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Joann Sfar, entretien

jeudi 6 mai 2004
par Iconophage
Né en 1971, Sfar obtient une maîtrise de philosophie avant de se consacrer à la Bande dessinée, avec Pierre Dubois ou Baudoin comme accompagnateurs. Une dizaine d’années après ses débuts "officiels" (mais comme la majorité de ses compères, il est né avec un onzième doigt en forme de crayon), on ne compte plus les ouvrages dont cet infatigable conteur, dessinateur et scénariste, est signataire. Citons les séries Donjon, qu’il co-anime avec Lewis Trondheim, et le chat du Rabbin.

ENTRETIEN réalisé par MHG dans le cadre des onzièmes rencontres de la bande dessinée de Bastia, le 3 avril 2004.

Votre production donne l’impression que vous matérialisez une histoire à chaque fois que vous en avez l’idée. Etes-vous d’accord avec ça ?
Non. En fait, je pense à mes histoires très longtemps avant de les dessiner. Mais comme je suis un névropathe paranoïaque, je suis toujours en train de passer mon temps à imaginer ce qui peut m’arriver de pire. Et cela me terrorise tellement que j’ai besoin de le coucher sur le papier pour m’en débarrasser un petit peu. En général, quand je commence à dessiner une histoire, c’est que je l’ai en tête depuis deux ou trois ans.

Votre oeuvre est peuplée de "monstres" - exemple des séries Grand Vampire et Petit Vampire [1]. Aviez-vous peur des fantômes quand vous étiez petit ? Ecrivez-vous pour exorciser cette peur ?
C’est tout le contraire. J’avais peur que les morts n’aillent nulle part. Qu’il n’y ait pas de vie après la mort. L’idée qu’il y ait des revenants est extrêmement rassurante. Cela veut dire que l’on peut éventuellement leur parler, avoir des réponses d’eux. Voilà l’attitude qui me fait bouger.
Vous avez remarqué la démagogie avec laquelle je prends un accent du sud quand ce sont des gens du sud qui m’interviewent sous prétexte que j’ai vécu à Nice ? Je peux tout à fait parler pointu si je veux (rires).

A ce propos, le bassin méditerranéen ne vous manque-t-il pas ? Vous le retrouvez d’ailleurs un peu dans Le Chat du Rabbin [2] ?
Oui, terriblement. Je pense que c’est un cadeau empoisonné d’être né sur les rives de la Méditerranée parce qu’après cela manque. J’aime beaucoup Paris pour tous les copains qui y vivent et pour les possibilités que cette ville recèle. Mais je ne m’explique toujours pas que les rois de France aient fait leur capitale à cet endroit-là alors qu’ils avaient tout le sud de la Loire qui est beaucoup plus accueillant et où les gens sont mieux élevés.

On a parlé de lieux. Parlons un peu d’époque. Vous situez la plupart de vos histoires dans un temps qui n’est pas contemporain. Pourquoi ?
Il y a des choses que l’inconscient collectif met longtemps à assimiler, les nouvelles formes, les nouveaux objets, et c’est vrai que je préfère dessiner de vieilles voitures ou de vieilles maisons, mais dans lesquelles on vit encore aujourd’hui. Quand on demande à un gamin de dessiner une maison, il dessine souvent un toit en tuiles même si il n’y en a pas chez lui. J’essaie de travailler avec des images qui de manière inconsciente font écho chez les gens. Donc pas forcément des images photographiques.

Vous dessinez, vous écrivez des scénarii pour d’autres auteurs. Quelle sera votre prochaine étape ? Un roman ?
Vous êtes bien informée. Je sors le mois prochain aux éditions Denoël une histoire qui s’appelle L’Homme Arbre [3], qui est ornementée d’aquarelles, et qui a beaucoup à voir avec mes lectures enfantines de Tolkien. C’est de l’Héroic fantasy d’Europe de l’Est.

Vous êtes donc très prolifique. N’avez-vous pas peur dans quelques années, lorsque vous vous retournerez sur votre production, de vous être un peu noyé parfois dans toute cette masse ?
Moebius, qui est un de mes maîtres, m’a dit : tu peux essayer de te trahir mais tu n’y parviendras pas. Si l’on travaille de manière très égoïste, c’est à dire uniquement pour son propre plaisir on ne peut pas beaucoup se fourvoyer. Si on essaie de faire plaisir aux autres, cela peut devenir problématique. J’ai toujours fait des histoires par nécessité. Cela m’aide à me lever le matin. Beaucoup, pas beaucoup, on n’a pas vraiment de contrôle sur le rythme sur lequel on travaille. Je ne me force pas à faire beaucoup de choses.

Vous ne renieriez pas le syndrome Frank Zappa...
Je suis super fan de Frank Zappa. Je ne crois pas que quand on fait moins de choses on les fait forcément mieux. Je ne suis pas dans la tradition du chef d’oeuvre. Je suis très oriental dans mon goût du dessin et je crois que l’on travaille un geste pendant toute son existence et que le dessin que l’on fait porte la trace de tous ceux que l’on a fait avant. Je travaille à perfectionner ce geste-là. Je n’entends pas sortir des livres parfaits. J’essaie de sortir des livres amusants, distrayants. Je suis un feuilletoniste. Je veux que les gens aient envie de savoir la suite. L’imperfection ne m’empêche pas de dormir. Un dessin de bande dessinée, c’est caméra sur l’épaule : il faut que le dessin donne envie de basculer dans la case d’à côté. Si c’est trop bien composé, on va plonger dans ce dessin-là et ne pas aller dans celui d’à côté. On conçoit un dessin de BD comme un tableau sauf qu’on le fout en l’air un petit peu, à un moment. Les auteurs que j’aime beaucoup sont des gens comme Hugo Pratt qui dessinait plein de pages chaque jour. On dit que j’en fais beaucoup mais John Buscema quand il faisait Conan, dessinait 10 pages par jour. Moi j’en fais une ou deux. Ce n’est pas comparable.

Donc, vous avez encore de la marge ?
Je ne tiens pas à aller plus vite non plus. Si j’étais Japonais on trouverait que je suis plutôt lent.

Quels sont vos goûts en matière de bandes dessinées ? Etes-vous intéressé par les mangas ?
Il y a des choses que j’aime beaucoup. Enfin, tout le monde lit ça : je trouve très bien en ce moment ce que fait Jirô Tanigushi. J’aime beaucoup Posy Simmonds qui a fait Gemma Bovery il y a quelques années et qui vient de sortir un livre qui s’appelle Literary Life où elle raconte la vie littéraire en Angleterre. Cela me plaît énormément. Je suis dans une période où je lis peu de bandes dessinées. Je lis plutôt des livres pour enfants. Des Roald Dahl.

Vous lisez aussi de la philosophie. Vous avez illustré Le Banquet de Platon, Candide de Voltaire. Alors, le prochain philosophe sera qui ? Luc Ferry ?
(Rires) Cela serait très drôle !! Contrairement à Luc Ferry, je ne crois pas que l’on puisse donner un sens à la vie et je ne crois pas que l’on puisse donner des clés au bonheur, quoique lui ait fait probablement le bonheur des éditions Odile Jacob...

...Et des enseignants.
(Rires) Oui. Il leur a donné des pavés pas très dangereux à jeter. Moi je vais m’occuper de François Rabelais qui a pour lui d’avoir été assez peu au gouvernement. Je vais essayer de parler de Pantagruel et je vais essayer de le faire avec ma bite et mon couteau, c’est à dire sans lexique, sans explications. Je vais voir si on peut se débrouiller tout seul avec le texte de Rabelais qui n’est pas de l’Ancien Français, qui est vraiment du Rabelais. Pour moi, moderniser Rabelais, c’est un peu comme si on voulait actualiser les chansons de Brassens. Ou on les écoute, ou on ne les écoute pas. Je vais voir ce qu’il reste de Rabelais et ce que j’y comprends comme ça.

Merci et bonne continuation à Bastia.
C’est moi qui vous remercie et je vous demande vraiment pardon pour la fois où j’ai pêché des rascasses dans le golfe de Porquerolles. Je le ferai plus.

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Lire aussi : Sfar fait son cinéma.

[1] Grand Vampire, tomes 1, 2, 3 & 4, Delcourt 2001, 2002, 2002 & 2003. Petit Vampire, tomes 1, 2, 3, 4 & 5, Delcourt 1999, 2000, 2001, 2002 & 2003.

[2] Le Chat du Rabbin, tomes 1, 2 & 3, Dargaud, Poisson Pilote 2002, 2002 & 2003.

[3] L’Homme Arbre, tome 1, Denoël 2004.

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