LE mur de la déprime.
Devant la Cité Montéty, qui mériterait elle aussi une sélection, s’étend un mur interminable tout au long du boulevard Commandant Nicolas, suffisamment haut pour boucher la vue du promeneur mais trop bas pour éviter que le dépressif n’aille embrasser les rails SNCF en contrebas. Si on réduisait la hauteur de moitié en complétant éventuellement par une grille, on ouvrirait la perspective sur le spectacle permanent et sans cesse renouvelé de la gare, en même temps qu’on accroîtrait l’impression d’espace. Ce mur a plein de petits ou grands frères partout dans la ville : Royale et Secret Défense obligent. Il en fallait un dans la liste, plouf plouf, c’est lui qui a gagné.
Mayol.
Le stade construit au beau milieu de la ville symbolise la fierté toulonnaise. Ce qui est sportif, quand tu te contrefous du rugby et que tu essaies de rentrer chez toi un soir de match avec le gamin dans la poussette, c’est de trouver un trottoir praticable cent mètres à la ronde : il faut bien que les amateurs garent leur bagnole gratuitement quelque part, vu le prix des billets.
Et la paire de ciseaux qui tient lieu de tribune quand on la regarde de profil reste assez peu engageante : on va continuer à se contrefoutre du rugby pour éviter de se faire couper en deux. Signalons aussi que la fantastique laideur de la tribune Delangre, devant le suppositoire (le suppositoire ? Voir ci-contre), ne peut évidemment pas être atténuée par celle des enseignes publicitaires qui l’occultent partiellement.
Derrière et sous le stade : un centre commercial et un parking (payant). Décidément, ce pauvre Félix n’a pas beaucoup de chance avec les endroits qui portent son nom. Les abords du blockhaus ne sont guère ragoûtants. Des couloirs bruts et insalubres aux tuyauteries apparentes, qui servent aussi bien de pissotière pour les promeneurs incommodés que de refuge pour les pigeons en rut.
L’ex-Bourse du Travail.
L’immeuble aurait pu faire l’objet d’une belle restauration. Pas de bol, il n’arrête pas de changer d’avenir : on le destine à devenir un théâtre à l’italienne, puis à une maison des étudiants. Il finira en bureaux plus commerces comme les collègues. En attendant, la ruine aux issues murées continue de se décomposer.
La frontale du Port.
Un must. On ose à peine l’évoquer tellement c’est beau et contextuel. On remarquera quand même que l’arrière, le dos du front en quelque sorte, est pire que ce qu’on voit depuis la mer. Les croisillons de béton évoquent irrésistiblement un poulailler géant.
Les corons de la Colline Saint-Pierre.
Une question : si le propriétaire du terrain, en même temps que l’initiateur du projet immobilier, n’avait pas été la Marine, se serait-il trouvé quelqu’un pour octroyer le permis de construire une telle cagade ? Alors que les cités minières s’efforcent d’oublier leurs sinistres corons, voilà qu’on massacre une de nos collines boisées en les ressuscitant. On reconnaît là le sens artistique des militaires.
Les halles municipales.
Pour quelques bons esprits, il ne faut pas toucher aux Halles même si elles n’ont plus d’utilité, car elles seraient représentatives de "l’Art déco". Art déco ou pas, les esprits plus simples s’obstinent à penser qu’elles sont surtout moches. Et leur destruction présenterait un avantage indéniable : on verrait enfin la façade du Crédit municipal qui, elle, est superbe mais forcément méconnue des Toulonnais. [Note du co-signataire de cet article : Carolus, qui est responsable de cette notule et de celle relative à la frontale du port — entre autres —, était déjà adulte quand Le Corbusier et Robert Mallet-Stevens n’existaient même pas à l’état de lueur dans le regard de leurs géniteurs. Ceci explique pourquoi il exècre la modernité et l’architecture fonctionnelle, c’est-à-dire tout ce qui a été construit après 1915.]
L’ancienne prison.
En plein coeur de la ville, une élégante bâtisse conçue dans le plus pur style carcéral. Du béton, des barreaux, du fil de fer barbelé. Elle n’a plus grande utilité depuis l’inauguration du centre pénitentiaire de la Farlède, construit là-bas pour vider celui-ci. Depuis le transfert des prisonniers (2004), tout le monde attend qu’on rase cette grosse merde et qu’on mette autre chose à la place. Mais vu que le système judiciaire a mis moins d’un an pour surpeupler la nouvelle prison, on va peut-être attendre un peu avant d’envoyer les tractopelles.
Le théâtre de Falco.
Il en rêvait avant d’être élu maire, il en rêve toujours. Entre les deux photos ci dessous, trois longues années se sont écoulées.

Avant, c’était un cinéma Pathé. L’exploitant fut convaincu par la ville de lui vendre cet espace et d’aller louer un peu plus loin des locaux plus vastes. L’achat a coûté 1,5 million d’euros au contribuable. Les experts de l’Hôtel de ville envisageaient alors 4 millions supplémentaires pour la transformation du site. Hélas ! La mairie s’est récemment rendue compte que les murs et les plafonds étaient blindés d’amiante. Il va falloir enlever la saloperie avant de faire le théâtre. Et pas moyen de délocaliser l’opération vers les chantiers d’Alang parce que c’est très difficile à déplacer, un bâtiment comme ça. Selon les experts, les Toulonnais mettront donc 1,5 million supplémentaire dans le nourrain. La Ville compte solliciter l’ancien proprio pour qu’il crache au bassinet. Pendant ce temps, Pathé projette "Sicko" de Michaël Moore.
"L’Algérie française, à ses martyrs".
La stèle que la France entière nous envie, un peu planquée derrière ce qui reste des fortifications Vauban. Tout fondu de l’OAS qui se respecte est déjà venu ici pour verser une larme. Tout homme politique local qui respecte son électorat est déjà venu ici pour verser une larme. Idée à développer : concernant le promeneur incommodé, l’endroit constitue une bonne alternative aux couloirs de Mayol.
L’Hôtel de ville.
Pour conclure, touchons au sublime. Un immeuble d’envergure stalinienne qui a toujours été occupé par des gens de droite ou d’extrême droite. Il est opportunément placé sur l’avenue de la République derrière la frontale du port (voir plus haut), à quelques dizaines de mètres de Mayol (voir plus haut). Heureusement, quand on arrive à Toulon depuis la mer, une ouverture dans la frontale permet d’apprécier le bâtiment à sa juste mesure. Et le Seynois qui vient bosser ici tous les matins peut savourer sa chance quand il débarque de la navette : « Eh bé. Quand je vois ça, je sais pourquoi j’habite à la Seyne ». Sauf qu’en matière d’Hôtel de ville, les Toulonnais n’ont vraiment pas de leçon à recevoir des Seynois.
Voilà. En cherchant bien et même mal, vous trouverez d’autres merveilles du même acabit. Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité : considérez ceci comme un panel représentatif.
Bonnes journées du patrimoine, donc, et à bientôt.