LA Révolution française fut à l’époque un véritable « scandale », pour reprendre les mots de Marat. Aujourd’hui il n’en reste rien. C’est la victoire des François Furet et autres pisse-froid qui ont mis toute leur rancoeur contre Mai 68 et le communisme après y avoir activement pris part. Le chantre de la laïcité, Ernest Renan, n’était-il pas un ancien séminariste ? Aujourd’hui, le scandale se trouve réduit à une posture qui varie au gré du vent, de la fausse colère de la candidate socialiste lors d’un débat télévisé au faux apitoiement de son adversaire quant au sort de femmes battues. Nos démocraties libérales se sont figées dans l’héritage révolutionnaire, elles l’ont enfermé dans un flacon de formol, l’étouffent en compagnie des Jacobins, des Communards, des Résistants, des défenseurs des Droits de l’Homme, et placent le modéré comme seule alternative au conservateur.
Le terme « progressiste », dans son acception originelle, a disparu du champ lexical contemporain. C’est ainsi qu’à la veille des élections présidentielles, le vote Royal apparaissait le seul « utile » pour contrer le vote Sarkozy. En ce sens, la tactique depuis longtemps défendue par Kouchner, Rocard ou Cohn-Bendit de s’allier avec le centre était la plus logique. Cette notion d’utilité, issue de la théorie économique néo-classique, porte intrinsèquement le déni du sens vrai démocratique. Voter Royal contre Sarkozy, c’est voter Blair après Thatcher, c’est trouver courageux que Pinochet propose la démocratie dans les années 1980, c’est remercier a posteriori Franco d’être mort et d’avoir restauré la monarchie en Espagne, c’est proclamer Thiers libérateur du territoire. Bref, ce n’est ni plus ni moins un moindre mal.
Nous avons chuté de la Montagne et rejoignons le Marais, avant de nous y embourber et que ne marchent, le menton relevé du triomphe facile, les réactionnaires. C’est encore et toujours laisser ce faux doux commerce mener les affaires du monde. Le vote, aujourd’hui, peut-être encore plus qu’hier, renforce de façon totalement superficielle la légitimité de nos représentants comme l’hélium fait voler les ballons, alors qu’il muselle, cette fois-ci de façon concrète, les libertés individuelles et collectives. Le seul vote utile, si l’on poursuit le même raisonnement, serait le vote unique. Fusionnons tous ensemble, dans un grand carnaval ! Tous ensemble, moquons-nous ouvertement du pouvoir et élisons notre dictateur ! Nous avons élu M. Chirac en 2002 sous prétexte qu’en face de lui se dressait la bête immonde avec sa horde de chemises brunes. Nous nous retrouvons, cinq ans plus tard, avec un système ultra-sécuritaire dans lequel les libertés sont des coquilles vides et où seule la sécurité des puissants est maintenue. Les attentats, s’ils doivent survenir, n’auront pas lieu lors d’un sommet du G7 mais dans une gare RER à une heure de pointe. La voiture incendiée sera toujours celle de M. Machpro en bas de sa barre d’immeubles et pas celle de M. Pinault dans le parking de son hôtel particulier. Vous pourrez toujours essayer de porter plainte contre un dirigeant africain en villégiature sur la Côte parce qu’il a fait assassiner les membres de votre famille, mais il faudra d’abord persuader la préfecture que votre présence sur le sol français est plus opportune que la sienne.
« Vote : Acte et symbole du droit d’un homme libre de faire de lui-même un sot et de son pays un chaos » (Ambrose Bierce, Le Dictionnaire du Diable).
Le vote utile dans un monde spectaculaire ramène le citoyen au degré le plus vil de la marchandisation. Il le noie comme un crocodile sa victime : happé, apeuré, noyé. Les sondages ramènent sur le plan électoral ces bruits de couloir qui stimulent, par exemple, le fait boursier : ils attisent l’instinct animal d’électeurs qui, sous prétexte de calculs, se conduisent comme des moutons de panurge. Des moutons effrayés par des ennemis imaginaires, de l’intérieur, qui toujours s’attaquent aux plus faibles de façon insidieuse. C’est le papet tabassé par des jeunes désoeuvrés ; ce sont des jeunes désoeuvrés victimes de l’école inégalitaire ; ce sont les professeurs insultés par des parents au chômage ; ce sont des parents licenciés par des actionnaires ; ce sont des petits épargnants qui voient leurs actions chuter ; c’est une entreprise qui doit délocaliser au Bengladesh et qui, une fois là-bas, est victime d’un attentat islamiste parce qu’elle représentait les intérêts français dans le sous-continent indien ; c’est la France qu’on assassine, môssieur ! Des peurs, en veux-tu, en voilà... Il n’y a pas d’idée à défendre, il y a un résultat à obtenir au prix de suppressions de personnel et de vente de bulletins d’adhésion low-coast. En six mois de campagne indigeste, les yeux rivés sur les compteurs sondagiers, les candidats agitaient de vagues promesses autour de la corbeille. Le deuxième tour a binarisé les peurs : la peur des étrangers, des voleurs, des étrangers-voleurs chez l’un, et la peur du racisme chez l’autre, les deux en tout cas s’ingéniant à masquer le vide sidéral de leur programme. Un seul mot résume leur ambition pour la France : c’est le point de maximisation de leur courbe d’utilité. C’est le pouvoir. Répétons-le : le pouvoir.
« La Volonté de puissance. Tentative d’une inversion de toutes les valeurs – formule par laquelle s’exprime un contre-mouvement, quant au principe et à la tâche : un mouvement qui, dans un parfait avenir, prendra la relève de ce parfait nihilisme ; qui cependant le présuppose, logiquement et psychologiquement, qui de toute façon ne peut que se référer à lui et ne peut procéder que de lui. Car pourquoi l’avènement du nihilisme est-il désormais nécessaire ? Parce que ce sont nos valeurs elles-mêmes qui, en lui, tirent leur dernière conséquence ; parce que le nihilisme est la logique poursuivie jusqu’à son terme, de nos grandes valeurs et de nos idéaux – parce qu’il nous faut d’abord vivre le nihilisme pour déceler ce qu’était la valeur proprement dite de ces "valeurs"... il nous faudra, à un moment quelconque, de nouvelles valeurs... » (Nietzsche, La Volonté de Puissance, fragments posthumes, 11-411)
Voter en 2007 pour tel ou tel candidat n’a pas de sens dans la mesure où ce vote clôt l’espace démocratique. 85% de taux de participation, et alors ? C’est la promenade accordée au détenu. Le vote circonscrit l’expression politique à sa portion la plus congrue. Or le processus démocratique doit être alimenté par de multiples manifestations toutes irrespectueuses à l’égard du consensus conservateur. Qu’ils étaient beaux en ce 6 mai au soir, à se faire des courbettes d’un camp vers l’autre, et quand DSK a planté son couteau dans le dos de la candidate de son parti tandis que Tapie cuvait son whisky, nous plongions dans le dernier acte d’une mauvaise tragédie. Mais ce que nous voulons, monsieur le maire de Sarcelles, c’est du Shakespeare ! Les grèves, les défilés, les formations d’associations ouvertement politiques, les pétitions, l’insurrection même, en résumé toute forme de « résistance à l’oppression », sont autant de possibilités d’agir que les citoyens se doivent de reconquérir. C’est à ce prix-là que la République redeviendra un « scandale ». Le NON au référendum, les émeutes dans les banlieues, les manifs anti-CPE sont les expressions diverses d’un même mouvement. Elles sont en ce sens plus productives, pour parler comme ces chers économistes, que les suicides de cadres en entreprise. Elles participent également à dénoncer le mal-être mais elles le subliment en engagement volontaire. Vous les trouvez brouillon. Mais leurs répercussions sont sur le long terme plus profondes.
Ces mouvements populaires ont été gâchés par des ambitions individuelles et leur prise en main par des institutions dépassées. Le rejet du traité constitutionnel européen se solde aujourd’hui par la division en je-ne-sais combien de candidats à la présidentielle, tous heureux de sourire sur les affiches de campagne. Et Villiers qui leur passe tous devant. Le mouvement des banlieues s’est dispersé et deux ans après, il ne reste plus que l’inscription de jeunes sur les listes électorales. Sur France 2 sont interviewés Sixtine, Charles et Paul-Antoine, heureux pour la France que leur candidat ait remporté l’élection présidentielle. Mais il est à parier que le siège socialiste de la rue de Solferino est peuplé des jumeaux des triplés, la même mèche folle, le même duvet tondu, la même veste militaire de marque. La lutte contre le CPE est, en 2007, contournée par le projet d’un contrat nouvelle chance chez les socialistes, qui par leur belle défaite, permettent au nouvel élu de mettre en place un contrat unique.
Le point commun entre un cadre sup’ pressé comme un citron, qui a intériorisé à l’excès les préceptes de sa DRH, un ouvrier de chez Peugeot qui se détruit les articulations sur les chaînes de montage, et un ado qui tient le mur de son immeuble, ne réside pas dans leur désir respectif d’accès à la richesse. Leur point de convergence, celui à partir duquel les trois peuvent ensemble discuter, c’est le refus de la tristesse, c’est le droit au bonheur. A partir de là, leur refus des mascarades électorales prendra sens, sera force. Il est faux de prétendre que s’abstenir revient à jeter dans la fosse commune deux cents ans de combats démocratiques. L’abstention massive, rendue visible et significative lors du décompte des votes, mais aussi prolongée par des mouvements sociaux unitaires, reviendrait à remettre le vote comme une des nombreuses possibilités d’expression populaire.
Que la droite soit passée aux présidentielles et aux législatives, que la gauche utile ait pu passer, ne devrait pas satisfaire le peuple. Oui, le peuple, ces personnes qui refusent d’être une foule dont le QI est égal au plus débile d’entre ses membres, et qui souhaitent, souffrantes mais agissantes, s’émanciper. La foule trémousse son cul merdeux sur la place de la Concorde ; elle applaudit benoîtement les artistes du ressentiment et du passé. La foule entonne La Marseille à la suite d’une capucine avignonnaise en ignorant que sur la place de la Concorde, un jour, avant que l’obélisque ne soit volé aux Egyptiens, se dressait la guillotine. Le peuple préfèrera peut-être se soulever contre la force des choses pour des aujourd’hui qui chantent.