Né en août 43 en Haute-Corse, l’avenir du jeune homme prendrait forme en 61, en pleine guerre d’Algérie. Après un menu service rendu au SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage), les recruteurs de la Piscine [2] lui proposeraient d’intégrer leurs rangs contre le financement de ses études. C’est l’époque de la Main rouge, organisation "contre-terroriste" qui décime les membres du FLN [3] bien au-delà de l’Algérie (en particulier, beaucoup d’attentats sont perpétrés en RFA). Cette Main rouge, que l’on croit composée de pieds-noirs radicaux et autres ultra-partisans de la présence française au Maghreb, ne serait en fait qu’une annexe du SDECE travaillant avec la bénédiction de l’Etat, mais utilisant des méthodes tellement peu orthodoxes qu’un paravent est nécessaire. On a parfois associé le nom de Marchiani à quelques activités de la main sanguinolente.
SAS à la Bédoule. A la fac d’Aix-en-Provence il préside la Corpo-Droit, association d’étudiants plutôt très réactionnaires qui ne se réunissent pas seulement pour boire du Gambetta-limonade. Le futur préfet obtient des diplômes de Droit et d’Administration publics. Puis, il suit une formation d’officier parachutiste.
Un réseau se constitue autour du "cercle corse". Noms récurrents : Pasqua, Tibéri, Sanguinetti, etc., des gens qui ne se réunissent pas seulement pour boire du Patrimonio.
Selon certains témoignages, Marchiani devient dans les années 60 responsable du département yougoslave du SDECE. Le fait est qu’il se trouvera plusieurs fois associé à des histoires balkanisantes, de l’affaire Markovic en 72 à la libération des pilotes français abattus en Bosnie en 95 (voir plus loin).
En 67, à l’occasion d’une mission au Biafra, on croit l’apercevoir aux cotés de Jacques Foccart. Dans ses mémoires, ce dernier, éternel "monsieur Afrique", chargé (pour résumer) d’entretenir dans l’ombre les meilleurs rapports entre les dirigeants autocratiques des ex-colonies et les autorités françaises (armes à vendre, valises à porter, etc.), niera pourtant connaître le Corse.
En 68, on retrouve celui-ci en charge des minorités "subversives" (entendez par là "gauchistes").
Proche de Pasqua, il a intégré le SAC [4]. Marchiani est décidément abonné aux réseaux ambigus de la République, où se côtoient "fonctionnaires" et truands. Comme dirait Mitterrand (François), « la jungle des barbouzes a ses lois que seule la raison d’Etat connaît ».
A l’approche des années 70, l’agent intime des gaullistes n’est pas lui-même un fan convaincu du Général. On lui prête les propos introductifs suivants : « Marchiani, Jean-Charles. Je m’excuse pour le Charles ».
« Bond, Jean-Charles Bond ». En octobre 1968, un ex-garde du corps d’Alain Delon est retrouvé assassiné dans une décharge d’Elancourt (Yvelines). C’est le début de "l’affaire Markovic". Ce petit malfrat d’origine yougoslave sera, à son corps refroidi défendant, le déclencheur d’une manipulation visant à plomber Pompidou, successeur prévisible de De Gaulle à la tête de l’Etat. Et tout ce que le pouvoir français sécrète d’anti-Gaulliste et d’anti-Pompidolien va s’acharner à mettre en évidence le très hypothétique concours de madame Pompidou aux parties fines qu’organisait Markovic. Les services secrets fabriquent vraisemblablement des photos compromettantes, et le scandale peut éclater... Cela n’empêchera pas l’élection de Pompidou à la présidence de la République en 69, et l’homme saura faire payer au SDECE sa vilaine attitude : en 72, c’est le grand ménage au sein du service désormais rebaptisé DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure). Marchiani, fortement impliqué dans l’affaire Markovic, fait partie de la charrette et entame un long purgatoire.
Suivent 10 années dans le groupe Air France. Nommé secrétaire général de la Servair, société chargée de la fabrication des plateaux repas, « Marchiani continue à rendre des petits services à son ancienne maison. En organisant, par exemple, des livraisons de mines antipersonnel à l’Erythrée, confrontée à une guérilla "communiste" » [5].
Negociator. Avec la Gauche au pouvoir, il perd son poste à la Servair (notons au passage qu’il y a connu quelques soucis. Jean-Charles a d’ailleurs horreur que l’on aborde cet épisode.)
Malgré le retour de la Droite aux affaires en 88, il échoue dans sa volonté d’intégrer la DGSE et se recase chez Thomson. Des contacts moyen-orientaux, qu’il établit à l’occasion de négociations diverses concernant la vente d’armes et autres joyeusetés, permettront sa remise en piste : le 4 mai 88, il obtient la libération des otages prisonniers du Hezbollah libanais. Mais toujours en disgrâce officielle, il reste dans l’ombre.
Le yoyo électoral continue : la Gauche revient... Puis s’en va. Balladur est désormais premier ministre, et Pasqua intègre la place Beauvau. Marchiani est alors nommé préfet hors cadre chargé "d’une mission de service public". Il ne ménage pas sa peine et devient spécialiste du Maghreb en général, et de l’Algérie en particulier.
L’arrivée de Chirac à l’Elysée et l’éviction de Pasqua (qui a un peu trop soutenu Edouard dans sa candidature présidentielle) stoppent l’élan. Le nouveau ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, montre une grande défiance vis-à-vis du clan corse...
Pourtant, fin 95 voit la nomination de notre héros à la tête de la Préfecture du Var. Le but de la manoeuvre serait de bouter l’UDF hors de la région PACA au profit du RPR. Cible principale : François Léotard (mais J.-C. viendrait aussi pour notabiliser Le Chevallier [6], un peu comme Peyrat à Nice).
Le 12 décembre 95, une photo de Marchiani en compagnie de Chirac et de Millon (alors ministre de la défense) fera la Une des journaux, pour célébrer le rôle décisif du haut fonctionnaire dans la libération de deux pilotes français, prisonniers du général serbe Mladic après que leur avion a été abattu au dessus de Pale le 30 août, lors du conflit de Bosnie.

Un RPR couillu. Préfecture du Var, donc : lors du premier rendez-vous que Marchiani donne à la presse, il lance : « le Var est un très beau département, où il n’y a pas plus d’affaires qu’ailleurs ». Le FN vient d’être élu sur les ruines d’un système politico-mafieux, juste après l’assassinat d’un député de la République (Yann Piat), mais c’est un détail.
Le nouveau préfet alterne les parades en costume immaculé et des travaux beaucoup plus discrets, toujours ces réseaux à mettre en place ou consolider.
Il fait vivre à Jean-Marie Le Chevallier ses plus beaux jours : c’est grâce au soutien zélé du Corse, voire à ses propres initiatives quand l’inertie et le manque d’imagination chroniques du FN se font trop évidents, que Châteauvallon [7] connaît ses déboires, ainsi que les rappeurs de NTM, etc. On se souviendra de certains propos officiels, tels celui-ci : « en tant que représentant de l’Etat, en tant que chrétien et en tant qu’homme, je ne peux laisser passer une telle atteinte à la dignité de la femme et de la mère de famille » (à propos des initiales NTM, pour Nique Ta Mère).
Sa stature très virile et "droitière" est aussi appréciée des tenants du Palais de Justice, ainsi que du président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Dominique Poggi (une tendresse tout insulaire ?).
Marchiani se régale, joue des renseignements particuliers qu’il possède sur ses interlocuteurs, mais la dissolution prématurée de l’Assemblée nationale en 97 met un terme à l’aventure.
Selon les critères de l’intéressé, on doit pouvoir dresser un bilan plutôt positif de son action varoise : la carrière politique de François Léotard a sombré [8] ; le clan Fargette, mafia jadis proche du PR toulonnais [9], est décimé (mais rassurez-vous, un nouveau clan a repris les affaires) ; Leuch a quitté le FN.
Seul bémol, et de taille : l’homme qui fera renaître la Droite locale de ses cendres est encore issu du sérail UDF, il se nomme Hubert Falco.
Le parlement européen comme bulle immunitaire. La vie professionnelle de Jean-Charles se poursuit à partir d’août 97 dans un placard des locaux de la préfecture de Police parisienne : Préfet hors cadre, Marchiani devient "secrétaire général de la zone de défense de Paris", une promotion qu’il doit au gouvernement Jospin. Cela durera jusqu’en 1999, année des élections européennes. Une nouvelle lubie. Les parades en costume blanc et les photos en pleine lumière lui ont donné des idées. Finie l’ombre, Marchiani se recycle en hom’politic. Il est élu au parlement européen sur la liste souverainiste de son mentor Pasqua. Puis il postulera en 2001 à la mairie de Toulon, juste pour le fun. Et repartira en 2004, en pleine tourmente judiciaire, à l’assaut de son mandat européen qui lui garantissait une certaine tranquillité vis-à-vis des juges... Cette fois-ci, les électeurs la lui refuseront.
Mis en examen dans cinq dossiers, Jean-Charles dort en prison depuis le 2 août dernier. Pour le consoler, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin vient de lui restituer "mécaniquement" son statut de préfet hors-cadre, avec prise d’effet rétroactif le 20 juillet. Depuis cette date, il est officiellement sorti de sa bulle parlementaire.
Jean-Charles est l’innocente victime d’un odieux complot. Voilà ce que c’est de trop bien servir la Nation. Vous devez subir l’acharnement de juges en service commandé, revanchards, communistes, voire même continentaux :
Mis en examen depuis mai 2001 dans le cadre de l’affaire des ventes d’armes présumées à l’Angola. Une commission de 3,5 millions d’euros serait passée par ici ("trafic d’influence" et "recel d’abus de biens sociaux").
Mis en examen depuis janvier 2004 dans un volet de l’affaire Elf. Une commission de 4,2 millions d’euros serait passée par là ("recel d’abus de biens sociaux").
Mis en examen depuis août 2004 pour une commission de 1,3 million d’euros peut-être perçue à l’occasion d’une vente de chars Leclerc aux Emirats Arabes Unis au milieu des années 90 ("recel d’abus de biens sociaux" et "trafic d’influence aggravé" vu qu’à l’époque de l’éventuel réglement, J.-C. était déjà parlementaire européen).
Mis en examen depuis août 2004 pour une commission de 1,48 million d’euros peut-être perçue d’une société néerlandaise à l’occasion d’un contrat signé par la société Aéroports de Paris, portant sur un système de tri de bagages automatique ("recel d’abus de biens sociaux").
Mis en examen depuis août 2004 pour le blanchiment (peut-être) d’une partie de l’éventuelle rançon destinée à la libération des otages au Liban en 1988, rançon que le gouvernement de l’époque, via son ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, a toujours nié avoir versée ("recel d’abus de biens sociaux").
« Jean-Charles Marchiani est le seul préfet de la République qui a libéré 11 otages sans que cela ne coûte un seul sou aux contribuables.
» Jacques Trémolet de Villers, avocat du susnommé, déplore l’incarcération de son client (2 août 2004).
« Le nouveau préfet du Var (Jean-Charles
Marchiani) n’est pas un homme à se laisser marcher sur les pieds.
C’est exactement ce dont a besoin le département qui souffre depuis
trop longtemps du mélange de la politique et de l’affairisme.
» Le Toulonnais, bulletin municipal de la capitale du Var, décembre
1995.
« Nous allons faire une liste de rassemblement
composée de gens qui n’ont jamais été impliqués
dans les affaires qui ont défrayé la chronique. » Jean-Charles
Marchiani, candidat aux municipales à Toulon, le 1er avril 2000.
« Il n’y aura pas d’accord de désistement,
de combine, c’est pas le genre de la maison. » Idem.
« Le travail à Strasbourg est particulièrement
inintéressant, voire débilitant. Compte tenu de mon statut,
être élu aux européennes me permettait de bénéficier
d’un détachement de droit, faute de quoi j’étais soumis au
bon vouloir du gouvernement. » Jean-Charles Marchiani,
élu au Parlement européen, est interrogé par Var matin en avril 2000.
« Voter Jean-Charles Marchiani, c’est défendre
une France française dans une Europe européenne, c’est voter
utile pour la France. » Sur le tract de campagne de Jean-Charles
Marchiani, postulant à nouveau au Parlement européen, juin
2004.
« Il n’y a pas de services secrets mais des
services de renseignement, j’étais un serviteur de l’Etat comme
un autre. » Jean-Charles Marchiani, candidat aux municipales,
le 25 janvier 2001, débat organisé par le club de la Presse.
« Je suis un agent secret. Je ne veux pas
voir les journalistes. Je n’ai rien à dire, pas même à
ma femme. Je n’ai de compte à rendre qu’au Premier ministre Jacques
Chirac et au ministre de l’Intérieur Charles Pasqua. » Jean-Charles
Marchiani, émissaire pour la libération des otages, le 5 mai 1988, (propos rapportés par Libération,
2 août 2004).
« Je garde de l’estime pour ce grand serviteur
de la France, qui a prouvé à maintes fois son courage. [...]
Si j’étais moi-même pris en otage, j’aimerais être libéré
par Jean-Charles Marchiani. » Jean-Marie Le Chevallier,
maire de Toulon (1995-2001), regrette le départ du préfet Jean-Charles dans un communiqué de presse daté du 17 juillet 1997.

[1] Le roman de l’aventurier est la mise à jour d’un article paru dans Cuverville n°36, mai 1999.
[2] Nom affectueux donné aux locaux du SDECE.
[3] Front de Libération Nationale, organisation algérienne qui gagnera la guerre d’indépendance (et le pouvoir pendant 30 ans).
[4] Service Action Civique. Fondé en 59, parfois sobrement qualifié de "service d’ordre gaulliste", c’est une redoutable milice aux multiples usages, qui sera dissoute en 82 après la "tuerie d’Auriol" : l’assassinat d’un ancien membre de l’organisation avec 5 membres de sa famille.
[5] in l’Evenement Du Jeudi, 21 décembre 1995.
[6] Alias Leuch, maire de Toulon élu sous l’étiquette Front national, 1995-2001.
[7] Centre culturel établi sur la commune voisine d’Ollioules, et symbole de l’opposition républicaine pendant les années FN.
[8] Ministre de la Défense (1993-1995), il aurait peut-être dû accepter que Jean-Charles prenne les commandes de la DGSE comme le Corse en avait paraît-il émis le souhait...
[9] Parti Républicain, une des anciennes branches de l’UDF, celle sur laquelle pérorait Maurice Arreckx.