
La commission Thélot [1] est mise en place pour synthétiser « 60 millions d’avis à partager : que vous soyez élève ou ancien élève, parent ou grand-parent d’élèves, membre ou non de l’Education nationale, vous avez des souvenirs, un point de vue sur l’Ecole, un souhait à exprimer, une exigence ou une idée à faire valoir. C’est votre expérience personnelle qui nous intéresse ». Pour cela, 21 thèmes ont été prédéfinis par la commission. Qui parle de démagogie ?
L’objectif est de rédiger une nouvelle loi d’orientation en remplacement de celle composée en 1789 -pardon, en 1989- par Lionel Jospin, alors Ministre de l’Education. Comme l’annonce M. Thélot dans le Monde de l’éducation du mois d’octobre 2003, « c’est un effort de démocratie directe [...] La commission remettra un rapport prospectif énonçant des scénarios et des choix possibles. Au gouvernement ensuite de faire ses choix ». De la démocratie directe ?
Dans le contexte actuel, ce débat ne s’annonce pas sereinement. Depuis de nombreuses années, les orientations du ministère de l’Education sont indépendantes des ministres successifs. Pour prendre le cas de M. Ferry, il est l’ancien président du Conseil National des Programmes (1993 à 2002), nommé par M. Bayrou, il a activement collaboré avec M. Lang et M. Allègre lors de la mise en place de la dernière réforme [2] qui date de 1930 - oups, je voulais dire 2000.
Des derniers Ministres de l’Education, M. Allègre est celui qui a le plus contribué à la vision négative du public concernant le monde éducatif. Du mammouth au dinosaure, en passant par l’absentéisme des enseignants, le système scolaire français, accusé d’archaïsme, en a pris pour son grade. On ne peut-être dupe : ce mode de communication qui a finalement abouti à la démission du ministre ne peut s’expliquer par sa seule maladresse. Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage.
C’est dans ce contexte que le gouvernement actuel entend mettre les fonctionnaires au boulot, tout d’abord en ne remplaçant qu’un départ à la retraite sur deux [3] et en entrant dans une logique d’évaluation via la mise en place d’une nouvelle promotion au mérite.
Le process communicationnel est éprouvé, nous en avons récemment fait l’experience avec les assises des libertés locales et le conseil d’orientation des retraites qui ont cautionné les dernières réformes sur la décentralisation et les retraites. On consulte une commission d’expert qui rédige un rapport établissant tous les scénarios envisageables et le gouvernement en extrait les mesures qu’il souhaitait mettre en application bien avant que la consultation n’ait lieu.
C’est ce que M. Thélot appelle un effort de démocratie directe, le gouvernement préférant parler de dialogue social sans autres partenaires sociaux que les représentants du patronat.
Comme le dit M. Thélot, « le processus du débat est aussi important que son résultat ». Après avoir convaincu l’ensemble des français que le système éducatif était à la dérive, c’est maintenant une grande thérapie de groupe qui est proposée afin de déboucher sur un constat partagé. Le pompon est atteint lorsque M. Thélot explique dans le Figaro comment seront synthétisées les 15000 contributions au débat : « Chaque débat donnera lieu a la rédaction de 3 phrases résumant les trois priorités qui se seront dégagées, ce qui fera 45000 phrases. Ce sont ensuite des logiciels informatiques qui devraient nous aider à faire une première synthèse de ces 45000 phrases qui seront ramenées à 500 ».
Après tout, cela est en cohérence avec l’entrée massive des nouvelles technologies de l’information dans les classes qui, modernité oblige, amèneront à travailler autrement qu’avec une craie, un tableau noir et un peu de matière grise. Le silicium vous va si bien.
Il est particulièrement inquiétant de constater que lorsque Messieurs Darcos et Ferry sont auditionnés à l’Assemblée Nationale ou au Sénat, c’est devant la commission des finances qu’ils s’expriment. Toutes les mesures pseudo pédagogiques invoquées, le sont uniquement pour justifier des mesures économiques ou des modes de gestion du capital humain plus rentables. C’est la négation de l’intérêt des élèves et donc de l’ensemble de la population. Ces orientations sont souvent des conséquences de l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) [4] qui se donne pour objectif de libéraliser progressivement l’ensemble de ce qui peut être commercialisable, y compris l’éducation depuis 1994.
Il n’est donc pas fortuit d’entendre le Président de la République utiliser le vocabulaire des entreprises pour parler de l’éducation.
Lors du lancement médiatique du grand débat, il a ébauché la future loi d’orientation. M. Chirac a invité collèges et lycées à faire preuve de plus de souplesse et à être plus autonomes, et a préconisé de s’engager dans une culture d’objectifs, de contrats, avec une obligation de résultats et une évaluation digne de ce nom. Il s’est prononcé pour une rationalisation du budget de l’Education, qui représente plus de 100 milliards d’euros par an [5]- dont 66 milliards financés par l’Etat -, soit plus de 7% du produit intérieur brut (PIB), estimant que « des marges de manoeuvre existent, beaucoup plus importantes qu’on le croit ».
La messe est dite. Sachant que 77 % de ces dépenses représentent les salaires, charges et pensions des personnels, il ne faut pas être grand clerc pour deviner quels seront les prochains axes de la réforme.
Du rendement que diable ! De la motivation ! Heureusement pour nous, toute délocalisation est impossible...
En France, ce sont 15 millions d’élèves et d’étudiants [6] pour environ 1,326 million de personnels employés par le ministère de l’éducation nationale [7] qui participent au système éducatif soit plus d’un quart de la population.
Il n’est pas indécent pour un pays dit développé de dépenser 7 % de ses richesses à la formation de ses futurs citoyens. Certains pensent même que ce n’est pas suffisant.

[1] Conseiller maître à la Cour des Comptes, Claude Thélot est un ingénieur polytechnicien diplômé de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE). Ses nombreuses responsabilités l’ont amené plusieurs fois à agir au sein du système éducatif français notamment, de 1990 à 1997, comme directeur de l’évaluation et de la prospective au Ministère de l’Education, puis, de janvier 2001 à février 2003, comme président du Haut Conseil de l’évaluation de l’école.
[2] La réforme des lycées a mis en place une nouvelle réduction des horaires et des programmes pour financer les Travaux Pluridisciplinaires Encadrés (TPE), les Itinéraires De Découverte (IDD) et les Projets Pédagogiques à Caractère Pédagogique (PPCP).
Le collège de l’an 2000... L’école du XXIe siècle... La réforme de l’éducation nationale c’est un peu comme les années bissextiles, on en a une tous les 4 ans.
[3] Environ un enseignant sur deux partira à la retraite d’ici 10 ans.
[4] L’AGCS fait partie du traité de Marrakech signé en 1994 par plus de 130 Etats du monde. C’est ce même traité qui a créé l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). L’ancêtre des accords commerciaux est le GATT (General Agreement on Tariffs and Trades) signé en 1947. Depuis cette date ont eu lieu 8 cycles de négociations, augmentant progressivement la libre concurrence au niveau planétaire au bénéfice des entreprises des pays les plus puissants.
[5] En 2002, 103 milliards ont été dépensés pour l’éducation :
Etat - 67 milliards !
Collectivités territoriales - 21 milliards ;
ménages - 6,5 milliards ;
entreprises - 6,5 milliards ;
autres administrations - 2 milliards.
On constate que l’état centralisateur ne finance actuellement que 65 % de la dépense totale...
La dépense moyenne des pays de l’OCDE dans le domaine de l’éducation est de 5,5 %. C’est un des arguments qui justifie le fameux le quantitatif c’est fini, maintenant on veut du qualitatif.
[6] 6,5 millions pour le premier degré, 5,7 millions pour le second degré et 2,2 millions pour le supérieur
[7] Au premier janvier 2003, le ministère de l’Education nationale rémunère 1.326.000
personnes, soit 13% de plus qu’en 1990, réparties entre 1.000.000 d’enseignants (76.5%,
proportion stable) et 300.000 personnels non enseignants ; 1.182.000 appartiennent au
secteur public et 144.000 au secteur privé sous contrat. Deux personnes sur trois sont des
femmes Tous niveaux d’enseignement confondus, on compte environ 15 élèves ou
étudiants par enseignant.
Au total, c’est 5% de la population active qui émarge au budget de l’Education nationale.
Beaucoup plus d’informations croustillantes dans le rapport d’experts commandé par la commission Thélot et dressant l’état des lieux du système éducatif : ici.