En 2002, la ville de Bandol équipait les parkings du port d’un système de télévidéo surveillance sans fil, dernier cri. Fière de cette vitrine balnéaire sécurisée, la société Scutum est venue à la mairie convaincre une dizaine d’élus et représentants de la région Paca d’en faire autant. Outil dissuasif banalisé et rassurant pour tous, la vidéo reste floue sur la délinquance. Parfois, elle la grossit, souvent elle la déplace.
Le débat sur les libertés publiques et la vie privée est dépassé. Oliver Weber, directeur général adjoint du groupe Scutum, « coq gaulois des métiers de la sécurité », le confirme : « Nous étions invités en mars au Sénat avec Monique Teissier Jacquel (directeur des Services de la mairie de Bandol, ndlr), à un séminaire sur l’usage des nouvelles technologies au service de la sécurité dans les collectivités territoriales. La vidéo, oui ou non, n’est plus le problème. Tout est dans le déploiement ». Adieu l’idéologie, bonjour l’opportunité et l’efficacité. Le principe des caméras dans les villes se banalise, la technologie se surpasse. On s’équipe, de Lyon à Nîmes, jusqu’aux rives de la Méditerranée en passant par les villages de l’arrière-pays varois. Au risque parfois d’exagérer ladite insécurité, ou de ne pas en parler du tout, à défaut, dans les deux cas, d’arguments éloquents et de chiffres précis pour justifier un tel système si rassurant. C’est du moins l’impression que laisse cette réunion. Pourtant, la vidéo surveillance est très réglementée et exige un dossier béton pour être acceptée en Préfecture (voir encadré).
Dissuasion
Maître mot du jour, plus agréable à entendre que répression, la dissuasion de la caméra fait l’unanimité. « Je n’ai pas d’obsession sécuritaire, ni de réels problèmes de délinquance. Je cherche juste à sécuriser l’ambiance générale en intimidant les mal intentionnés, et garantir des parkings payants fiables », dit François Barois, maire de Bandol. Avec 27 interpellations en 2002, 34 en 2001 et 10 à ce jour, Bandol est loin du Bronx. « Les 13 caméras sont sur les parkings. Nous n’avons pas été au delà du souhait des habitants, concertés en réunion publique l’an passé », ajoute Monique Teissier. Techniquement, grâce au dôme sur le toit de la mairie, Bandol pourrait surveiller toute la ville, mais devrait alors faire une nouvelle demande en préfecture. Logique d’effet dissuasif, personne ne souhaite jouer à la caméra cachée, bien au contraire. La loi veille et oblige à indiquer les zones surveillées. A Ollioules, M. Thuilier, adjoint à la sécurité a lui aussi des problèmes de parkings à résoudre, désertés par les habitants. Souterrains et gratuits (ceux-là), ils comptent environ cent voitures vandalisées par an. « Je préfère cette surveillance soft plutôt que rendre les parkings payants et fermés. La caméra permettra de cerner les événements, de jour comme de nuit et aider éducateurs et correspondants 24h/24 ». Adepte de la dissuasion, Ollioules a fait un test très efficace en plaçant une caméra devant une benne à ordures pour empêcher le dépôt sauvage.
Balayage
La prévention est certes une démarche constructive et honorable. Mais personne ne se bouscule pour répondre à la question du déplacement de la population dite indésirable, qui fuit les caméras et reporte donc incivilités, agressions, vols et vandalisme chez le voisin non équipé. Ce ballet amuse presque. « S’ils peuvent aller faire çà ailleurs… Je ne peux pas résoudre tous les problèmes de société », confie le maire de Bandol. La caméra balaye donc devant chez elle, repoussant la poussière plus loin, et ne s’attardant pas sur les raisons de cette délinquance qui se colle évidemment là où se trouve l’or au cou et l’argent dans les sacs, ostensiblement. Sans incriminer les gens du voyage, (souvent cités), la ville prévoit pour eux fin 2004 une zone réservée, sur la route de Marseille, loin de la mer. L’effet pervers risqué : transformer villes ou quartiers en vitrines, avec des commerces, des touristes, et une population aisée nettoyée de sa partie la plus fragile, pauvres, chômeurs, émigrés et précaires.
Même silence quand on suggère un budget vidéo (100.000 euros Bandol) transféré vers des projets de prévention éducatifs et sociaux, plutôt que dissuasifs. Certains n’y croient pas ou plus. « Il n’y a que 15% de jeunes de moins de 19 ans ici. Les nôtres, même les plus durs, on les connaît depuis la maternelle. Le problème vient d’ailleurs » souligne le maire.
Marché porteur
Scutum démarche les institutions sur le terrain des Contrats Locaux Sécurité (CLS) en brandissant l’insécurité en vogue, cheval de bataille des dernières élections présidentielles. C’est de bonne guerre pour un commerçant dont la mission est trouver des clients et vendre ; encore faut-il ne pas créer la demande pour rien. « Notre système est adaptable, mobile, évolutif et économique. Il répond donc aux besoins très contrastés en matière de sécurité d’une ville à l’autre » précise le directeur. Parole de citoyen cette fois, il ajoute qu’il « préfère une police nationale et municipale soutenue par cet outil, qu’une police privée incontrôlée ». François Barois ne cache pas que la vidéo surveillance s’inscrivait dans sa campagne électorale, en réponse à la demande des habitants et des commerçants de Bandol. « 60% de la population a plus de 60 ans et nous passons de 7900 habitants à 40000 en été. Je veux sécuriser les personnes âgées et les touristes, sans transformer non plus la ville en Monaco ou Orange…. Il y a des bandes bruyantes traînant le soir près des baraques à sandwiches, que j’ai fait fermer à 1h. Des jeunes secouent les voitures qui passent, ce n’est pas très plaisant. » Politique et économie sont au rendez-vous de la vidéo surveillance. L’adjoint à l’urbanisme de St André de la Roche près de Nice, qui lui, regrette qu’on vole les fleurs dans les cimetières pour les revendre, n’est pas dupe et le dit.
Avant la visite du PC, les questions clôturent la présentation high tech et tournent plus sur la location bail, la qualité de vision nocturne, la durée de vie, le délai d’installation, la protection de l’environnement, les démarches administratives, l’entretien. Peu de débat sur l’insécurité réelle, comme si le système était bien normalisé. Toutefois, le maire de Bandol est presque gêné de servir d’exemple et ne voudrait pas qu’on utilise cette image sécurisée à outrance. Elle a pourtant fait du chemin. Sur internet, la cité balnéaire apparaît déjà sur le site d’un fournisseur américain, spécialiste de la sécurité à la Maison Blanche.
Une surveillance surveillée
L’installation d’un système vidéo doit être conforme au décret 96-926 du 17/10/96 portant application de l’article 10 de la loi du 21/1/95 sur la sécurité, droit fondamental des libertés individuelles et collectives. Elle doit faire l’objet d’une demande d’autorisation préalable déposée en Préfecture et instruite par une Commission départementale : dossier justifiant l’installation (bilan, analyse insécurité)
Plan d’installation détaillé, dispositif technique, consigne d’exploitation, sécurité de l’équipement et des enregistrements, modalités d’information au public et d’accès aux images… la liste des systèmes de surveillance autorisés est disponible en mairie.
Hormis le cadre d’une enquête de flagrant délit, les images ne peuvent être conservées plus d’1 mois. L’accès aux images est un droit, qui peut être refusé pour raison d’Etat, secret défense ou droit des tiers.
(La Marseillaise, 16/6/2003)