LA Garde a vécu plus de cinquante ans sous le joug d’un ignoble tyran communiste sanguinaire, envoyé par Staline lui-même après les grandes purges de 1936 : Maurice Delplace. Lorsque le « petit père des Gardéens » (comme on le surnommait fébrilement dans les rues froides de la bourgade) mourut, le peu charismatique Yvon Robert, photographe amateur de son état, le remplaça.
C’est cet homme que le valeureux garde de la maréchaussée, Jean-Louis Masson, provoqua en duel en mars 2001 lors des désormais célèbres joutes municipales. Les dieux avaient choisi leur camp : ce fut sieur Masson qui emporta le duel et jeta sieur Robert dans les latrines de l’histoire.
À partir de ce jour, le soleil reparut sur la bonne cité gardéenne. La chapelle du Rocher, transformée par les communistes-au-couteau-entre-les-dents en mausolée dans lequel reposait une relique du poil de barbichette de Lénine, fut rendue au service religieux. La première messe fut l’occasion pour le chevalier (de la Légion d’honneur et de l’Ordre national du mérite) Masson de lancer un vibrant hommage aux fidèles écuyers qui avaient entretenu les armoiries durant de longues années.
Restait une tâche à accomplir : ramener les âmes égarées dans la maison du seigneur. Jean-Louis Masson et son armée de fidèles s’y attelèrent avec conviction et ténacité. Il fallut faire face aux critiques et aux trahisons. Certaines furent brèves mais cruelles, telle la mise en lice du chevalier Giran, membre de la cour UMP, redoutable cavalier et vainqueur des joutes législatives 2002. Mais un an plus tard, la victoire n’en était que plus belle.
Désormais les Gardéens sont « fiers d’être français avant tout » [1]. Le 14 juillet de cette année fut célébré dans une atmosphère de cohésion rarement atteinte. Devant le monument aux morts, alors que le seigneur du lieu déposait une gerbe de fleurs, on entendait quelques rescapés des invasions sarrasines retenir de lourdes larmes dans de purulents reniflements. Sire Masson y honora la « grandeur de l’armée française » (celle de Dien Bien Phu ?) et rappela combien la France du bon roi Jacques était le « pays des libertés, de l’enseignement, de la science et de la culture ».
Certains interprétèrent ces propos comme une ligne frondiste [2] du chevalier Masson contre la ligne politique du cardinal Raffarin. Il est vrai que chacun des points mis en exergue par l’édile gardéen est en totale contradiction avec les décrets du gouvernement. Le duc Sarkozy n’a pas hésité à couper hardiment dans les libertés civiques et à jeter dans les geôles royales opposants et droits-de-l’hommistes. L’abbé de Ferry, dont les sbires locaux ne sont autres que la moniale Lévy et le capitaine Vialatte, tente par tous les moyens de mettre à bas l’institution scolaire publique au profit de précepteurs privés. L’abbé essaie également par l’intermédiaire de l’astrologue Haigneré de détruire sournoisement les restes de civilisations passées et l’avenir des générations futures. Enfin le poète (bis) Aillagon a ajouté un volume à sa pléiade : il a conclu un accord avec les marchands pour chasser fous et troubadours hors des frontières de nos belles provinces.
Les propos de sieur Masson en laissèrent plus d’un profondément troublé. À quel régime le brave chevalier pouvait-il faire allusion ? Quelques esprits malins voyaient dans cette harangue un appel du pied aux mercenaires du Front National, qui avaient combattu férocement aux côtés de Charles Martel à une époque où les troupes d’Ile-de-France étaient bien moins cultivées que leurs adversaires mahométans. Ce « fiers d’être français » est le cri de ralliement des frontistes [3] et on a vite fait de rapprocher cette phrase au goût immodéré du seigneur de La Garde pour les festivités moyenâgeuses, au premier rang desquelles la torture. Sur une adresse à la population gardéenne, il est noté qu’un bourreau « pourrait bien planter potence ou pilori avec le consentement de quelque supplicié » [4].
Sans aller chercher son inspiration chez le sombre philosophe La Boétie et son ouvrage De la servitude volontaire, il apparaît singulier de trouver chez la puissance publique cet air réjoui face à d’obscures pratiques sanguinolentes. La France ne connaît plus d’exécutions sommaires depuis que le roi François de Jarnac, dit le cancéreux, les abolit en l’an de grâce 1981, et seules les monarchies absolues (Etats-Unis, Chine) pratiquent encore la peine de mort. Quant au fait d’en appeler au masochisme de serfs pour se faire casser les membres sur un tourniquet, on pourrait dire que ce n’est qu’une dérive extrême de la télé-réalité.
Ironie de l’histoire, il se murmure dans les ruelles commerçantes de La Garde que le bailli du lieu dut faire appel à des jongleurs toulousains pour pratiquer les séances de pilori !
[1] L’Hebdo, n°698, du 21 au 27 juillet 2003.
[2] Il ne faut pas confondre la Fronde contre Louis XIV enfant, et Thierry la Fronde série télévisée pour les enfants.
[3] Il ne faut pas confondre frontiste et frondeur, qui parfois peuvent s’allier et parfois se détester, voir Astérix chez les Goths.
[4] Vivre à La Garde, n°164, juillet-août 2003.