DEPUIS le séisme du 21 avril, la France d’en haut sait. Que gouverner, c’est d’abord écouter la France d’en bas, réagir, plutôt que prévoir et anticiper. Aux innocents les mains pleines, les ministres s’agitent, entrent à grands fracas médiatiques et policiers dans les cités, visitent les villes, encouragent la consommation des budgets municipaux, histoire de faire savoir qu’il y a urgence !
Alors, ces images de no man’s land qui nous arrivent des minguettes, des quartiers nord, de montfermeil ou d’ailleurs : réal TV ou vraie fiction d’horreur ?
Cuverville a décidé d’en avoir le cœur net. Zoom sur Sainte Musse. Coup de frein sur le boulevard, braquage droite toute vers les Œillets, un des plus importants ghettos toulonnais à 90% maghrébin, 10% gitan, sur le chemin des plages.
Avec une qualité essentielle : une cité en plein cœur de la ville dont l’architecture, dans le plus pur pompier urbain des années 70, ne déborde pas vraiment ou si peu. Le long boulevard des Armaris, entre la tranquille banlieue valettoise et le sud de la ville, est le plus formidable mur antibruit qui soit. Quel toulonnais en effet jette plus d’un coup d’oeil vers ces pudiques façades émaillées de paraboles et assez régulièrement rafraîchies selon le bon vieux dicton militaire peinture sur merde égale propreté ?
...Déjà pas mal de les accepter en ville, loin des faubourgs, ces pauvres-là, si réfractaires à l’intégration, ni noirs ni blancs, à peine gris, alourdissant si dramatiquement nos chiffres départementaux de la délinquance !
L’éducation nationale, elle, propose une solution : la dissémination. Soit une carte scolaire judicieusement élaborée qui répartit sur plusieurs collèges la « charge éducative » de cette population immigrée, histoire de maintenir la paix sociale et de ne pas plomber le niveau de nos charmantes têtes blondes ou immigrées de plus de deux générations. Côté politiques, depuis le départ du FN, tout le monde s’intéresse au secteur : pour cause de futur tramway et de Font Pré 2000, l’endroit est stratégique.
Qui croirait donc à l’immobilisme qui saisit en y entrant ?
Sitôt l’entrée franchie, tout déborde. Un monde à l’abandon.
Le silence, ponctué des sifflements hargneux de jeunes désoeuvrés repérant un véhicule de « l’autre rive ». Les carcasses de voitures désossées. La saleté envahissant les abords d’immeubles et la nausée qui la suit. Les boîtes aux lettres arrachées par dizaines dans les halls. L’urine et autres déjections balisant les couloirs. Les poubelles, qui débordent elles aussi. Au mépris des trop propres et discrets vide-ordures en colonne, c’est de leurs fenêtres, et dans une provocante ostentation, que les familles du ghetto crient leur dégoût. Témoins de leur vie et de leurs déchets, bouteilles, couches, conserves et autres résidus de consommation jonchent une terrasse goudronnée. Hallucinant tableau d’immondices, lendemain d’un pop’art désenchanté sur lequel des ronces, survivance parasite, prospèrent.
Au centre de ce camp retranché, l’Obélisque Grande Tour. Un centre social, petit village peuplé d’irréductibles, a choisi d’y installer ses locaux. Quelques associations avec lui résistent encore et toujours, tentant de faire entendre aux "gens du dehors" une autre parole des habitants que celle rageuse de leurs adodélinquants. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de ces camps retranchés des Œillets, de La Beaucaire, de Guynemer ou d’ailleurs...
Non, décidément, avant l’explosion d’une bombe de l’Axe du mal, c’est bien d’implosion que notre monde est menacé.