ENTRETIEN réalisé par
MHG dans le cadre des onzièmes rencontres de la bande dessinée
de Bastia, le 3 avril 2004.
Quel est le poids de l’oralité dans votre travail, et notamment dans votre dernière œuvre, Le Photographe [2], réalisée avec Didier Lefevre ?
Mon copain Didier m’a raconté une mission qu’il a effectuée avec Médecins Sans Frontières, il y a presque dix-huit ans, en Afghanistan, en 1986. Il me l’a racontée avec des mots, et je l’ai enregistrée. Je suis l’heureux possesseur d’une montagne de cassettes presque aussi élevée que les cols de 3000 ou 5000 mètres qu’ils devaient passer pour rejoindre les lieux où ils opéraient. Et à partir de cette montagne de cassettes, je réécoute, je transcris, je distille et j’en tire mon livre.
Cette démarche est quand même atypique. Pourquoi ne privilégiez-vous pas votre propre imaginaire ?
Mais il m’arrive de le faire aussi, même en parallèle. Tous les mois je ponds entre vingt et quarante pages d’histoires de fiction. Je pense que je ne pourrais pas faire l’un sans l’autre. J’ai besoin de raconter des choses qui naissent de l’imagination la plus libre et la plus débridée et puis dans le même temps j’ai besoin de raconter des choses de l’ordre de la vie la plus quotidienne et ça m’équilibre ; c’est comme deux jambes.
Par rapport à cette démarche de création qui consiste à utiliser les récits d’autres personnes, on peut remarquer que dans votre travail, notamment dans vos dessins, le décor n’est pas très présent ; vous semblez privilégier le rapport à l’autre, les personnages au premier plan. Cette épure dans votre dessin est-elle due à un respect par rapport à la mémoire de l’individu (La Guerre d’Alan) ? A une difficulté à vous figurer un environnement auquel vous n’avez pas été directement confronté (Le Photographe) ? Ou est-ce que vous bridez votre propre imagination ?
Il y a deux cas : Le Photographe mélange des photographies et des dessins ; les photographies par essence sont descriptives puisqu’elles montrent la réalité. Donc il y a un certain nombre de choses dites par l’image photographiée qui n’ont pas besoin d’être redites par l’image dessinée. Quand mon lecteur sait où je l’ai installé, dans un village, dans une plaine, dans une montagne, je peux me permettre sur certaines cases de le lâcher dans le décor si j’ose dire, de lui faire suivre des personnages en occultant le décor alentour pour la simple et unique raison que le lecteur sait parfaitement à quoi ressemble ce décor : il l’a vu deux ou trois images avant, il le reverra deux ou trois images après. Donc ça permet un effet de focale et de concentration sur l’action ou la conversation elle-même. La Guerre d’Alan, c’est un peu différent ; il s’agissait d’un récit qui s’enracinait dans une réalité vécue plus de quarante ans auparavant. Là le blanc des dessins a une fonction particulière : c’est le blanc de la mémoire, de l’imprécision, c’est la nécessité de ne pas représenter un récit d’une manière exagérément réaliste comme si je l’avais vécu ou comme si j’étais en train de le vivre, c’est la nécessité vitale de raconter un récit en indiquant d’emblée au lecteur qu’il s’agit de quelque chose de l’ordre du passé et même du passé lointain avec tout ce que ça comporte d’imprécision, de brouillard.

N’essayez-vous pas de contrecarrer, ou de réagir contre cette imprécision avec votre livre sur les croquis de paysages qui s’appelle La campagne à la mer [3] ? N’est-ce pas pour vous une façon de vous adonner pleinement au dessin de paysage ?
La campagne à la mer est un bouquin paru il y a deux ans aux éditions Ouest France, qui est en fait une collection de croquis regroupés, choisis dans mes carnets (je fais des carnets de croquis depuis un peu plus d’une dizaine d’années), que je n’ai pas faits dans le but de les publier. Il s’est trouvé qu’un jour un éditeur est venu me voir en me disant « on sait que vous faites ça et ça nous plairait d’en faire des livres », et j’étais d’accord. Et là, effectivement, c’est un journal graphique qui correspond au besoin spontané qu’ont les dessinateurs de dessiner. Moi, quotidiennement, si j’ai un petit carnet sous le bras et un outil pour laisser des traces dessus, j’ai du bonheur à retenir des instants plaisants par le dessin, à découper des petits morceaux de réel et à les coller dans mon carnet. Parce que s’ils sont bien consignés, bien dessinés, il y a de fortes chances que cinq, dix, quinze ans après, en rouvrant le carnet, ils me restituent la grâce de ce moment-là, la lumière qu’il faisait, les gens avec lesquels j’étais. Donc ce bonheur-là, j’y associe mon lecteur : si on me propose d’en faire des livres, je suis d’accord. Là on en prépare un sur Paris, qui va être un gros bouquin de cinq cents pages, que l’on veut farcir de dessins et de textes, de la même manière. Ça correspond à des choses que j’ai sous le bras, que j’ai sous le coude, qui sont des dessins que j’ai faits depuis des années. Pourquoi pas ? Ce ne sont pas des choses que je garde pour moi, je fais circuler ça au milieu des copains comme ça ils ont des nouvelles de moi, nouvelles que j’ai à cœur de partager avec des lecteurs que je ne connais pas.
Vos BDs témoignent du souci de la narration, puisque vous êtes un grand raconteur d’histoires. Est-ce que vous envisagez d’écrire un roman, comme votre camarade Joan Sfar ?
Je l’ai fait, et il est même paru. J’ai fait un petit roman rigolo, qui est une couillonnade pour rire, que j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire, qui s’appelle Les Poixons [4] et qui est justement paru dans la collection de mon copain Joan. On est donc en plein dans le népotisme. J’aime beaucoup écrire des romans, je vais essayer d’en écrire autant que je pourrai, peut-être un par an à compter de cette année. Je pense que quand on aime écrire et dessiner, la BD s’impose évidemment puisque c’est un moyen de mélanger les deux, mais elle n’est pas nécessairement suffisante. On peut avoir le bonheur de faire des romans par ailleurs et puis n’importe quel type de textes et de dessins qui ne sont pas des dessins de narration, qui sont juste des dessins de captation, de l’ambiance extérieure, ou de ses propres états d’âme.
Le Capitaine Ecarlate était inspiré par une nouvelle de Marcel Schwob [5]. Vous avez un rapport privilégié à la littérature ? Quelle a été la part d’inspiration par rapport à cette nouvelle et par rapport à la littérature en général ?
La littérature, c’est une partie de ma vie depuis que je sais lire, une partie importante, quotidienne. Comme beaucoup de gens, j’aime les livres, j’aime lire les livres, j’aime les histoires. Donc tout naturellement toutes ces histoires m’ont imprégné, influencé. Si j’en écris moi-même aujourd’hui c’est grâce ou à cause de ça. En l’occurrence je crois que tout écrivain ou toute personne qui tâte de près ou de loin à la narration fera la réponse que je viens de vous faire. On écrit parce qu’on a lu généralement.
Par rapport au Photographe, connaissez-vous les œuvres de Joe Sacco qui a écrit sur Gorazde et sur la Palestine [6] ? Comment vous situez-vous par rapport à ce travail proche de l’enquête journalistique ?
Oui, je connais Joe Sacco, qui est venu d’ailleurs à Bastia, c’est là que je l’ai rencontré il y a deux ou trois ans ; c’est un gars formidable, qui fait un très beau travail (très différent du mien) d’immersion dans ces lieux ; il se promène, et il en ramène ce journal de rencontres qu’il fait avec des gens, dans des zones blessées souvent. Donc, il questionne, il rencontre, il en fait état dans ses livres. C’est un gars qui fait un travail remarquable.
[1] La fille du Professeur, Humour libre, Dupuis 1997. La guerre d’Alan, 2 volumes, l’Association, Ciboulette 2000, 2002. Les Olives noires, avec Joann Sfar, 3 volumes, Dupuis 2001 à 2003. Le Capitaine Ecarlate, avec David B., Aire Libre, Dupuis 2000.
[2] Le Photographe, tome 1, Dupuis, Aire Libre 2003.
[3] La Campagne à la mer, Ouest France, Lecteur de l’imaginaire 2002.
[4] Les Poixons, Editions Breal 2003.
[5] Marcel Schwob, écrivain français né à Chaville le 23 août 1867, décédé à Paris le 12 février 1905. Oeuvres principales : Coeur double (1891), Le livre de Monelle (1896), Les vies imaginaires (1896).
[6] Gorazde, tomes 1 & 2, Rackham 2001 & 2004. Palestine, tomes 1 & 2, Vertige Graphic 1996 & 1998.