diligentées. La première vise à établir les causes "techniques" de la catastrophe. Elle est déléguée à un militaire de haut rang, directeur de l’artillerie au ministère de la Marine. Résultats : l’explosion ne peut pas venir d’une imprudence des techniciens de la poudrière, ni d’une combustion spontanée. La Grande muette réfute ainsi toute responsabilité et émet l’hypothèse d’un acte criminel.
La seconde enquête est d’ordre judiciaire et confiée au préfet maritime. Pour lui, ni responsabilité humaine ni acte criminel : plutôt une combustion spontanée.
Enfin, une commission postérieure sera chargée de revenir sur l’origine du drame. Parmi les experts : Paul Vieille, inventeur de la fameuse poudre B. Une étude supplémentaire pour pas grand-chose, sans conclusion affirmée... Malgré « les témoignages d’un ouvrier et d’un garde [selon qui, quelques mois avant le désastre], deux caisses contenant de la poudre B ont été noyées car elles dégageaient des vapeurs rougeâtres. Un rapport a dû informer les chefs, mais ils n’ont rien fait » [2].
Il faudra attendre huit ans et une nouvelle catastrophe, l’explosion du cuirassé Iena en carénage au bassin de Missiessy, pour qu’on remette la responsabilité de la poudre B sur le tapis.

Et aujourd’hui ?
Dans cette vieille histoire, on retrouve les mécanismes en action à chaque fois que la société est confrontée à une calamité, qu’elle soit d’ordre naturel ou technologique :
- La population est prise au dépourvu. Des riverains peu ou pas informés s’étonnent a posteriori, ayant parfois acheté un terrain en zone dangereuse (avec la bénédiction des pouvoirs publics) sans réellement mesurer les risques. Tant que ça va bien, on ne voit pas ce qui pourrait aller mal. Comme aurait pu le dire monsieur de la Palisse, dix secondes avant l’explosion rien n’avait explosé ;
- les pouvoirs publics, négligents, s’inquiètent trop tard : ils ont laissé l’urbanisation aller de l’avant au mépris de toute prudence ;
- le drame suscite une compassion universelle, plus ou moins sincère, plus ou moins hypocrite, avec son corollaire, l’appel à la générosité qui tend à pallier les carences de l’Etat ou des autorités impliquées ;
- on cherchera sans fin les responsabilités, les dirigeants pratiqueront le déni systématique, les instances prises dans la tourmente joueront au ping-pong. Les dossiers s’accumuleront chez le juge jusqu’à ce que la société oublie. Jusqu’au prochain drame.

La « dure leçon » a t-elle servi ? Après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse, le gouvernement s’est attelé à la mise en place des Plans de Prévention des Risques Technologiques. « Les PPRT délimitent, autour des installations classées à haut risque, des zones à l’intérieur desquelles des prescriptions peuvent être imposées aux constructions existantes et futures et celles à l’intérieur desquelles les constructions futures peuvent être réglementées ». Oui mais voilà. Encore faut-il définir ce qu’est une installation à haut risque.
En matière de dangers technologiques, l’Europe s’est dotée d’un outil nommé "directive SEVESO" [4]. Un établissement classé SEVESO est soumis à une attention toute particulière et impose une maîtrise très rigoureuse de l’urbanisation. La directive SEVESO a évolué depuis sa création et concerne désormais aussi les activités relevant du secteur pyrotechnique.
Le naïf pourra donc s’étonner de ne pas trouver, dans la liste des établissements de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur classés SEVESO, la moindre référence à la poudrière toulonnaise, rebaptisée "Pyrotechnie". Le naïf ignore que les installations militaires sortent du champ d’application de la directive SEVESO.

Ci-dessous, un instantané d’une page trouvée sur le site du ministère de l’Ecologie et du développement durable consacré à la prévention des risques majeurs (PRIM). Rubrique "Ma commune face au risque majeur" :

Sur le site du Comité Départemental d’Information Géographique, un document consacré aux risques technologiques prévient : « le risque industriel sur la commune [de Toulon] est généré par : d’une part la traversée au quartier de la Beaucaire du gazoduc Aubagne-Toulon, d’autre part l’implantation au quartier de Lagoubran de l’usine Pyroméca [5] ainsi que celle des établissements de la Pyrotechnie de la Marine Nationale. Ce risque technologique peut être également considéré comme un risque de transport de matières dangereuses. » Curieusement, les rédacteurs affirment ensuite : « il n’y a pas eu jusqu’alors d’accident industriel ayant touché la commune ». A croire que l’explosion de mars 1899 était de nature artistique.
A noter : ces phrases sont extraites du Document Communal Synthétique (DCS) qui permet au maire de développer l’information préventive dans sa commune. A lire absolument.

Sur le même site, chacun pourra consulter le plan des "servitudes d’utilité publique" de la ville de Toulon. « La servitude d’utilité publique est une procédure administrative qui permet d’empêcher la construction sur certains terrains autour du site classé pour des questions de sécurité ou de salubrité publique. » Limité au périmètre de la Pyrotechnie, le plan établi en 2002 donne ceci :

JPEG - 118.4 ko
Cercle orange, au centre : périmètre de sécurité de Pyroméca.
Rouge : polygone d’isolement de la Pyrotechnie.
Orange + rouge + rose : servitude d’utilité publique (fond : IGN).

Les petits rectangles noirs qui pigmentent la carte, en particulier au nord près de l’autoroute, correspondent bien sûr à des bâtiments dont certains sont des maisons individuelles ou des immeubles, construits malgré la servitude, parfois jusque dans le périmètre d’isolement de la Pyrotechnie.

« ...Et le mal a été précisément de laisser bâtir dans la zone dangereuse », disait l’observateur de 1899.

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Merci à la société des Amis du vieux Toulon et à Benjamin Ullmo.

[1] Var matin de l’époque.

[2] La catastrophe de Lagoubran, par Florence Guy, extrait du mémoire de maîtrise sur "Trois catastrophes survenues dans l’enceinte de Toulon, 1899-1907-1911" présenté à l’Université de Lettres de Nice, juin 1996.

[3] Journal hebdomadaire fondé par l’aéronaute Gaston Tissandier.

[4] Encore une initiative intervenant après un drame, en l’occurrence le rejet accidentel de dioxine sur la commune de Seveso (Italie) en 1976.

[5] Usine spécialisée dans la fabrication de pyromécanismes, boulons explosifs pour propulseurs spatiaux.

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  • Lagoubran 1899 : Boum ! Et après ? 16 septembre 2008, par kwt (4 r?ponses)
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