L’année 2004 sera l’année de tous les changements, aussi bien pour les chômeurs que pour les étudiants. Si les chômeurs savent à quelle sauce on les mange, les étudiants restent encore dans l’expectative. Le gouvernement, qui temporise un minimum avant les élections, garde sur le sujet de la réforme des universités un flou artistique pas joli joli.
UNIVERSITé : le mouvement national de décembre dernier a plus ou moins capoté. Les étudiants toulonnais ne sont pas plus droitiers que les autres. Mais la motivation est, comme chez leurs camarades de France et de Navarre, fluctuante : le déclic s’opère ou pas, sans pour autant qu’il y ait rejet automatique. Cette fois-là, le mouvement est parti avec certes un peu de retard ; il a pris ensuite « avec des AG jusqu’à 500 étudiants. Mais le président ne nous soutenait pas et se faisait aider par des casseurs de grève, qui viennent de Droit et gueulent dans les assemblées » [1]. Une cinquantaine d’étudiants, c’est-à-dire deux fois plus que le personnel qui a tenu fermée la présidence en juin 2003, était mobilisée pour en découdre. Que faire cependant quand le vice-président Laroussi Oueslati joue les manipulateurs auprès des camarades ? Que faire encore quand le gouvernement dit « oui » un jour, « non » le lendemain, « peut-être » le surlendemain, « plus tard » le jour d’après ? Que faire enfin quand les autres facs ne bougent pas plus que ça ? Entre refus d’une réforme dont on ne sait pas grand chose et volonté de moderniser une université sclérosée, le dilemme reste entier, et en même temps, y a ces putains de partiels qui tombent juste après la trêve des confiseurs. Pour 10000 étudiants dans le Var, en tout cas, le cap est fixé : direction Sud et plein voiles sur le LMD [2] à la rentrée de septembre-octobre 2004.

Université des palmiers et du sable fin. Plusieurs séances marathon du Conseil d’Administration de l’Université de Toulon avaient été réservées, en 2003, à la mise en conformité de ses statuts et à l’intégration du LMD.
Avant la modification des statuts, le CA était organisé selon une distribution par composantes (Sciences, Droit, Lettres, etc.), pas toujours représentative du panel électoral. Suite au recours déposé par l’intersyndicale auprès du tribunal administratif, le président de l’Université, Bruno Ravaz, coordonna l’action visant à modifier la représentation du CA selon une distribution par collèges (professeurs d’universités, autres enseignants, étudiants, personnel administratif, etc.). Mais pour que le Conseil puisse prendre une décision, il fallait réunir la majorité des 2/3 et donc trouver un assentiment assez large entre les trois courants qui s’affrontaient : les pro-Ravaz (majoritaires), les pro-ancien président, l’intersyndicale [3].
« A l’avant-dernier CA, il y a consensus sur le mode d’élections. Au dernier CA, tout le monde vérifie les articles rédigés concernant les élections mais pas le préambule dans lequel le président a changé le nom. Dans l’absolu, tout le monde s’en fout, mais c’est la manière » [1]. Et oui car, tour de passe-passe ou illumination transcendantale, le brave président s’est dit (sans trop avertir l’entourage) qu’une dénomination géographique était plus en adéquation avec les nouvelles tendances du XXIème siècle. Désormais l’Université Toulon-Var s’appellera Université du Sud, comme l’Université d’Aix-Marseille I se nomme Université de Provence, ou encore l’Université d’Aix-Marseille II est devenue Université de la Méditerranée. Il ne manque plus que le pastaga et les olives, et on se voit au Mourillon au resto des Cocotiers...
Lotion Miracle Désaltérante. Le LMD, réforme plus ou moins décidée par les ministres européens à Bologne en 1999, repose sur des contrats d’établissements : les universités françaises sont appelées à signer tous les quatre ans un contrat avec l’État, contrat qui définit les diplômes nationaux que chacune d’entre elles est autorisée à délivrer, les équipes de recherches reconnues ainsi que les crédits alloués à l’établissement pour les actions ciblées que celui-ci s’est fixées. Pour le moment, à Toulon, on connaît surtout l’intitulé des diplômes… mais pas trop leurs contenus. De plus, on ne sait pas encore si tous les projets vont être avalisés : il faut attendre la réponse du Ministère. Une chose est à peu près sûre : les diplômes vont coûter plus cher mais le budget (sauf hausse des droits d’inscription) ne va pas augmenter.

Quatre vagues d’application du LMD se déroulent, au fond des golfes clairs, sur la plage universitaire. L’université de Toulon surfe sur la deuxième vague (tout comme Aix-Marseille I). A observer les résultats de la première (une quinzaine de facs, notamment dans le Nord), on constate que le cadrage national [4]) disparaît. Ce n’est pas pour rien que le terme « diplôme » s’estompe au profit de « grade ». Le Ministère vérifie juste si le projet tient la route. « L’UNEF demande un cadre européen parce qu’en termes de contenu, il n’y a pas d’harmonisation contrairement à ce qui est annoncé » [1]. Les étudiants craignent qu’il y ait des problèmes de passages d’une licence à un master suivant les dénominations, en France, voire dans la même ville. En effet, le LMD est censé favoriser l’insertion professionnelle par une meilleure lisibilité des grades dans l’ensemble des pays européens. Sauf que pour passer d’une Licence à un Master, il faudra d’une part, pour l’étudiant, connaître le contenu de chaque master proposé dans les facs européennes (donc au final, à rester dans la sienne) et d’autre part, pour la fac, que l’étudiant fournisse un dossier avec, un peu comme cela se fait pour les DEA et les DESS [5] aujourd’hui, une lettre de motivation et une lettre de recommandation (ce qui, effectivement, rapproche de la vie professionnelle). « Ce qui compte désormais, c’est la marque. Un étudiant américain ne dit pas "j’ai un Master of Science" mais "j’ai un diplôme de telle ou telle université, de tel département" », affirme Marc Peyrade, directeur de l’Ecole nationale supérieure des télécommunications de Paris [6]. À ce petit jeu, Toulon se situe dans le ventre mou du classement.
L’A.G.C.S n’est pas un gadget automobile. Les présidents d’université et le Ferry-boat (alias Ministère de l’Éducation Nationale) tentent de vendre au mieux un projet ambigu. On cherche à apaiser les doutes et à faire taire les rumeurs, au prix parfois de quelques palabres chevaleresques telles celle de Luc F. dans une tirade digne de Rodrigue : « Moi vivant dans ce poste, il n’y aura jamais de sélection ».
Le projet d’autonomie administrative et financière des établissements d’enseignement supérieur, que M. Ferry garde dans le tiroir suite à l’intervention du président Chirac, avait de quoi inquiéter :
• La Conférence des Présidents d’Universités (CPU) ne serait plus présidée par le ministre, mais par un président élu en son sein. Elle bénéficierait, en outre, d’une autonomie budgétaire.
• Regroupement des universités : « les établissements [...] peuvent s’associer entre eux pour créer des établissements publics de coopération universitaire », et « l’État peut affecter directement à ces établissements des subventions de fonctionnement ou d’équipement et des moyens en personnel ». Tout est dans le « peut ».
• Il n’y a plus obligation d’exercer dans l’établissement pour être président d’université.
• Les universités « concluent des conventions de coopération et de partenariat avec les collectivités territoriales [...] Cette coopération porte, notamment sur la formation professionnelle [...] Elle peut s’étendre à la gestion du patrimoine immobilier et à la mise en commun des ressources humaines et matérielles ».
Dans ce cadre, on pourrait espérer le meilleur pour l’Université du Sud qui se trouverait libérée de la hiérarchie actuelle des facs. On est plus en droit de craindre le pire. Toulon est une fac jeune, créée à la fin des années 1960 comme « centre universitaire » pour décharger Nice et Marseille, dans la mouvance des facs moyennes (comme Perpignan par exemple) avant de devenir pleinement université en 1979. Toulon ne propose pas toutes les filières et même les filières proposées ne dépassent pas toutes le niveau DEUG (Bac+2).
Deux problèmes principaux se posent :
• On ne sait pas ce que vont devenir les formations qui s’arrêtent au DEUG : soit on les passe en licence, soit on ferme la filière. Et combien de licences ? Une seule pour synthétiser les formations préexistantes ou plusieurs plus modestes ? Bref, même s’il y a l’aval du Ministère, l’Université fait un peu ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle peut, comme c’est le cas pour les DU [7] aujourd’hui.
• L. Ferry donnait le chiffre de 15000 étudiants comme limite inférieure pour une université. Quel avenir pour la fac de Toulon ? Pourquoi pas une fusion-acquisition par Nice ou une OPA amicale par Aix-Marseille ? L’Université du Sud sera, pour contrer ces grosses écuries, contrainte de se spécialiser ou se développer. Sauf que dans un contexte de rentabilité, les dirigeants de l’université aidés par leurs « partenaires » des collectivités locales, de la chambre de commerce ou de l’Union Patronale du Var, ne feront pas trop le forcing pour l’ouverture d’un département de Sciences Humaines, par exemple, parce que ces dernières n’intéressent pas franchement les secteurs tertiaire et industriel. La première option, celle de la spécialisation, est la plus probable. Les facs devront sans doute intensifier leur politique d’accords bilatéraux avec des universités européennes partenaires afin de faciliter les échanges et les passages de grades entre elles. La Sorbonne aura donc plus de chances que Toulon de signer un accord avec Oxford ou Lisbonne, même si on annonce, dans les milieux patronaux locaux, les candidatures de trois universités russes et trois autres brésiliennes [8].

Étudiants... poils aux dents. Nous l’avons dit : la réforme LMD vise à favoriser la mobilité des étudiants en Europe, mais une minorité de ceux-ci (12000 boursiers pour 50000 nomades) est pécuniairement soutenue. Certains rêvent de renouer « avec les traditions très anciennes de l’Université européenne » [9], ils risquent d’être déçus au réveil. Cette réforme LMD dépasse le cadre européen et s’inscrit dans une logique de mondialisation des diplômes, car bizarrement, le 3-5-8 est aussi la formule employée dans l’enseignement supérieur aux États-Unis. De quoi assurer une meilleure fuite des cerveaux puisque dans le même temps, le gouvernement Raffarin sabre au clair dans les budgets de la Recherche. Les rémunérations des chercheurs français étaient déjà dérisoires par rapport à leurs collègues installés aux States. 75 % des doctorants poursuivaient leurs études sans allocation et sans espoir de poste. Maintenant, entre « les crédits supprimés et ceux qui n’ont toujours pas été versés, ce serait près de 900 millions d’euros qui auraient été confisqués en deux ans et demi [...] 2004 ne s’annonce pas mieux : 550 emplois de chercheurs devraient être supprimés, pour être remplacés par des contractuels de trois à cinq ans » [6]. D’autre part, le LMD va pousser à l’allongement des études puisque DEUG (Bac+2) et Maîtrise (Bac+4) disparaissent. Cet allongement accentuera l’impression « parcours du combattant » avec un système d’options complexifié, et bénéficiera avant tout aux enfants de classes favorisées qui sont les mieux armés pour décrypter l’information et comprendre le contenu des cours. Le calcul du passage d’une année à l’autre est difficile à décoder : les Unités d’Enseignement (en gros les cours et les TD/TP suivis) se compensent au semestre et l’étudiant peut poursuivre son cursus même s’il a un semestre non validé. Apparemment le principal est qu’après « trois semestres à l’université [pour les meilleurs à 19-20 balais], l’étudiant commence à avoir une idée plus précise de ses objectifs professionnels » [9] et qu’il valide sa licence, son master ou son doctorat avec toutes ses UE, même s’il doit repasser celles de première année au mois de juin final...
De manière générale, avec « 800000 étudiants français obligés de bosser et 100000 sous le seuil de pauvreté » [1], l’université française est plus victime de déficits budgétaires et d’un élitisme à la limite de l’anti-démocratique que de manque de lisibilité des grades. Les chiffres sont accablants. « Notre pays consacre à ses étudiants de premier cycle universitaire à peu près la moitié de ce qu’il consacre à un élève de classe préparatoire » [10]. Japon et Allemagne consacrent à ses étudiants 30 % de moyens en plus, la Norvège 60 % et la Suède 80 %. Si l’on tient compte des droits de scolarité et de l’ensemble des financements privés, l’effort français est deux fois moindre que celui des pays scandinaves. Pire, « si les gouvernements n’avaient pas baissé l’impôt sur le revenu depuis 2001, la France aurait pu multiplier par deux le budget de l’enseignement supérieur ! » [6]. Les vœux de notre Jacquot national en rassureront plus d’un, n’est-ce pas ? En bottant en touche, le gouvernement gagne du temps mais ne s’attaque pas aux inégalités et promet aux étudiants la dérive libérale. « Aujourd’hui, tous les éléments d’une analyse économique classique sont réunis, avec un marché, une concurrence entre acteurs et un impératif de compétitivité. Quelques chiffres permettent d’illustrer ces tendances : au niveau mondial, il y a 4 millions d’enseignants, 80 millions d’élèves, dont 1,7 million étudient hors de leur pays d’origine, 320 000 établissements scolaires, 2 000 milliards de dollars de dépenses annuelles par les acteurs publics et privés, une croissance annuelle de 11 % » [11].
Restons positifs : inscrit à l’Université del Sud, pas loin de Toulon, sous le soleil et à défaut de cerner son cursus, l’étudiant pourra toujours danser la salsa.
• Une page sur les nouveaux statuts de l’Université del Sud.
• Une page sur laquelle vous trouverez tous les textes officiels relatifs au LMD.
• Une page pour tout savoir sur le LMD del Sud.
• Une page pour mieux comprendre l’entreprise de "modernisation" de l’Université, vue par ceux qui la vivent.
• Une page pour défendre la Recherche.
[1] Propos de Vincent Roche, président de l’UNEF-Var.
[2] Licence - Master - Doctorat, aussi appelé 3-5-8.
[3] Si vous avez suivi ce qui précède, vous aurez compris que c’est bien le CA qui statue sur sa propre composition. D’où une certaine tension.
[4] Détermination précise des heures de cours, de travaux pratiques, compensation des Unités d’Enseignements, etc.
[5] Les deux sont des bac+5 : DEA : Diplôme d’Études Approfondies (plus tourné vers la poursuite en thèse), DESS : Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (plus tourné vers la professionnalisation).
[6] Alternatives Économiques, n°221, janvier 2004.
[7] DU : Diplôme Universitaire, non reconnu au niveau de l’État.
[8] Métropole n°66 - 15 septembre / 15 octobre 2003.
[9] Flash Université de Provence, n°35, décembre 2003 : « Comprendre le LMD ».
[10] Haut comité à l’évaluation de l’école.
[11] Rapport pour la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale de O. Turpin, juin 2001, cité dans Cuverville, n°61, édition spéciale, rentrée 2003.