EN 1988, contrairement à toute attente, l’algue a déjà résisté à plusieurs hivers rigoureux. Un étudiant informe le professeur Alexandre Meinesz [1] de sa présence. Elle forme un tapis dense et homogène d’un hectare, l’algue se développe sur tous les biotopes méditerranéens entre 3 et 30 mètres de profondeur. Dès sa première plongée d’observation le Pr Meinesz s’inquiète du caractère invasif de cette algue.

Le directeur du musée océanographique M. Doumenge, trouve des avantages à l’introduction de cette algue [2], elle repeuple les fonds désertiques ou pollués. En 1990 l’algue est observée en France, au Cap d’Ail en juillet et à Toulon en septembre.
C’est le début d’une longue polémique sur l’origine de l’algue qui ne cessera vraiment qu’en 1998 lorsque M. Jousson démontrera que l’algue vient bien d’un rejet d’aquarium dans la mer, et que des mutations génétiques dues à sa culture en aquarium expliquent sa résistance au froid.
Entre-temps, un affrontement stérile oppose ceux qui essaient d’expliquer scientifiquement que l’algue ne vient pas des aquariums de Monaco, qu’elle ne présente aucun danger, et ceux qui ont réalisé quel était le potentiel invasif de cette algue.
Aujourd’hui C. Taxifolia occupe 13000 hectares, 180 kilomètres de côtes et a été observée dans 6 pays. 90 % des surfaces concernées sont situées entre Toulon et Gênes.
Transportée par le courant, les filets des pêcheurs ou l’ancre des bateaux, C. Taxifolia se reproduit par bouture et se développe sur tous les types de fonds, prenant le dessus et remplaçant toutes les autres espèces. De plus, elle contient plusieurs toxines, les herbivores ne peuvent donc s’en nourrir. Dans les zones envahies, la population de toutes les autres espèces diminue voire disparaît. A l’heure actuelle rien ne semble arrêter sa progression, elle pourrait à terme passer de la Méditerranée à l’Atlantique.
En ce qui concerne son éradication, aucune technique ne s’est révélée satisfaisante. Le Pr Meneisz oriente ses recherches vers une limace de mer tropicale qui est un prédateur exclusif des Caulerpes et en mange en grande quantité. Les autorités sont opposées à l’introduction intentionnelle d’une nouvelle espèce en Méditerranée [3]. Ses demandes de crédit pour explorer cette voie sont régulièrement rejetées.
En février 1991, le Pr Meineisz publie un premier article scientifique concernant l’algue et sa prolifération en méditerranée. Pensant que l’éradication de l’algue est encore possible, il contacte le ministère de l’environnement et l’INSERM mais ne convainc personne.
A l’automne 1991, une réunion publique est organisée pour que l’état prenne ses responsabilités dans ce dossier. Les médias s’emparent du sujet et vont même jusqu’à qualifier l’algue de tueuse. En effet l’algue contient des toxines et les interprétations hasardeuses sont nombreuses. Quoi qu’il en soit les autorités prennent le phénomène en compte, un comité scientifique officiel est créé au début de l’année 1992, toutes les parties sont représentées. Malheureusement, l’objectif principal est de calmer les esprits et de minimiser les risques, il est vrai que les élections régionales approchent à grands pas. 500000 F pour étudier l’algue sont même accordés par le ministère de l’environnement, leur versement n’interviendra que 3 ans plus tard, après que se sont succédés 3 ministres différents.
C’est finalement de l’Union Européenne que viendra le financement de la recherche. Sous la pression des députés verts et grâce à un heureux hasard, fin 1992, un programme d’un million d’euros est lancé en coordination avec plus de vingt laboratoires de recherche.
Les hommes politiques qui se sont emparés du sujet l’ont toujours fait de manière ponctuelle et par intérêt. A la veille des élections régionales de 1992, Jean Pierre Giran, député maire (RPR) de Saint Cyr Les Lecques, s’émeut que la Caulerpa Taxifolia ait été retrouvée sur les rivages de sa municipalité. On le retrouve quelques mois plus tard élu au conseil régional PACA, président de la commission environnement. En ce qui concerne l’algue, son action consistera surtout à promouvoir et financer une méthode d’éradication à base de cuivre mise au point par deux de ses administrés. Il vient d’être missionné par M. Raffarin et Mme Bachelot pour actualiser le statut des parcs nationaux. Que nous conseillera-t-il pour préserver le parc national de Port-Cros de la taxifolia ? Un arrachage bénévole et régulier par les clubs de plongées, inquiets de préserver une zone qu’ils aiment fréquenter, comme ce fut le cas lors de la dernière réunion au conseil régional sur le sujet ?

Lutter contre un tel phénomène n’est pas chose facile. A part les plongeurs, personne ne constate sa présence, mais tous l’affirment, nager dans un océan vert fluorescent n’est guère réjouissant. Contrairement à une marée noire qui génère des petites boulettes qui collent aux serviettes des estivants, C. Taxifolia est propre, discrète, mais fera peut-être à terme disparaître plus d’espèces que les naufrages de l’Erika ou du Prestige. Comme si cela ne suffisait pas, une autre Caulerpe, la racemosa, se développe de l’autre côté de la méditerranée, elle se propage encore plus vite. Découverte en 1990 à Tripoli elle a déjà envahi 50000 hectares...
Pour en savoir plus :
Le roman noir de l’algue "tueuse", Alexandre Meinesz, Editions Belin.
[1] Professeur de biologie à l’université de Nice-Sophia-Antipolis
[2] Ce qui est fantastique, c’est qu’à l’époque où l’algue fut introduite le directeur du musée était le commandant Cousteau, grand protecteur des fonds marins
[3] En revanche, la création de nouvelles variétés de céréales par génie génétique ne les effraie pas, l’enjeu économique n’est pas le même