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Serions nous devenus étrangers à notre propre ville ?

vendredi 28 février 2003
par Rad.Art
Le manifeste de l’association Rad.Art : un collectif de jeunes artistes toulonnais investit le bitume.

"Certes, nous sommes encore physiquement présents dans l’espace public. Tantôt piétons, tantôt automobilistes, nous évoluons sans cesse dans les lieux qui constituent le territoire de notre vie quotidienne. Mais c’est peut-être là le problème : les conditions de mobilité accrues et notre désir permanent de vitesse nous poussent avant tout à traverser ces lieux, les traverser sans nous y attarder. Pourtant, habiter les lieux dans tous les sens du terme, les territorialiser, mobilise de l’énergie et du temps. Cela suppose notre habilité à briser de temps à autre le rythme effréné dans lequel nous nous sommes engagés, afin d’apprendre à nouveau à flâner, à déambuler, afin d’accorder une place méritée à l’expectative et à la contemplation ; phases qui précèdent et éclairent l’action. Un bon usage de la lenteur en quelque sorte, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Pierre Sansot [1].

En effet la construction symbolique et psychique de l’espace reste aussi importante que sa construction matérielle et concrète. Nos représentations mentales nourries d’imaginaires ont toujours accompagné notre territorialisation et, dans un échange précieux et permanent avec les lieux, contribuent fondamentalement à révéler leur identité, leur genius loci [2]. Et si, en tant qu’habitants, nous ne nous chargeons plus de conférer du sens aux lieux, le lien affectif qui nous unit à ces derniers risque de s’affaiblir indubitablement, jusqu’à nous les rendre étrangers. Aujourd’hui, bien que nombre de prérogatives d’aménagement de l’espace aient été cédées aux urbanistes, architectes, paysagistes, designers..., il nous reste la possibilité d’habiter en poète [3], avec notre sensibilité. Toutefois un autre danger menace notre imaginaire et nos représentations liées au sens des lieux. L’image des lieux devient diffuse, les signes se multiplient dans l’espace public, la ville perd de sa lisibilité, de son imagibilité dirait Kevin Lynch [4]. Notre paysage visuel est confronté à un vaste fouillis sémantique qui pourrait être intéressant s’il n’était pas largement monopolisé et gouverné par la publicité. En effet ce langage de la ville, cette communication débordante, s’inscrivent dans un phénomène de marchandisation de l’espace et relèvent d’un véritable terrorisme visuel.

Au terme de ces quelques brèves analyses, force est de constater qu’un grand chantier s’impose à nous. A nous d’inventer des modes d’actions et de réflexions susceptibles de nous guider dans une perspective de réappropriation de l’espace. Ainsi, à travers une approche pluridisciplinaire attentive à la topicité (caractère local du lieu) [5], la pratique artistique contemporaine ouvre une des voies possibles de recherches visant à sonder la complexité de nos territoires. C’est dans le sillage de ces démarches cognitives que souhaite s’inscrire l’association Rad.Art. Constituée d’un collectif, d’artistes-plasticiens et de chercheurs en sciences humaines, elle a vocation à intervenir contextuellement dans l’espace urbain à l’aide d’installations et de happenings -visant à perturber le quotidien des habitants- et dans le même temps, à produire des réflexions sur les thèmes évoqués plus haut. Ainsi, elle entend mobiliser un maximum d’engagement avec un minimum de moyens matériels. Cela se traduit par l’utilisation de matériaux de récupération ou de matériaux à moindre frais, mais aussi par la constitution d’un réseau de personnes motivées et disponibles, à même d’apporter, chacune à leur manière et dans leurs domaines de prédilection, une contribution précieuse à cette entreprise."

Texte : Alex Telliez

Photos : Cédric Bernadotte

Nous vous tiendrons au courant de l’actualité du collectif, réalisations et happenings.

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[1] Sansot Pierre, 1998, Du bon usage de la lenteur, Paris : Payot

[2] Norberg-Schultz C., 1985, Genius loci. Paysage, ambiance, architecture, Liège : Mardaga

[3] Roux Michel, 2001, Le re-enchantement du territoire. Le territoire dans les sillages de la complexité. Article consultable ici.

[4] Lynch Kevin, 1998,L’image de la cité, Paris : Dunod

[5] Berque A., 1999, Entre Japon et Méditerranée. Architecture et présence au monde, Paris : Massin.

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