Les annonceurs aiment l’université, ce formidable vivier de consommateurs presque autonomes. 18-20 ans, la post-adolescence : le fruit n’est pas encore tout à fait mûr, mais déjà bien juteux.
Si l’université n’aime traditionnellement pas les annonceurs, elle ne résiste plus guère aux sirènes publicitaires. Les marques s’invitaient déjà aux soirées étudiantes, elles s’assoient désormais aux tables des cafétérias, collent aux murs des couloirs, et, d’une manière générale, profitent de chaque démission de l’administration pour envahir le système.
SAVEZ-VOUS qu’il est interdit de nommer un salon de l’étudiant "salon de l’étudiant", sous peine de convocation au tribunal ? En effet, la marque "l’Etudiant", éditrice de la revue du même nom, organise des manifestations de ce type et le logo lui appartient. Il est heureux qu’elle ne taxe pas encore les jeunes titulaires de la carte justifiant de leur appartenance à la grande famille universitaire.
La société Studyrama, concurrente de l’Etudiant, a donc intitulé "carrefour des formations" le salon de l’étudiant toulonnais qu’elle a récupéré. Jusque-là, une boîte locale animait ce traditionnel rassemblement des formations post-bac, parce qu’en général, les collectivités n’interviennent que très peu : juste une petite subvention, ou la mise à disposition d’un lieu d’accueil, ou rien du tout.
Studyrama, à l’instar de ses prédécesseurs, offre aux écoles supérieures motivées de quoi tenir un stand... moyennant une contribution financière. L’université est sans doute la seule à obtenir une représentation gratuite [1], comme "produit d’appel" de l’évènement sans lequel il perdrait toute crédibilité.
Pour ses premiers faits d’armes toulonnais, l’opérateur a voulu améliorer les règles de fonctionnement : si les écoles crachent au bassinet, les visiteurs devront faire de même... 3 euros de droits d’entrée au Palais Neptune.

En bon professionnel du marketing, Studyrama a bien sûr inondé les lycées "d’invitations" permettant d’échapper au racket. Les jeunes gens étaient toutefois nombreux, en ce samedi 8 février, à ouvrir leur porte-monnaie pour un droit à l’information. Payer pour découvrir que la formation Pigier est payante. Mais payer pour accéder aux offres du service public, payer pour demander aux exposants de la CAF [2] comment obtenir une bourse ou des facilités de logement...
Argument sarkozien avancé par les organisateurs, qui nient vouloir faire de l’argent à tout prix : grâce à cette sélection, seuls les plus motivés visitent les stands. Les exposants échappent aux indésirables à casquette ne venant là que pour draguer la minette. Hum. Le salon aurait-il, au cours des années précédentes, connu des débordements ? Pas la moindre incivilité, comme dirait l’autre.
Organisatrice de carrefours des formations un peu partout en France, la société Studyrama varie les plaisirs. Toujours en parasite de l’Education nationale. Toujours en faveur d’intérêts privés. Elle avoue fièrement la propriété de nombreux titres de presse étudiante (distribués dans les lycées, les restos-U, etc.), et développe une activité d’édition (guides pour la poursuite d’études, etc.). Son rôle est aussi de permettre aux marques d’investir directement les campus, via l’agence Studyrama direct, le marketing opérationnel des 12-25.
Un exemple. De mars à avril 2003, Studyrama direct propose une "animation" aux associations étudiantes [3] de l’université de Toulon. Proposition d’animation, jargon technico-commercial qui signifie "campagne de pub" : au bénéfice exclusif de Studyrama et de son annonceur du moment, la société Herta, bien connue pour ses saucisses très calibrées. Libellé de l’offre : "nous vous proposons de faire goûter aux étudiants les recettes Max (Panini, hot dog et sandwichs chauds) et leur distribuer des cartes à gratter permettant de jouer pour gagner des t-shirts collector et de gagner d’autres lots par tirage au sort". Remarque destinée à ceux qui débarquent après un long séjour chez les indiens d’Amazonie : un tee-shirt "collector" est un tricot sur lequel une société a apposé sa marque. Ainsi, des jeunes gens peuvent se promener à la campagne, dans les magasins, sur la plage, en faisant la promotion d’une marque sous le simple prétexte d’être habillés, d’être tendance ou décalés. Parce qu’avouons-le : seuls les plus furieusement décalés osent se balader dans la rue avec des knackies Herta en bandoulière.
Evidemment, pour être efficace, l’animation doit se tenir sur le campus. Les associations étudiantes joueront le rôle du cheval de Troie : "l’association partenaire se charge de : l’obtention de l’autorisation ; le respect des contraintes techniques ; la présence du logo Herta Max sur les supports de communication dans le cas d’une soirée."
Qui décide de l’autorisation ? Logiquement, l’autorité administrative, mais aussi les directeurs d’UFR [4], les profs. Les premiers prévenus, en somme. Certains refusent, d’autres s’en foutent. D’autres encore sont contents pour les étudiants : une belle idée, que de permettre à des jeunes gens un peu démunis d’obtenir une gratification sans avoir à débourser le moindre euro.
L’université connaît de toutes façons des préoccupations plus importantes. Savoir attirer les lycéens dans son giron ; redorer le blason de formations à la fréquentation déficitaire. Et si, pour en revenir à ce samedi 8 février, une société privée organise un salon de l’étudiant comme elle organiserait une foire à la brocante, ne cillons point, allons-y quand même. C’est le seul à Toulon, ne prenons pas le risque de rater des clients.
Remarque en forme de moralité. Certains membres (très minoritaires) de l’administration universitaire se sont émus du racket imposé par l’opérateur. En conséquence, l’après-midi, il libérait l’accès au palais Neptune... Comme quoi, on peut imposer des limites à la fatalité.
Studyrama : 800 panneaux d’affichage publicitaire répartis sur 600 sites étudiants. Chiffre d’affaires d’environ 70 millions de francs pour l’année 2002. Croissance moyenne de 34 % sur les 5 dernières années. Espérons que le manque à gagner inhérent à la gratuité finalement concédée ne ralentira pas cette superbe progression.
[1] Il y a toutefois des limites à la gratuité : les organisateurs facturent 170 euros hors taxe l’utilisation d’une prise électrique, pour la journée, que vous représentiez une école privée ou publique. 170 euros la prise, ça fait 85 euros le trou.
[2] Caisse d’Allocations Familiales.
[3] Il y a en moyenne une association loi 1901 par section, à la charge des élèves. La plupart du temps, l’objet est d’animer la vie universitaire hors du cadre strictement pédagogique : gestion de la machine à café, soirées, séjours touristiques, challenges sportifs, etc.
[4] Unité de Formation et de Recherche.