EN cette année 2006, Arthur Paecht annonce le retour à la version "originale" des armoiries de la ville de La Seyne : deux poissons, cinq pains et un Louis. Vaste programme. Le bon roi Arthur joue sur la corde sensible pour légitimer ce projet ambitieux : les Seynois méritent bien de ce blason à l’ancienne tant la ville fut martyre de la Seconde Guerre mondiale.
Ne voyez pas, braves gens, d’ironie facile envers le choix courageux du premier consul seynois, car redorer le blason originel de cette bonne vieille ville a demandé un long travail d’investigation. Les vassaux ont durement fouillé dans les archives municipales pour se rapprocher du Graal. Ces armoiries tant et tant reproduites portent-elles pains, ou brioches sur l’écu ?
La peur d’une guerre civile a certainement interdit au premier magistrat de proposer un référendum. Car mine de rien, par ce retour au blason old school, le roi Arthur lutte contre les communautarismes qui gangrènent notre belle République laïque. Preuve en est cette image issue du site internet de la ville :

Le maire nous précise tout de même qu’avec la République, la couronne comtale et la croix qui surmontaient le blason furent remplacées par des tours, tandis que le laurier et le chêne prirent la place des deux rameaux de sagne. Bref : Arthur ne retient du blason originel que les sardines et les miches, c’est-à-dire les ingrédients pour faire un bon missel.
Manipulation du passé qui n’est pas sans rappeler le geste de M. Le Chevallier en son temps en la ville voisine de Toulon. Dans le même souci de renouer avec on ne sait quelle identité toulonnaise, Leuch avait jeté à la poubelle les logos arty de son prédécesseur et dépoussiéré le vieux blason de la ville [1]. Les véhicules, le journal municipal, les lampadaires, les bennes à ordure furent mis au goût d’hier. S’inventer un passé donnerait de l’épaisseur à du vent... « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants, et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les utilisations et manipulations, susceptibles de longues latences et de soudaines revitalisations » (Pierre Nora [2]).
Etablir une relation entre Le Chevallier et Paecht n’est pas fortuite. Cela aurait pu se passer ailleurs que dans ces lignes, un jour de 1980 par exemple. Le 14 juin, pour être plus précis. Le ministre Jacques Dominati inaugurait la première stèle en France à la gloire de l’OAS [3], aux côtés d’un certain Arthur Paecht (et aussi de Jean-Claude Gaudin).
Leuch avait été quant à lui secrétaire général de la fédération "Républicains Indépendants" (RI) d’Ille-et-Vilaine de 1971 à 1975, puis, jusqu’en 1976, directeur du cabinet de Jacques Dominati alors secrétaire général de la fédération nationale des RI. Le monde est petit.
L’épopée du blason ne constitue qu’une bataille dans la croisade menée par le roi Arthur pour annihiler le passé industriel de sa ville. Sa lutte est méthodique, pugnace même. Le brave consul brandit à la moindre contestation de ses ouailles une menace de départ en rase campagne. « On veut m’empêcher d’aller au bout de cette reconversion. C’est du sabotage organisé [...] A la veille de passer à l’acte on veut nous poignarder » [4]. Manque le cor de Rolland...
Arthur n’est pas le premier venu des rhétoriciens. Il sait que les mots sont des armes qui servent à conquérir les territoires imaginaires. Désirant ancrer la Seyne dans un présent radieux, Arthur sait que « le processus de localisation d’un souvenir dans le passé [...] ne consiste pas du tout à plonger dans la masse de nos souvenirs comme dans un sac, pour en retirer des souvenirs de plus en plus rapprochés entre lesquels prendra place le souvenir à localiser. [...] Le travail de localisation consiste en réalité dans un effort croissant d’expansion par lequel la mémoire, toujours présente toute entière à elle-même, étend ses souvenirs sur une surface de plus en plus large et finit par distinguer ainsi, dans un amas jusque-là confus, le souvenir qui ne retrouvait pas sa place » (Henri Bergson [5]).
Manque de pot pour le patrimoine industriel, il se trouve dans la zone d’expansion des visées touristiques du maire. La cantine n’est pas d’une grande beauté architecturale. Elle est dans le pur style de ce que pouvaient nous pondre les architectes deux décennies après la seconde guerre mondiale. Son auteur, Albert Henry [6], architecte toulonnais, fut également le concepteur du bâtiment de la Caisse d’Epargne à Toulon, futur siège de l’agglomération, et de la piscine du Port Marchand (toujours à Toulon) dont les bateliers du port s’amusent à raconter qu’il lui manque deux centimètres pour être olympique. Mais la cantine est-elle plus immonde que la mairie ? moins amiantée ? Il lui manque du Vasarely sur les murs.
La clinique reste, quant à elle, une belle bastide provençale en pierre, reconnue saine et réhabilitable par l’architecte des Bâtiments de France. Elle est, malheur à elle, non pas une figure pagnolesque à la gloire du père, mais le symbole de l’immigration italienne dans la région toulonnaise pour les besoins de main-d’oeuvre de l’industrie navale [7]. La clinique rappelle que le quartier de la Lune était un gourbi avant d’être convoité par les bétonneurs. Egalement symbolique du genre de service qu’on peut accoler à une entreprise, alors qu’aujourd’hui la mairie ferme son centre médico-social [8]. Elle était en quelque sorte "l’ambulance" de l’usine prodiguant aux blessés les premiers soins.
Pour balayer tout cela, le maire invoque la sécurité du public. « si tu veux tuer ton chien, dis qu’il a la rage », scie très utile. Ainsi, le vassal d’Arthur délégué à la prévention des risques Robert Morini affirme que ces deux bâtiments « contiennent une forte quantité d’amiante » [9]. Or les rapports d’expertise sur l’amiante, le plomb et les termites auraient montré qu’il n’y a pas de termites pour grignoter les boiseries des bâtisses, qu’il n’y a pas de plomb dans la clinique, que l’amiante est présente dans la cantine dans une faible proportion (13 échantillons sur 40). Seule son ossature présenterait des déformations tout à fait réparables [10].
Le roi Arthur mènera à terme sa campagne de démolition. C’est sa contribution pour donner un air de riviera à la côte toulonnaise. De quoi laisser songeur plus d’un ancien ouvrier et aussi Nathalie Bicais, renégat de la majorité : « en effaçant la mémoire, ceux qui auraient dû sauvegarder la Navale en son temps ne voudraient-ils pas aussi effacer les traces de leur échec ? ».
Laissons pour conclure la parole à Maurice Halbwachs : « Si nous examinons d’un peu plus près de quelle façon nous nous souvenons, nous reconnaîtrions que, très certainement, le plus grand nombre de nos souvenirs nous reviennent lorsque nos parents, nos amis, ou d’autres hommes nous les rappellent. [...] Le rappel des souvenirs n’a rien de mystérieux. Il n’y a pas à chercher où ils sont, où ils se conservent, dans mon cerveau, ou dans quelque réduit de mon esprit où j’aurais seul accès, puisqu’ils me sont rappelés du dehors, et que les groupes dont je fais partie m’offrent à chaque instant les moyens de les reconstruire, à condition que je me tourne vers eux et que j’adopte au moins temporairement leurs façons de penser. [...] C’est en ce sens qu’il existerait une mémoire collective et des cadres sociaux de la mémoire, et c’est dans la mesure où notre pensée individuelle se replace dans ces cadres et participe à cette mémoire qu’elle serait capable de se souvenir » [11].
[1] Blason d’azur à la croix d’or, l’écu timbré de la couronne murale d’or crénelée à cinq tours. La devise « Concordia parva crescunt », (les petites choses croissent par la concorde) n’a pas fonctionné pour l’ubu.
[2] « Entre mémoire et histoire. La problématique des lieux », in Les lieux de mémoires, Paris, Gallimard, 1984.
[3] Lire sur le site de la LDH Toulon - Marignane : histoires de stèles et de plaques.
[4] Var Matin, 3 février 2006.
[5] Matière et mémoire, Paris, Alcan, 1896.
[6] Revue des Forges et Chantiers de la Méditerranée, n° 26, novembre 1962, 4ème année.
[7] Voir des photos de la cantine et de la clinique ici.
[8] sur la fermeture du CMS, lire la propagande officielle de la Ville et aussi un vieil article de Cuverville analysant la situation.
[9] Var Matin, 4 mars 2006
[10] Le Tribunal Administratif de Nice a retenu, le 28 février 2006, les motifs de la mairie de La Seyne (dangerosité etc.) et le manque de motivation de l’architecte des Bâtiments de France. Lire La cantine fait de la résistance.
[11] Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994.
