Retour sur l’incendie du 4 août et près de soixante ans de mise en danger de la vie d’autrui. Qui doit-on blâmer ?
PREMIER miracle : quand 200 tonnes de munitions explosent sur le fort de la Colle Noire, le 7 août 1949, aucune victime n’est à déplorer.
Depuis cinq mois, une société mandatée par le Ministère de la Reconstruction de l’Urbanisme aligne consciencieusement toutes sortes d’obus et de grenades sur le terre-plein d’un ouvrage militaire déjà passablement abîmé par une première explosion (1946). « Il existe des obus au phosphore et c’est vraisemblablement l’un de ceux-ci qui, sous l’action de la chaleur, aura explosé, communiquant le feu aux munitions voisines » [1]. Le Ministère, dans sa démarche, était pourtant animé d’une intention très louable, avec pour objectif de vider les bunkers érigés par les Allemands et immerger au large les munitions ainsi récupérées. « Répétons que les chapelets d’obus ayant éclaté dimanche étaient disposés à même le sol sur le terre-plein du fort en ruine [...] Nous voulons espérer avec les populations voisines de la Colle Noire qu’il ne sera plus procédé ainsi à l’avenir, que les obus récupérés seront immergés bien avant de constituer de dangereux dépôts de deux cents tonnes » [1].
Le mal est fait et on oublie l’immersion : le feu d’artifice a dispersé des munitions toujours intactes autour du fort, la Colle Noire et la colline de la Gavaresse sont polluées pour très longtemps.


Deuxième miracle : aucun accident notable ne se produit au cours des 56 années suivantes, malgré l’inertie des pouvoirs publics et quelques départs d’incendie. Il faut attendre le début des années quatre vingt-dix pour que les édiles du Pradet commencent à s’émouvoir du danger qui affleure sur les flancs boisés des collines.
A cette époque, les 152 hectares du domaine de la Colle Noire sont presque tous propriété indivise La Garde-Le Pradet. La Garde ne se sent pas vraiment concernée par le sujet (surtout d’un point de vue financier) car le site est géographiquement isolé. Précisons que les massifs s’étendent au delà du Pradet vers Carqueiranne, mais là, plus question de forêt communale : les terrains sont privés.
En janvier 1990, l’équipe nouvellement élue au Pradet (Roland Joffre) sollicite le Ministère de la Défense afin d’obtenir une aide pour l’assainissement du domaine. Une longue partie de billard administratif commence entre la ville, la Défense, l’Intérieur et l’Office National des Forêts. « Les complications viennent du fait que pour dépolluer une zone, les démineurs souhaitent la trouver débroussaillée ; mais pour débroussailler l’endroit, les forestiers veulent qu’il soit préalablement déminé ! » explique Roland Joffre en 2005 [2].
Quatre premiers hectares seront enfin traités en mars 1994, pour un total de surface polluée estimé à 50 hectares. Et les opérations se succèdent au compte goutte. Le Conseil général et La Région soutiennent l’effort financier de la commune, mais est-ce suffisant ? Roland Joffre : « j’ai toujours considéré que le Pradet ne devait pas supporter la charge de la dépollution. C’est une mission de l’Etat, qui a une connaissance globale du risque. Les forts de la Colle Noire et de la Gavaresse, sur les deux calottes des massifs, appartiennent au Ministère de la Défense » [2].
Aussi la mairie change-t-elle son fusil d’épaule au milieu des années quatre vingt-dix en cédant les massifs au Conservatoire du littoral, avec la bénédiction de La Garde. Le Pradet n’est plus propriétaire, mais reste toutefois (seul) gestionnaire du domaine.
Intéressons-nous un instant à Carqueiranne et à la stratégie de la commune pour préserver ses massifs. Avant l’entrée en vigueur de la loi littoral en 1986, le maire n’a rien trouvé de mieux que d’autoriser la construction d’un lotissement grand luxe surplombant la mer au niveau du Bau Rouge, au coeur du massif forestier (sur le troisième mamelon du secteur — le seul non pollué —, la colline de Cap Garonne). Grilles, murs, portail automatique à l’entrée. « Propriété privée ». « Défense d’entrée ». « Interdit aux piétons et à tous véhicules (sauf résidents et services) ». Beaucoup de 4x4 : c’est normal, on est presque à la montagne.
Après la cession au Conservatoire du littoral.
En 1997, le Pradet, le Conservatoire et l’IARE (Institut des aménagements Régionaux et de l’Environnement) établissent un "plan de gestion du massif de la Colle Noire et de Cap Garonne", recueil de propositions et de recommandations pour la valorisation et la préservation du site.
Au chapitre « Risques dus aux explosifs militaires disséminés », il est écrit : « les explosions successives du fort militaire de la Colle Noire (1946 et 1949), utilisé après la guerre comme lieu de stockage de munitions et d’explosifs, ont eu pour effet leur dispersion selon un cône de direction Nord-Ouest sur tout le haut du versant de la Colle Noire. Dans cette zone polluée, comprise approximativement dans le triangle constitué par la limite communale Le Pradet-Carqueiranne à l’Est, la piste des Lions au Nord-Ouest et le chemin de la Gavaresse au Sud-Ouest, la sécurité des hommes n’est pas garantie en cas de débroussaillement, d’opérations sylvicoles, de brûlage de rémanents ou même de feu de forêt. Cette zone est donc tout-à-fait particulière puisque la pénétration pour les travaux y est interdite, et que le public prend un risque en s’y promenant malgré les panneaux. La pollution par les explosifs constitue une contrainte majeure. Les sites pollués devront être gérés de manière particulière » (mots soulignés sur le document).
Malgré ces remarques et avertissements, le bilan reste maigre. Fin 2004, on comptabilise moins de 15 hectares dépollués depuis le début de la campagne, 14 ans plus tôt. Concernant le débroussaillement, les forestiers se contentent souvent des abords des pistes pour la sécurité des randonneurs et des cyclistes, sans oser s’aventurer plus loin pour éviter toute rencontre explosive.
Nouveau changement attendu. Avec la mise en place de l’agglomération Toulon Provence Méditerranée, Joffre, qui se déclare « fatigué de conduire les dossiers », céderait volontiers la gestion du massif au Président Falco.

56 ans plus tard, retour du feu d’artifice.
Le 4 août 2005, un feu embrase le domaine. Problème : le Ministre de l’Intérieur Sarkozy a enfilé son bleu de chauffe pour contrôler tous les canadairs de l’Hexagone, après l’accident qui a coûté la vie à deux pilotes en Corse (1er août). Le dernier arbre brûlera avant que l’autorisation de décoller ne soit donnée.
Le Préfet est sur le front, transpire à grosses gouttes et pas uniquement à cause de la chaleur. Il pense à la responsabilité de l’Etat et aux conséquences éventuelles des atermoiements passés. Les pompiers peinent en effet à maîtriser le sinistre car les bombes sont toujours là, quelque part, qui taquinent gentiment les hommes en uniforme.
A bien y réfléchir, soyons pragmatiques, les états d’âme du préfet n’ont pas lieu d’être. Voilà un homme sensible, occupé à évacuer les habitations et attentif à la santé des soldats du feu. Pourquoi ? Il est toujours très simple et médiatiquement rentable pour l’Etat de décerner, en cas de drame, quelques médailles à titre posthume en vantant l’héroïsme des sapeurs morts au combat. Beaucoup plus simple et économique, finalement, que de procéder au déminage en temps utile.

Les pompiers protègent prioritairement les habitations. Sous la Colle Noire et la Gavaresse. Cinq ou six camions et dix fois plus de personnels s’arc-boutent aussi autour du lotissement du Bau Rouge, dont les propriétaires apprécient, une fois n’est pas coutume, les véhicules des non-résidents garés juste devant leur portail. Le bouclier sera efficace.
Pour le reste, sans canadair et avec les obus... Préfet, représentants de la commune et de l’ONF passeront une nuit blanche à observer la progression des flammes. A noter : les gestionnaires des forts de la Colle Noire et de la Gavaresse, Préfet maritime ou autres ambassadeurs du Ministère de la Défense, n’ont pas jugé utile de faire le déplacement.
On estime à vingt tonnes la quantité de munitions ayant sauté ce soir-là. Près de 170 hectares de cendres mais aucune victime : troisième miracle.
A suivre : les élus pradétans aimeraient bien n’avoir à s’occuper que du réaménagement de la colline de Cap-Garonne. TPM devrait récupérer à court terme la gestion du domaine de la Colle Noire. Et l’Etat appréciera sans doute les vertus de l’écobuage : 170 hectares débroussaillés d’un seul coup ! Qu’est-ce qu’on fait ? On démine, ou on maintient l’arrêté préfectoral interdisant l’accès au massif jusqu’à la prochaine fois ?

[1] République, ancêtre de Var matin, dans la semaine suivant le son et lumière pyrotechnique.
[2] Entretien avec le maire du Pradet, 2 septembre.