CE spécialiste des questions d’éducation nous fait partager les conclusions de 15 ans d’études rigoureuses sur les évolutions du système éducatif et nous offre un point de vue comparatiste remettant en perspective les enjeux du mouvement social enseignant du printemps. D’autant que l’histoire de la Belgique (Flandre, Bruxelles, Wallonie) est celle d’une régionalisation effective, et donc d’une expérience de la décentralisation de son système éducatif bien antérieure à celle de la France.
Les dix dernières années ont marqué en Europe la fin de l’ère de la massification, la baisse de tous les budgets de l’éducation, et conjointement une décentralisation accrue de l’école. Pourrais-tu nous dresser un état des lieux du système éducatif belge ?
La Belgique a une grande avance en manière de dérégulation de l’école puisque depuis la naissance de l’état belge, en 1830, la constitution prévoit, et ce point n’a jamais été modifié, que l’enseignement est « libre ». Quiconque le souhaite peut ouvrir un établissement scolaire et les parents ont une totale liberté de choix en la matière. Il n’existe aucune forme de carte scolaire telle que vous la connaissez en France.
Par voie de conséquence, il y a une espèce de marché scolaire, de mise en concurrence des établissements et des phénomènes de concentration sociale plus importants que ceux que connaît déjà un pays comme la France. On entend souvent en France que c’est à cause de la carte scolaire qu’il y a des phénomènes de concentration liés aux quartiers riches mais en Belgique, où il n’y a pas de carte scolaire, les phénomènes de concentration sont encore plus patents, évidemment dûs aux stratégies éducatives différentes des parents bourgeois et de ceux des classes populaires. Cela génère sans aucun doute encore plus d’inégalités sociales sur ce semi-marché scolaire. J’emploie le terme « semi-marché » parce que c’est bien un marché sur le plan du fonctionnement bien que l’on n’y paie pas l’enseignement, celui-ci étant gratuit.
Quel est le statut de l’enseignement privé en Belgique quelle place occupe-t-il au sein de ce « semi-marché » éducatif ?
On parle en Belgique d’enseignement libre, bien mal nommé, et 80% des établissements dits libres sont des écoles confessionnelles. Catholiques pour la très grande majorité d’entre elles, quelques unes juives, une musulmane. Elles sont, plus que majoritairement, subventionnées par l’Etat. A ma connaissance, 3 écoles en Belgique seulement ne sont pas subventionnées. Enfin pas directement, car si l’on y regarde de plus près, il s’agit par exemple pour deux d’entre elles, du Lycée Français de Bruxelles, financé par la France et d’un lycée européen, financé par l’Union européenne.
Observe-t-on ce flux de population d’élèves du public vers le privé, menace hémorragique brandie en France pour légitimer les processus actuels et décrédibiliser les grèves ?
Il y a une évolution lente, très lente. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignement libre subventionné recrute 60% des élèves. C’est un des taux les plus élevés d’Europe après les Pays-Bas et leur 80%. La France occupe une position intermédiaire avec ses 20-25% alors que des pays comme la Finlande ou la Suède sont à 1% d’élèves scolarisés hors du système public. Ce pourcentage est différent selon les communautés linguistiques (ndlr : francophone, néerlandophone). Il est plus élevé en Flandre où plus de 60% des élèves fréquentent l’enseignement catholique contre 50% en communauté française. Cela est lié à la tradition cléricale beaucoup plus forte en Flandre qu’en Wallonie. Les 15 dernières années ont montré par exemple en Communauté Française une augmentation de 45-47% à 50% de participation à l’enseignement confessionnel. Pas plus. En fait, la paupérisation de l’enseignement touche les deux réseaux de la même manière par ce jeu des subventions. Toutes les restrictions budgétaires qui ont frappé l’enseignement depuis le début des années 80 ont touché les deux réseaux de la même manière. Même chose sur le plan des principes suivis par ces deux systèmes.
De quand datent les dernières réformes de l’enseignement en Belgique et quel est leur bilan à ce jour ?
Les dernières grandes réformes, dans les années 80, ont été des réformes de décentralisation de l’enseignement et de dérégulation surtout, l’Etat jouant un rôle de moins en moins important en matière de régulation de l’offre scolaire. On est passé par exemple d’un mode de financement calculé en fonction du nombre d’élèves inscrits dans chaque filière d’enseignement et pour chaque année, à un financement global par enveloppe. Chaque établissement peut dès lors faire à peu près ce qu’il veut avec cette enveloppe. Parallèlement, on a réduit ces enveloppes. C’était un moyen de déléguer à l’autorité locale la gestion des établissements scolaires tout en attribuant plus d’autonomie aux établissements, ce qui revenait à les placer davantage en situation de concurrence mutuelle, en faisant jouer plus efficacement les mécanismes de marché scolaire déjà largement présents dans la tradition belge. Les années 89-90 ont, elles, été des années de décentralisation au sens de délégation du pouvoir aux communautés linguistiques. La fin d’une éducation nationale. On a eu enfin, dans les années 90, une réforme importante de l’enseignement supérieur visant à regrouper les établissements au sein d’entités de plus grande taille, à l’intérieur desquelles chaque établissement devait se spécialiser dans un domaine lié aux entreprises locales et répondant à la demande des acteurs du travail.
Une « évolution/involution » que la France suit avec retard, en somme...
La France a en effet un « sacré » retard, si je puis dire, elle est à ce sujet régulièrement montrée du doigt dans les rapports internationaux de l’OCDE, de la Banque mondiale et de l’Union européenne pour sa lenteur à « moderniser », étant entendu que par modernisation, on entend la mise en adéquation de l’enseignement avec les attentes des entreprises, la création de marchés scolaires, la libéralisation liée à la compétitivité internationale. La Belgique a en effet un temps d’avance considérable dans ces domaines. Mais il faut à ce stade ajouter que la Belgique est aussi en Europe, et même dans l’ensemble des pays industrialisés à l’échelle mondiale, le pays dans lequel les inégalités sociales à l’école sont les plus importantes.
Les leçons de l’enquête PISA [3]) montrent qu’en Belgique la détermination sociale des niveaux de compétence est plus forte que dans n’importe lequel des pays européens. La France occupe une position médiane. Les pays à la pointe en matière de démocratisation de l’enseignement sont les pays scandinaves, la Finlande notamment.
Dans quelle mesure peut-on penser que les mécanismes de reproduction à l’école tels que nous les livre l’analyse bourdieusienne sont accrus par la libéralisation de l’enseignement ?
Ce que montrent précisément nos études sur l’exemple belge -études réalisées sur la base des chiffres de l’enquête PISA, enquête fort intéressante car fournissant un matériau statistique important même si les conclusions qu’en tire l’OCDE sont très marquées idéologiquement- est que l’on peut mettre le degré d’inégalité sociale dans l’enseignement en corrélation avec trois facteurs.
A commencer par l’existence ou non de semi-marchés scolaires, la libre concurrence en matière éducative. Repérable par le pourcentage d’élèves fréquentant l’enseignement privé, subventionné ou non, et la liberté de choix en matière d’établissement scolaire. On constate nettement une corrélation positive de la reproduction des inégalités sociales avec ces données. Un autre élément mis en corrélation avec les inégalités sociales à l’école est l’âge de la première sélection hiérarchisante, c’est-à-dire l’âge auquel les élèves sont pour la première fois amenés à choisir ou être orientés vers des filières qui, même si elles sont réputées sur un pied d’égalité avec les autres, sont en réalité parfaitement hiérarchisées en matière de destin social et en terme de contenu enseigné. En Belgique, la sélection se fait à l’âge de 12 ans, ce qui correspond au moment où l’enfant quitte l’enseignement primaire et passe dans l’enseignement secondaire. Il entre alors dans des établissements spécialisés soit dans l’enseignement général, soit dans l’enseignement technique, soit dans l’enseignement professionnel. En Allemagne, la sélection se fait à 10 ans, après 4 années d’école primaire ; Allemagne et Autriche étant les pays où la sélection est la plus précoce. En France, c’est vers 15 ans, au terme du collège, encore qu’il y ait déjà certaines filières orientées (ndlr : voies technologiques au collège). On observe 16 ans de tronc commun pour les pays scandinaves.
Pour ce facteur, une très forte corrélation, même la plus forte des éléments analysés : l’âge de cette sélection joue bien un rôle majeur en matière d’inégalités de résultats des élèves à l’âge de 15 ans.
On en revient au débat sur les écueils de la massification, « le niveau baisse » semble pourtant être aujourd’hui un constat assez consensuel.
Force est pourtant de constater aussi que le fait de ne pas faire de sélection n’entraîne pas une baisse du niveau moyen, discussion en effet récurrente dans le débat sur le collège unique. Au contraire, il s’avère que, plus le tronc commun est long, plus le niveau moyen est élevé. C’est là une réponse assez forte à ceux qui partagent la lutte contre la marchandisation de l’enseignement mais qui en même temps pensent que tout le mal vient de la démocratisation de l’enseignement, de la massification, du collègue unique.
Cette libéralisation du système éducatif est-elle réversible ?
Tout à fait. Il faut une augmentation ciblée des dépenses publiques de l’enseignement vers les filières directement en prise avec la nécessité de compétitivité des entreprises locales, régionales, ou nationales. Or, ce que garantit une décentralisation, c’est très certainement un retrait de l’Etat. L’enseignement décentralisé est directement en prise avec les besoins des entreprises locales. L’objectif avoué de toutes les décentralisations, dans quelque pays que ce soit, est de réaliser cette instrumentalisation de l’école au service de l’économie.
Ne serait-ce pas même un argument de vente : une école « efficace », enfin reconnectée avec la réalité du monde du travail ?
Parfaitement, et cela évite d’avoir à envisager la réelle nécessité de moyens supplémentaires fournis à l’enseignement dès le primaire, pour lutter contre les inégalités sociales à l’école mais aussi élever le niveau de culture commune que l’enseignement peut apporter à tous. L’école de demain, ce ne sera plus ça.
Comment rendre cette menace perceptible hors du champ pédagogique ?
Le problème, c’est que l’argument de l’adaptation de l’enseignement aux attentes du marché du travail est un argument auquel les parents sont très réceptifs parce qu’eux savent bien que sur le plan individuel, celui qui a la formation la plus ajustée aux attentes du marché du travail aura le plus de chance de bien se positionner sur ce marché. Mais ils tombent dans le panneau qu’on leur tend de croire que cette équation, qui est correcte sur le plan individuel, formation égale emploi, l’est aussi sur le plan macroéconomique. Ce n’est pas parce que vingt personnes, aujourd’hui au chômage par manque de formation, seraient mieux formées demain aux demandes des employeurs que ceux-ci vont créer davantage d’emplois. En réalisant l’adéquation de l’école avec les besoins des entreprises, on va changer les chances relatives des uns et des autres en matière d’accès à l’emploi mais on n’augmentera pas le volume des emplois. On peut, tout au plus, permettre ainsi aux employeurs de trouver en plus grand nombre la main d’œuvre dont ils ont besoin, compétente et compétitive, de niveau de qualification moyen comme le nécessitent 60% des emplois aujourd’hui en Europe, et faire donc davantage pression sur les salaires, sur les conditions sociales de l’emploi. Enfin, quand les employeurs trouveront une main d’œuvre plus performante, ils pourront envisager alors d’augmenter leur productivité, et donc produire plus avec moins de main d ’œuvre.
En somme, l’adéquation de l’école avec l’entreprise n’est pas un facteur favorisant mais au contraire un des facteurs contribuant à détruire l’emploi. C’est un point difficile à faire entendre, pourtant, l’adaptation des systèmes éducatifs aux attentes dictats de l’entreprise n’apporte aucune garantie à l’échelle macroéconomique sur le plan de la lutte contre le chômage. Il faut s’atteler à faire entendre ce raisonnement aux parents.
Que donne cette argumentation à l’échelle européenne ?
Si on envisage par exemple un enseignement européen entièrement décentralisé, il ne faut pas oublier alors que, toutes les régions en France et en Europe appliquant les mêmes recettes, cela va augmenter le mécanisme de compétition et le rôle de l’éducation dans la compétition entre régions européennes ne servira certainement pas à augmenter le volume de l’emploi. Cela peut donc permettre temporairement à une région plus dynamique dans un domaine de gagner de l’emploi mais elle le gagnera au détriment d’une autre région qui aura plus de difficultés dans ce domaine. On s’inscrit là dans une stratégie de concurrence et pas d’unité européenne.
L’école instrumentalisée accélèrerait ainsi le processus de sectorisation des régions européennes ?
Circonstances aggravantes, toutes les régions ne sont pas égales dans cette concurrence. Les régions déjà plus aisées auront une compétitivité supérieure sur les autres. Dans ce schéma, le processus de la décentralisation de l’enseignement contribue à creuser les écarts.
Ce n’est pourtant pas ce qui est sous le feu de l’actualité aujourd’hui : quelle est ton analyse sur les débats actuels autour de la laïcité à l’école, le retour à l’autorité, la fin de la mixité et autres géniales « inventions » réactionnaires ?
On retrouve un peu partout en Europe ce genre de débats, un retour de l’idéologie de droite, réactionnaire en matière d’éducation. Je le perçois moins comme un mouvement de fond que comme une réponse inévitable mais évidemment mauvaise à la croissance des problèmes que connaissent les systèmes éducatifs désargentés. Systèmes éducatifs qu’on a partout fait entrer dans un mouvement de massification dans les années 50, 60, 70 et auxquels on a coupé les moyens de mener à bon terme cette massification à partir de la fin des années 70, pour répondre à la crise économique. La grogne des enseignants qui s’exprime parfois sur des éléments superficiels ou apparents de la problématique scolaire, comme le collège unique en France, la question de la discipline à l’école, la violence dans les établissements scolaires, etc... est judicieusement récupérée. Récupération à bon marché par un discours ultraréactionnaire sur l’enseignement. Pour autant, je ne pense pas que ce soit là une stratégie fondamentale mais plutôt une tactique politique provisoire pour essayer de donner le change par rapport à la politique fondamentale de marchandisation de l’école.
Des débats artificiels ont un large écho. On « Débat national sur l’éducation » en France, une « Commission sur la laïcité » reçoit les témoignages avisés confrontant laïcité et voile .
La question du voile est une question complètement artificielle. On peut comprendre parfaitement l’absence du voile ou autres signes religieux à l’école, mais au moins autant que la raison qui en fait apparemment maintenant un problème éducatif majeur ! Pourquoi ne pas s’attarder, hors champ religieux, sur l’infiltration des marques dans le champ scolaire ? Il est clair qu’il s’agit de détourner l’attention des vrais problèmes.
Cela dépasse aussi très largement la question de l’enseignement et s’inscrit dans une stratégie, qui elle-même relève d’ambitions impérialistes, de criminalisation de l’islam.
L’islam, et je le regrette profondément, semble incarner aujourd’hui la seule porte qui résiste aux volontés de conquêtes des pays du tiers-monde par le monde occidental. Il devient donc l’ennemi.
Le champ éducatif serait donc l’arène dans laquelle se rejouent les enjeux politiques sociaux internationaux tels que le néocolonialisme d’état ou économique ?
Oui, et il serait intéressant de renvoyer ceux qui tombent dans ce panneau-là à un tout récent dossier particulier traitant de l’enseignement de la religion à l’école. Notifiant par exemple des faits enseignés en tant qu’évènements historiques aujourd’hui clairement reconnus comme formant partie des doctrines fondatrices de la religion catholique...
A méditer.
Tous nos remerciements à Nico Hirtt.
[1] Universisté de Toulon et du Var.
[2] Appel Pour une Ecole Démocratique, mouvement de réflexion et d’action en faveur du droit pour tous à un même niveau d’instruction, né en Belgique en 1995. Site de l’Ecole Democratique belge ici.
[3] enquête de l’OCDE évaluant les compétence des élèves de 15 ans.